‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 72 sur 244 · PASCAL ET LES JÉSUITES · texte numérisé non relu

PASCAL ET LES JÉSUITES

Itmestlon de droit, — Nécessité d'anê revaBChc devant F«^Nl»n. — Appel Tnli » PascKl. — Griefs peraennel* de ce dernier contre les JéaBlies. — Vaincu dans un premier engagement, Amauld c'avait plus de revanche à espérer, du moins en Sorbonne; car, dès le 18 janvier, encore tout meurtri de sa défaite, il se rit attaqué de nouveau sur la question de droit par des enuemis résolus h le bâillonner et à lui arracher son bonnet de docteur. S'il ne TOutait pas ■ se laisser condamner comme un enfant », il ne lui restait donc plus que la resaonrce d'en appeler au tribunal de l'opiDion et de plaider sa cause par la voie des factttms dans le public, selon les propres et caractéristiques expressions de Nicole, l'historien des Promn- (ialei. C'était le conseil donné par tous les amis du dehors ; et, cédant à ces instances, il reprit ses armes, mais d'une. main que la fatigue du combat rendait encore plus pesante. On s'en aperçut trop lorsqu'il lut ■ à ces Messieurs » un premier essai d'apologie. Malgré leurs préventions sympathiques, nul applaudissement ne se fit entendre ; et, comprenant ce silence, Arnauld, « qui n'était pas jaloux de louanges >, leur dit : • Je vois bien que ceci vous parait mauvais, et jecrois que vous avei raison •. Puis, se retournant vers Pascal, qui, par un heureux hasard, se trouvait là, il ajouta : < Mais vous qui êtes jeune, qui êtes curieuï, vous devriez nous faire quelque chose ». N'ayant écrit jusque-là que sur les sciences, et ne sachant pas s'il sufilrait à une si grave responsabilité, il promit simplement — nous dit sa sœur Mme Perier, qui nous apprend ces curieux détails, — d'esquisser un projet, laissant à d'autres le soin de le poUr et de l'achever. C'était là beaucoup de modestie, car « il avait, tomme dit encore sa sœur, une éloquence naturelle qui lui donnait une facilité merveilleuse à dire ce qu'il voulait; il y ajoutait des rè^es dont on ne s'était pas encore avisé ei dont il se ser- »ait si avantageusement qu'il était maître de son slyle, en sorte que son discours faisait l'effet qu'il s'était proposé ». Toujours esl-il que, dès le lendemain, sa plume se mit en campagne, et avec d'autant plus d'entrain qu'il avait lui-même des griefs personnels contre les Jésuites. Ceux de MontferraBd ne l'avaientils point accusé de s'être attribué, dans ses travaux sur le Vide, des découvertes faites par des Italiens} Piqué au vif par cette iruDEB untRADiBS. n. — 11 ,, ,,)|c

calomnie, il eût dès lors vertement riposté, si le Père Noël n'était inteireau par de mielleuses prières qni n'en furent pas moins suivies de nouvelles attaques poussées jusqu'à l'injure. Le père de Pascal s'en plaignit amèrement, et' même écrivit alors au diffamateur : € Vous vous êtes exposé à ce qu'un jeune homme provoqué sans sujet se porte à réfuter vos invectives en termes capables de vous causer un étemel repentir ».

LobIs de HsKtalte. — Tabf mondain et cavalier des Petites Leltrea. ^ 11 y eut dans ce mot quelque chose àe prophétique, si l'on en juge par la popularité triomphale de l'immortel pamphlet qui, publié du -23 jpnviep 1656 au 24 mars 1&S7, parut sous la forme de dix-huit lettres isolées, dites let Petites Lettres, d'abord sans sigoature, easuite avec ce titre : < Let Provinoiaies ou les Lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis, et aux R. R. P. J., sur k a^et de la Morale et de la PoHlique de ces Pères >. C'est le titre que porte le recueil de 1657 (in4i>) publié h Amsterdam sous la rubrique de Cologne, chez les Elzéviers, sous le pseudonyme de Pierre la Vallée, et par les soins de Nicole. Par une sorte àe déCi, Pascal mit à sa seconde lettre cette énigmatique slgaature : Votre très humble et très obéissant serviteur : A. A. B, P. A. F. D. E. P (ancien ami Biaise Pascal, Auvergnat, fils d'Etienne Pascal) '.

La première lettre exalte ironiquement l'autorité de la So^ bonne. La montagne en travail enfante une ridicule souris, ce mot de pmcnoir prochain, sur le sens duquel les disputants ne pouvaient s'entendre.

La deuxième, qui traite de la grâce suffisante, est dalée du 20 janvier, mais ne parut que te 5 février. Elle n'attaquai! encore que les Jacobins, et Thomistes, parti de la défection, dont Arnauld avait à se venger.

La troisième roule sur la condamnation définitive d'AmanId, lequel avait été exclu solennellement de la Sorbonne, le i" février,

Topos noe antre ansgrammo de Pascal qui ■ mis i. la X édiwur de tes Ptatéa. Le Sahnoit dt TvUie qui J

é M. llBvei (p. 1% de Bon édition ' e Pascal lai-mème, étaat l'anagrunine de Loui'

ANALYSE DES PROVINCIALES 1 LEUR TOUH CAVALIER. 163 et déclaré déchu de ses privilèges de docteur, tandis que la seconde de ses propositions étail condamnée comme hérétique. C'est dans cette troisième Provinciale qu'est prononcée cette parole : c Les plus habiles sont ceux qui intriguent beaucoup, qui parlent peu, et qui n'écrivent point >, On sent que le tour des Jésuites approche.

Les lettres qui suivent, de la qualriÈme k la seizième, sont l'arsenal des armes qu'il tourne contre les casuisles. Pascal leur reproche la restriction mentale (I. V), la direction d'intention (1. VII), le probabilisme (1, V, XIII). Il les accuse d'enseigner qu'on peut faire son salut en vivant dans les péchés les plus honteux (I. V!, Vil, Vlll, IX), de nous dispenser d'aimer Dieu, de remplacer la foi par des pratiques extérieures, d'aplanir la route aux vices, pour dominer les consciences et asservir l'Église.

La seizième lettre détfend les religieux de Port-Hoyal contre des calomnies outrageantes.

La dix-septième et ta dix-huitième reprennent la question de la Grâce qui avait été le point de départ de la querelle.

Dès son début, l'avocat fit merveille; et, le jour où il soumit à la docte compagnie ce qu'il croyait une ébauche, il n'y eut qu'une voix pour s'écrier : » Cela est excellent; il faut l'imprimer >. Jamais Port-Royal ne s'était vu à pareille fête. Ce ton de polémique alerte et cavalière tranchait d'emblée sur te style habituel de la maison, les interminables périodes, l'ampleur, ta redondance, la ro!ondité, la monotonie, le sempiternel retour îles mêmes arguments, l'appareil logique du sermon ou de la plaidoirie, la gravité solennelle d'une langue juste et saine, mais terne, opaque et impersonnelle. Bien que cette marque de fabrique eût disparu, les plus austères eurent l'esprit de ne point se scandaliser du tour profane qui signalait ce nouveau venu; cm* on sentait d'instinct que cette ironie légère était te ?alut, et qu'une charge brillante pouvait seule tourner un désastre en victoire, comme Pascal eut bientôt la joie de le constater, lorsqu'il se fit écrire par le Provincial ; « Vos deux teltres n'ont pas été pour moi seul. Tout le monde les voit, tout le monde les entend, tout le monde les croit. Elles ne sont pas seulement estimées par les théologiens; elles sont encore

1 64 PASCAl..

agréables aux gens du monde, et intetligibki aux fentmet

mimes. >

L*bie*CBllo. La p*Ue« et l«s c«»splMU««r«, — Au moment OÙ il entrait en scène, il n'appartenait pas encore complètement à Port-Royal. Solitaire amateur, il n'y faisait que des retraites passagères, et logeait près du Luzemboui^, chez le poète Patrii, officier du duc d'Orléans, dans une maison qui faisait face âla Porte Saint-Michel. Bientôt même, pour plus de sûreté, il alla se cacher, sous le nom de M. de Uons — nom de sa grand' mère, — dans une petite auberge de la rue des Poirées, à l'enseigne du roi David, derrière la Sorbonne, en face de l'ennemi, vis-à-vis du collège des Jésuites. C'est de là qu'il entretenait une correspondance quotidienne avec < ces Messieurs », el en recevait toutes sortes de munitions dont il faisait bon emploi. M. Périer, son beau-frère, venu à Paris sur ces entrefaites, descendit dans te même hôtel. On raconte même qu'un jour un Jésuite, le Père de Frétât, son cousin, vint le voir, pour l'avertir en bon parent que la Société se défiait de M. Pascal, et ne le croyait pas étranger aux Petites Lettres. L'angoisse de M. Périer fut grande ; car, en ce moment, sur son lit, derrière un rideau entr'ouvert, une vingtaine d'exemplaires de la septième lettre étaient en train de sécher. Pourtant l'expédient de la restriction mentale le lira d'embarras, et, le bon Père une fois parti, il courut conter l'aventure à Pascal, qui demeurait à l'étage supérieur. Un laquais de Pascal, nommé Picard, était dans la conlldence. C'est lui qui portait les manuscrits àM. Fortin, proviseur du collège d'Harcourt, où était une presse clandestine. Ce mystère avivait d'autant plus la curiosité publique. Mais, embusqué dans l'ombre, l'invisible ennemi décochait impunément ses flèches et jouissait de son incognito. < C'est NisuE, dit Sainte-Beuve, dardant ses javelots qui tuent les Rutules près d'Euryale. Seulement ici Euryale, c'est-à-dire Arnauld, est sauf, et Nisus échappe. On est en plein succès de stratagème. > Cependant, les suppositions se croisaient en tous sens. N'allat-on pas jusqu'à nommer le vieux GombervtUe (1800-1674), un revenant qui remontait à la fondation de l'Académie? On soupçonnait encore M. Le Roi, abbé de Haute-Fontaine, qui, dans une lettre au Père Esprit, de l'Oratoire (9 février), s'en excusa

l'impression clandestine des provinciales. 165 en assuraatt qu'on lui faisoit Irop d'honneur >. Les limiers de la police cherchaient aussi la piste, mais oo éventait leurs battues; et, tandis qu'ils revenaient bredouille, les conspirateurs, réunis k la sourdine au lieu de leur rendez-vous ordinaire, chez l'abbé de Pontch&teau, riaient, portes closes, des fausses conjectures de l'adversaire et de sa rage impuissante.

Le ractotnin de Porl-Bo;sl. Ses Inipriinevrs. — H y eut là des prodiges de discrétion, d'adresse et de ruse. Si on réussit à. tromper la vigilance des plus habiles, on le dut principalement à M. Baudry d'Asson de Saint-Gilles, l'infatigable factotum de Port-Royal. Ses auxiliaires dévoués furent, entre autres, les libraires Petit, Desprez et Savreux. Mais ce dernier seul courut quelque péril. Le 2 février, jour de la Purification, on vint l'orréier, et le heulenant criminel l'interrogea, lui, sa femme et ses garçons de boutique. Des scellés furent mis sur les presses de son imprimerie; mais, avisée à temps, Mme Savreux avait recueilh les formes duis son tablier; et, passant à travers les gardes comme une autre Judith, elle alla les porter chez unvoisin, où, dès la nuit, on tira trois cents exemplaires de la seconde lettre, et le lendemain douze cents. Les magistrats chargés des poursuites étaient les premiers à trouver dans leur carrosse ou sous leur serviette les pièces qui échappaient à toutes leurs enquêtes. M. le chancelier faillit en suffoquer de colère : < Il fallut le saigner jusqu'à huit foiâ >. Quelques-uns eurent l'esprit de prendre plaisir à ces défis, et le président de Bellièvre attendait impatiemment chaque Provinciale, comme uD abonné, pour s'en régaler. Plus d'un lisait par goût les pages qu'il proscrivait par convenance. Tel qui requérait leur lacéralioD eût regretté fort de ne pas les avoir dans sa bibliothèque. Lorsque le Parlement d'Aix ordonna que l'ouvrage fûl brûlé sur le pilori par l'exécuteur de haute justice, les conseillers qui les condamnaient ainsi publiquement ne livrèrent au feu qu'un Almanach — tant il leur en coûtait d'anéantir un seul exemplaire du chef-d'œuvre, -— c'est-à-dire une biche à la place d'iphigéaie. Quant au cardinal Mazarin, que les victimes de Pascal cherchaient à circooveair, il reçut la septième lettre; mais il en fit de si bon cœur qu'il fut désanné, du moins provisoirement.

Les Hklons. Propagandci les mlPAcIcs de la S«lale-Ë|riae.

— A plus Torte raison les salons furent-ils conquis dès le pKmier jour. Les Provinciales créèrent tout un parti d'indifférents qui servit Port-Royal de son influence mondaine. La maison de Mme de Sablé, l'hôtel de Nevers où brillait Mme du Plessis- Guênégaud, et bien d'autres cercles à la mode devinrent des foyers de lecture et de propagande, des bureaux d'annonce et de distribution. » Jamais la Poste, dit un contemporain, ne fit de pareilles recettes. > Des ballots d'exemplaires étaient expédiés dans toutes les villes du royaume, le plus souvent port payé; car la petite Église n'y regardait pas, ou plutôt elle s'arrangeait de manière à n'y rien perdre, comme l'avoue M. de Saint-Gilles, quand il écrit : • M. Arnauld s'esl avisé d'une chose que j'ai utilement pratiquée. Au lieu de donner ces lettres à nos libraires, nous en faisons tirer de chacune 12 rames qui font 6 000, dont la moitié se donne, et dont l'autre, vendue aux libraires, paye les frais d'impression, et plus. Ainsi, nos 3 000 ne nous coûtent rien, et chacun se sauve. >

Faul-il ajouter que les intérêts du ciel furent aussi engagés dans l'entreprise? car on publia bientôt des miracles accomphs à Port-Royal, entre autres des guérisons opérées par la Sainte- Épine dont cette maison possédait une parcelle. On suscita même des pèlerinages à c ce sanctuaire de la Grâce ». Dans sa seizième lettre, Pascal ne fait-il pas allusion à ces rumeurs mystiques, lorsqu'il parle d'une • voix sainte et terrible qui étonne la aature et console l'Église > ? Le premier miracle aurait eu lieu, en effet, le vendredi de la mi-caréme (656.

Bref, l'effet produit fut étourdissant : il déconcerta les Jésuites eux-mêmes éblouis par l'éclat des coups portés au cœur de leur Institut, i 11 faut avouer, disait l'un d'eux, qu'il sait mieux qu'homme du monde l'art du ridicule, et qu'il s'en sert avec toute la perfection qu'on peut souhaiter. > C'est ce qu'un antre appelait « du poison versé dans la coupe d'or de Babylone ». Aussi furent-ils déconcertés jusqu'à se taire. Plus tard ils reprirent leur sang-froid; mais le talent fit trop souvent défaut à ces ripostes.

Dourdaloue n'avait pas encore appris sa puissante dialectique à l'école de Pascal.

Page 1