LES PROVINCIALES : LEUR OBJET VBAI
serait peu philosophique de se laisser tromper à ces apparences, et que cette querelle, sous des arguties de secte, agitait des problèmes dignes de passionner aoo seulement les honnêtes gens du xvn' siècle, mais ceui de tous les temps. 11 s'agissait de savoir si la liberté d'examen serait étouffée par l'intolérance d'une Compagnie toul«-imissante qui, distribuant jusqu'alors la faveur ou la disgrâce, s'acharnait à menacer de la prison ou de l'exil quelques hommes savants et irréprochables dont le seul tort était de rester fidèles à ce qu'ils croyaient la vérité. Les droits et les devoirs de la conscience furent donc l'enjeu de ce duel inégal où des âmes d'élite, n'ayant d'autres armes que le talent et la vertu, luttaient pour la justice et pour l'honneur contre des ennemis ambitieux de dominer à tout prix l'Église et l'État. Leur casuistique n'avait pas d'autre fin; et, en s'atlaquant à ses principes, Pascal vit plus clair que tous ces ergoteurs solennels dont le pédantisme s'obstinait à réfuter des chicanes de Sorbonne.
Stratégie <le P*seal. L'hoanéte hawme pBriwil an grand pflbile. — Son habileté fut d'abord de ne plus s'enfermer dans le cloître, d'élargir le terrain où il voulait livrer bataille, d'y convoquer le grand public, et d'en appeler au bon sens de tous les esprits non prévenus. Pour y réussir, il lui sufOsait de rester fidèle h. la pensée qu'il exprimait ainsi : c 11 faut qu'on ne puisse dire d'un écrivain ni ii est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent, mais il est honnête homme ». Beaucoup alors se piquaient de l'être, mais, selon la formule de La Rochefoucauld, < le véritable Honnête homme est celui qui ne se pique de rien >. Eh bien, tel fut le premier mérite de Pascal. 11 parla comme tout le monde, et pour tout le monde, sans appareil technique, de manière à être entendu des plus frivoles et des plus simples, fût-ce des femmes et des enfants.
Dès sa première lettre, il renonce au ton sérieux qui était de convenance ou de rigueur en ces matières. Un certain tour fringant, cavalier, décèle l'ami du chevalier de Méré, le bel esprit et le mondain qui, deux ans auparavant, faisait rouler sur le pavé de Paris son carrosse à six chevaux. U se souvient de ces années 1651 el 1652 où il fréquentait ce qu'il y eut de plus jeune en façon et en usage. O faisant, il ressemblait si
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peu & ses maitres spirituels que l'un d'eux, H. Sioglio, en fui d'abord effarouché. Le bonhomme n'en revenait pas; il faillit mettre le holà ! Hais on le laissa lever les bras au ciel, et toutes les malices passèrent, jusqu'aux pointes et ans jeux de mots sur le pouvoir prochain, par exemple : • Je tous laisse dans, la liberté de tenir pour le mot de prochain ou non; car j'aime trop mon prochain pour le persécuter >. A ces légèrelés on reconnaît une plume allègre qui s'en donne Ai cœur joie; c'est pour elle une fête. Et pourtant Pascal n'avait pas encore ses coudées franches; car en ce prélude, comme dans les deux lettres suivantes, il n'est que l'avocat d'Arnauld ; il s'attarde k l'affaire de Sorbonne ; il dogmatise sur un cas épineux. Or, en se prolongeant, tout agréable qu'il était par la mise en scène, et les vivacités d'une satire enjouée, ce badinage sur la Grâce et ses effets eût risqué de trahir un peu trop le voisinage de l'école. L'avenir n'aurait pas goûté ces énigmes, et il était à propos de couper court, te plus t6t possible, à ces jeux d'une escrime scolastique. De tbéolo^qne, I* qocatlon devient morale. — Voilà. c« que Pascal sentit en stratégiste qui savait l'art de manœuvrer selon les circonstances. Il changea donc brusquement de tactique; et, au lieu de défendre ses clients jansénistes, preuant l'offensive, il tourna droit sur les Jésuites qu'il avait à peine effleurés jusque-là de quelques traits furtifs. Cette manœuvre se déclare dans la quatrième lellre : les treize suivantes la continuèrent de plus belle. Cette diversion qui semblait l'accessoire devint dès lors le principal, et détermina le caractère définitif de l'ensemble. L'adversaire faisait d'ailleurs au pamphlétaire de Port-Rojal la partie belle ; car, de tous les égarements de l'esprit, le plus odieux est la prétention de justifier les mauvaises actions par de bonnes raisons, de fausser la loi en ayant l'air de la respecter, et d'outrager Dieu en dépravant les hommes sous couleur de diriger les consciences. Or, même en faisant la part des entraînements que comporte la polémique, et en reconnaissant que tous les Jésuites ne furent point des sophistes ou des corrupteurs, il n'en reste pas moins certain que nulle Compagnie ne s'était servie plus adroitement de la casuistique pour mener le train du monde. Il y avait là des complaisances qui devenaient un scandale religieux et un péril social. En flattant
LES PROVINCIALES : LA QUESTION MOBALEi 175 les vices ou même les crimes par intérêt politique, les prédicateurs de la morale facile altéraient le plus beau caractère de la loi chrétienne, qui est son universalité. En diffamant l'Evangile par leur jurisprudence équivoque, et en ravalant ses pures maximes aux roueries d'une procédure astucieuse, non seulcmeat ils dégradaient le ministère des âmes, mais ils semaient parmi les peuples des germes dissolvants et malsains. N'oublions pas pourtant que dans tout pamphlet il y a uo avocat plus qu'un juge. On peut du moins remarquer avec H. Villemain qu'une Société qui portait son empire en des pays si différents de mœurs, de coutumes, de préjugés nationaux et domestiques, se trouva par là même trop facilement tenlée d'assouplir la règle aux milieux les plus opposés. Les casuistes qui légitimaient le duel, et parfois l'homicide, étaient espagnols et siciliens, c'esl-à-dire appartenaient à des pays où la vengeance est héréditairement consacrée. Nonobstant ces réserves, c'était faire œuvre salutaire que de combattre ces lâches compromissions. Voilà ce que Pascal accomplit merveilleusement; et, s'il y mit l'accent d'une vengeance personnelle, nul n'a le droit de le lui reprocher. On comprend qu'en face d'Escobar et de ses complices Italiens ou Espagnols, tout un plan de guerre se soit à l'instant déroulé devant ses yeux; car la Conscience était pour lui le sanctuaire même du christianisme: Empoisonner le cceur, c'est-à-dire la source de la Grâce, devait donc lui paraître un crime inexpiable; et ses fibres les plus intimes en tressaillirent d'une sainte colère, De là, ce duel à outrance, où ce qui fut tué est bien mort.
Adresse de la mise ea «envre. Les Jésaitea conreasës par Pascal. L'esprit (éontétrlqne dans la poIénUqDe. I>r«cé4é draautUqae. Le cadre. — Mais, pour rendre son réquisitoire populaire, il ne lui sufllsait pas de choisir comme champ clos une cause telle que tout spectateur fit des vceux en sa faveur. Il fallait aussi conquérir l'applaudissement par la sup^ riorité de la verve, en sorte que chacun fût iovité par son plaisir ou obligé par sa reconnaissance à juger comme lui. Or l'auteur des PutiUs Lettres excella à déguiser la science sous l'esprit, à mettre de l'enjouement dans la raison, et à parer jusqu'aux sécheresses d'une discussion parfois aride.
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L'iatention de ces lettres était de démasquer la politique d'une Compagnie qui, * croyant son crédit nécessaire au bien de la religion >, voulait gouverner toutes les consciences en accommodant l'Evangile h toutes les faiblesses, sinon c corrompre les mœurs >, comme a bien soin de le remarquer Pascal qui ne déclame jamais : < Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s'étende partout, et qu'ils gouvernent toutes les consciences. El, parc« que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gou' veroer quelques personnes, ils s'en servent dans les occasions où elles leur sont favorables. Hais, comme ces mêmes maximes ne s'accordent pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent à l'égard de ceux-là, afin d'avoir de quoi satisfaire tout le monde. > Les moyens employés pour complaire & la majorité de leur clientèle sont : 1" le ProbabUisme ; 2" la Direction d'intention ; 3" les Restrietiom mentales ; i" la Dévotion aisée.
Bien que les Provineiales aient été publiées au jour le jour, on y admire pourtant la discipline d'une composition ingénieusement graduée; car Pascal est géomètre, et son plaidoyer procède comme une démonstration dont la marche est mesurée, progressive, imperturbable. Il n'est pas comme Bossuet qui, dans les vifs essors de son lyrisme, omet volontiers les idées intermédiaires, et les franchit d'un coup d'aile. Les ai^ments s'avancent chez Pascal ainsi que les flots d'une marée montante. L'impitoyable dialecticien multiplie les aspects d'une même idée par une déduction rigoureuse de toutes ses conséquences. Il met l'erreur à la question, et la force à confesser tous ses méfaits, à s'accuser par ses propres témoignages. C'est pas h pas qu'il la réduit d'abord à l'absurde, puis à l'odieux. C'est en refoulant l'ennemi de tranchée en tranchée qu'il entre avec lui au cœur de la place.
Mais, si la logique est ici d'un mathématicien, la mise en œuvre associe aux vifs élans de l'orateur les artifices de l'invention dramatique ; car Pascal a préféré la comédie k la satire. Nous ent«ndons par \h. qu'au lieu de parler toujours en son nom, il laisse le plus souvent les caractères se révéler eux-
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mêmes avec une candeur qui les rend ridicules & leur insu, k la manière d'Alcesle s'écriant :
On se lasse, en effet, de la moquerie prolongée aussi vite que de la louange : mais on ue se Tatigue pas du comique, c'est-àdire de la révélation naïve d'un caractère qui se découvre sans le vouloir. Pascal suppose donc que Louis de Montaite rend visite à un honnête religieux de la Société, aussi naïf que convaincu, mais ayant la vocation, la manie de la casuistique. Plongé qu'il est dans ses in-folio, il ne voit rien de supérieur à ses docteurs et à leur doctrine, Aussi la conversation s'engage-t-elle sur cet objet, le seul qui l'intéresse. Alors surgissent d'eux-mêmes les motifs ingénieux. Bien de plus amusant que d'entendre le bonhomme exposer avec enthousiasme les maximes les plus puériles ou les plus révoltantes, et prodiguer avec jubilation tous les trésors de sa science pour instruire le prétendu disciple qu'il croit éblouir, et qui se moque de lui. On le voit : ces dialogues (lettres V-X] font penser à Platon, moins la grâce ailée toutefois. Lorsque le Bon Père esplique la dévotion aisée, il rappelle Euthydème qui se flatte d'enseigner la vertu par une méthode abrégée. Comme Socrate, Montaite, lui aussi, fait l'ignorant, joue la simplicité, provoque les aveux, simule ironiquement l'admiration, et finît par surprendre tous les secrets du sophiste qu'il enveloppe, sans qu'il s'en doute, en ses propres Jilets.
Les earselèr«8 secondalrea el priBeipanK. Le Bo« Pèrci Le easniste. — Au second plaa figurent encore d'autres acteurs qui ont leur physionomie distincte. Ici c'est un indiffctoQl qui reçoit les confidences de la passion; là ce sont des hommes de parti, les uns sincères, les autres hypocrites, et d'autant plus violents que leur zèle est de parade. Ailleurs interviennent soit des conciliateurs de bonne foi toujours repoussés, soit des imposteurs toujours accueillis. Mais les scènes vraiment incomparables sont surtout celles qui se réduisent aux deux personnages dont l'entretien met à nu l'art de tromper les tTDDw i.rrt«ii*iiiM. "■ -^ H
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hommes et Dieu. Ils parlent d'abord de simples questions de discipline; puis, par degrés, on en arrive à discuter sur les plus grands crimes, la simonie et l'homicide.
Ici, pour la première et la dernière fois, se déclare chez Pascal un esprit qui jouit encore de lui-même, qui s'anime au feu de la polémique par la joie de mettre les rieurs du côté de la raison, oui de cette raison qu'il va bientôt renier, l'ingrat, et qui pourtant lui vaut tant d'applaudissements, en un mot l'écrivain qui, n'ayant pas encore tout à fait rompu avec le monde, se laisse prendre aux caresses de l'opinion. Avant de s'ensevelir dans la mortelle tristesse de ses Pensées, il goûte les douceure de son triomphe, et, sans qu'il le sache, son amourpropre est de la partie, dans ce mémorable assaut où sa force et sa souplesse se déploient sous les regards du public.
Le devancier de Molière. — Le génie ecmlqtne. — ^ons aussi, arrêtons-nous donc un instant pour applaudir à un devancier de Molière. Si le pur génie comique est la peinture d'un travers qui s'ignore, ce signe éclate sur les trwts de ce Bon Père contre lequel on n'a pas le courage de se fâcher, tant il met d'innocence h professer tes plus fâcheuses maximes, à renchérir sur les décisions de ses auteurs, à louer leur sottise, a rendre vraisemblables, à force d'admiration, des textes qui, sans ce commentaire, partiraient inventés k plaisir par ud ennemi. Il n'y a plus là complicité, mais dévouement aveugle à un Ordre et h des maîtres. Cette servilité d'obéissance, qui éteint toute lumière de raison, n'est-elle pas comme un air de famille et un signe originelî C'est d'abord sur la question du jeûne que s'entame la consultation, c Faites-vous violence >, dit le révérend! Mais, le pénitent continuant à se plaindre, le Bon Père demande s'il lui est malaisé de s'endormir sans souper. t Oui », répond l'autre. — € Ah! j'en suis bien aise, s'écrie le Directeur; car vous n'êtes plus obligé de jeûner » ; et, justifiant la dispense, le voilà qui produit un texte formel d'Escobar..— Les cas de conscience ne sont-ils pas pour lui ce que seront les oiseaux pour le Diphile de La Bruyère? De quel air radieux il '* chercher dans sa bibliothèque le livre du Père Annat conlre M. Amauld, et l'ouvre juste à cette page 34 oàily a une oreili'^ Avec quel à-propos il exhibe le Père Bauny ■ que voici, elde l*)