‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 87 sur 244 · PENSÉES : LE MOT DE L'ÉNIGUE · texte numérisé non relu

PENSÉES : LE MOT DE L'ÉNIGUE

monstre, quelle nouyeauté, quel chaos, quel sujel de contradictions, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers!. .. S'il se vante, je l'abaisse; s'il s''a,baisse, je le vante et le contredis toujours, jusques h ce qu'U comprenne qu'il est un monstre incompréhensible. *

L» phlloaophie ne a«BrBU expU^Ner cetle énlcBe. — Le problème ainsi posé, il se tourne vers les philosophes, et leur demande ce qu'ils eu pensent. Or chez eux il ne constate qu'embarras ou méprises. * Les uns ont voulu renoncer aux passions, et devenir Dieu; les autres renoncer à la raison, et devenir brute. > Égale vanité des deux côtés ! Car si la vertu des slcSeiens n'est qu'un < mouvement fiévreux que la santé ne peut imiter », le bonheur que les éjneuriens cherchent dans le plaisir n'est • qu'un mensonge qui trompe >. Entre les scepliques et les dogmatiques, le choix ne vaut guère mieui ; car « nous avons une impuissance à prouver invincible à tout le dogmatisme ; et nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme. Qui démêlera cet embrouillement? La nature confond les pyrrhoniens etlaraisonconfond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô hommeî » C'est Dieu qui répondra ; * Écoutez Dieu! »

Le ehrlHtlaiilHBe seal reevimall eu sons le eoBBlt dn biea et àm mal, l'eipllqne el le paelfle. — La réponse, on le pressent, elle est dans la seule religion qui puisse satisfaire aux conditions suivantes : 1" reconnaître en nous la lutte de deux natures, 2° l'expliquer, 3" la pacifier. Le christianisme, en effet, ne cesse de nous montrer la révolte du mal contre le bien, de la chair contre l'esprit, de l'erreur contre la vérité. Or la raison de ce désaccord, il la trouve dans le dogme de la déchéance. Enfin, il nous offre le salut dans le mystère de la Rédemption.

C'est là que voulait en venir cotte psychologie désespérante qui fait sortir ta foi d'un examen de conscience, comme une conclusion de ses prémisses. Si l'hérédité de la faute < heurte rudement l'inftrmtté de notre intelligence >, ce n'en est pas moins t l'abime où le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours >, de sorle que < l'homme est plus incosce-

tTUDBS UTràlUUlES. ■'. — 13

vable sans ce mystère que ce mystère Q'est inconceTable à l'homme >,' PréparaHons an pari. Attaqnes eoatre la ralsa». — Tel est

ce premier calcul de probabilités. A celui-là s'en rattache étroitement un second qui n'est autre que le pari — dont on a trop négligé de chercher la place dans le système apologétique de Pascal, — et voici comment ce nous semble.

Avant de nous troubler par la menace de l'enfer, avant de nous amener par la peur à parier que Dieu est, pour nous jeter tremblants et soumis au pied de la croix, Pascal a voulu conquérir le droit de s'écrier : * Humiliez-vous, raison impuissante ! taisez-vous, nature imbécile I > Il s'attaque donc à l'orgueil des dogmatiques et des athées. La force de l'athéisme étant toute dans la négation, il s'attache k établir notre impuissance à nier aussi bien qu'à afiirmer. Il s'arme de tous les aiguments du pyrrhoniame; il les renouvelle avec une force singulière, changeant en un rire amer la gaie raillerie de Montagne, et il étale impitoyablement sous nos yeux le spectacle de nos contradictions et de nos erreurs. Ne soyons pas si fiers de nos préceptes d'équité : « Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité audeçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Quelle sanglante négation de la civilisation et du progrès que le prétendu droit de guerre ! * Pourquoi me tuei-vousî — Eh quoi! ne demeurez-vous pas de l'auU^ côté de l'eauî • C'est ainsi qu'il aiguise les traits de Montaigne et les dirige, avec une vigueur inconnue à l'auteur des EssàU, contre nos institutions, nos mœurs et nos spéculations. Ne nous étonnons pas s'il s*acharne à ruiner tout l'échafaudage des raisonnements humains, puisque ce dernier ne parait lui servir qu'à masquer l'abîme où la mort va noua jeter, en détournant notre attention de la méditation redoutable de notre destinée, en serrant d'excuse aux • divertissements > qui font oublier la crainte de la justice de Dieu. Cette insou' ciance t en une affaire où il s'agit de notre salut >, l'étonnc^ l'irrite; de là l'Apreté de son accent, de là la violence de ses efforts pour nous arracher c ce mol oreiller > du doute où tant d'entre nous voudraient goûter le repos. Il multiplie ici ses assauts, car il sait qu'il sera plus qu'à moitié vainqueur, quand il nous aura réduits à parier au lieu de nier.

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i 4ia délsBie. — Quand il estime que l'athée est ainsi rendu muet, il replace devant nous l'efifrayanl problème de notre destinée el feinl de prêter l'oreille à la solution déiste. Puis il la rejette. 11 ne le fait pas sans ménagemenis, sans admettre que les preuves métaphysiques peuvent < servir h. quelques-uns ->, mais elles sont c si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées • qu' < une heure après ils craignent de s'être trompés i. Or Pascal est trop ému lui-même des dangers de l'incertitude, il aime trop ses semblables, pour se contenter d'une réponse qui ne laisse pas l'esprit et le cœur dans un repos durable et dont tous les hommes ne peuvent pas profiler. 11 veut acquérir la sérénité parfaite pour lui et pour les autres ; il y aspire comme Lucrèce; mais il ne croit pas à la sérénité des temples philosophiques ; et il déclare que toutes ces spéculations sont stériles, qu'elles ne chassent pas h jamais l'horreur du doute et que < se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher i. Son même cri lui échappe alors : < La paix! la paix) >

L'hypathëse Inévitable de l'enfer. — 11 nous avertit que le déisme est un piège, parce qu'il a négligé un cas du problème, le plus redoutaile, l'hypothèse qu'il y a un enfer. Gardons-nous bien d'écouter les déistes quand ils nous ouvrent l'asile du quiélisme épicurien : Pascal nous en arrache. Ne l'oublions pas, en etTet, ce n'est pas Dieu seulement qu'il veut prouver, c'est Jésus- Christ, ( l'objet de tout, le centre où tout tend > ; ce n'est pas une adhésion tiède à une confession quelconque qu'il nous ilemwide, c'est un ardent acte de foi dans ce christianisme austère qui déclare que • la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse; qu'il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus » ; et il nous montre l'enfer béant. Ne le nions pas : Pascal nous a convaincus de notre impuissance à nier quelque chose. Ne nous révoltons pas, parce que la damnation éternelle est coDtraire à l'idée que nous avons de la j ustice divine ; cette idée ne saurait être juste, la justice de Dieu étant aussi en dehors de la justice humaine que l'infini l'est du fini. Et c'est ainsi que cette menace de la damnation va nous livrer à Pascal ; car nous sommes obUgés de l'envisager et de nous placer dans l'hypothèse que Dieu est ou n'est pas^

Le pmri, — Pascal noua amène à parier qu'il est, car nous avons ainsi l'infiai à gagner en ne risquant que le fini, avec € pareils hasards de gain que de perte >. Où fuir en effet Nous sommes • embarqués >. 11 nous faut chercher Dieu, I deus absconditus, car nous ne pouvons nier son existence, i écarter l'idée terrible de sa justice, malgré notre impuissance en comprendre les décrets. Pascal alors touche au triomphe ne nous a-t-il pas forcés à examiner la solution chrétienne du problème de la destinée? L'examen en sera court; Pascal ose avouer avec Saint'Paul qu'elle est une sottise, stultitiam, et aussitôt il entreprend d'excuser, non pas ceux qui l'enseignent, car leur aveu les met hors de cause, mais ceux qui la reçoivent. On sait avec quelle hardiesse calme il sonde alors le problème ainsi posé; avec quelle ingénieuse subtilité il démontre qu'il faut parier pour cette sottise, qui apparaît comme le plus grand acte de sagesse dont nous soyons capables. C'est ainsi que le pari est devenu dans l'argumentation de l'auteur des Pensées une preuve décisive. L'athéisme réduit au silence le déisme reconnu insuffisant, Pascal nous amène à la religion chrétienne par la voie modeste — mais ouverte à tous — du probabilisme, et nous y pousse par le plus clair et le plus èlo quent des arguments, l'intérêt.

Logique dp pftH dans le Sfatène de PkbckL — Faut-il s'en étonner et objecter qu'il y a dans ce raisonnement une contradiction entre l'appel direct qu'il fait à la raison, et le dédain professé, en maint endroit des Pensées, envers les décisions de cette maltresse de l'homme aussi orgueilleuse que faible? Pascal qui donne l'assaut h notre indifférence par toutes les avenues, a écrit ; i Deux excès, exclure la raison, n'admettre que la raison *. Ne l'accusons donc pas d'inconséquence pour avoir redouté ailleurs les appels oi^eilleux que la métaphysique adresse à l'autorité des principes abstraits. 11 laissait ta satisfaction aux esprits d'élite, après l'avoir goûtée lui-même, mais, la jugeant inaccessible h. cette foule des simples h laqueUe il s'adressait par charité chrétienne, il put, sans contradiction, relever l'impuissance de la raison à se satisfaire par l'éclair fugitif d'une démonstration métaphysique, et lui proposer la certitude durable d'un pari où le gain était évident. Aussi quel cri de triomphe et

PENSEES : deuxième: ordre de preuves. 197 d'adoration il pousse en voyant son génie mathématique seconder ainsi l'ardeur de son prosélytisme ! Si le froid Descartes, ayant poursuivi vingt ans la vérité, a salué du nom de « victoire • les < trois ou quatre apparitions » dont elle le récompensa, aveo quel accent l'ardent Pascal dut s'écrier dans la nuit d'extase : *Joie,joie, joie et pleurs de joie!... Éternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre! » N'était-ce pas la conclusion même de cette démonstration décisive qui mettait fm k la torture de ses doutes et faisait enfin briller pour tous une ferme espérance, au delà de ce < dernier acte qui est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste > !

Dignité «nrasABle da p»ri. — S 'offense ra-t-on enfin du pari, en l'accusant d'être indigne de la majesté de son objet, parce qu'il nous force à jouer l'élemité comme sur une carte? Pascal a comparé l'homme devant sa destinée h un condamné à mort qui n'aurait plus qu'une heure à vivre, et qui pourrait révoquer son arrêt en y employant bien cette heure ; « Il est contre la nature, s'écrie-l-il, qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer, mais à jouet au piquet .. Or il avait connu des hommes fort capables de jouer au piquet à cette heure-là : Le Vayer, Saint- Evremond ou même Méré, par exemple, et c'est pour eux qu'il a écrit.

DeaxJènie ordre de prenves i les Écrltaresi les miracles» la charlM.— llajoute:<Onpeutvoirledessous du jeu, l'Écriture et le reste >. C'est le deuxième ordre d'arguments. Hais ici il faut les yeux de la foi et être, selon son expression, à ■ l'image d'un homme qui s'est lassé de chercher Dieu par le seul raisonnement, et qui commence à hre l'Écriture >. Désormais Pascal ne fait plus appel à la raison que pour constater ■ les clartés qui méritent, quand elles sont divines, qu'on révère les, obscurités >. 11 s'élève de l'onction des Évangiles à l'illuminisme des prophètes, et voit directement la loi de Dieu, à l'éclair des miracles : < Vbi est Deus tuus? Les miracles le montrent et sont un éclair. > 11 se repose enfin dans cette charité dont il a dit : > Toute l'honnêteté humaine, aie bien prendre, n'est qu'une fausse imitation de la charité *, et qui est l'àme des Pensées , en dépit du ton despotiqtie que leur reprochait Voltaire,

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Canelaalon an* le «y «tèaae apalsgéUqiie Aea Pensée» et Mir levr «ntenr. Sa mélmocoUe. Le Dnetenr de Ut Grâce.

— Tel est probableiucut le système apologétique dont voulait U6er Pascal. En tout cas, ce qui ne saurait manquer, sinon de réduire, du moins d'émouvoir les plus rebelles, c'est tant de coups perçants qui vont droit au cœur. Ce qui saisira surtout les moins attentifs, c'est la mélancolie hautaine et attendrie d'un logicien dont la vaillance égale la candeur et la bonne foi. Au lieu de diminuer les difficultés, il les grossirait plutdt à plaisir. Tandis que d'autres apologistes font d'abord appel aux lumières naturelles, il s'attaque à la raison même, comme à une ennemie; et ses preuves sont précisément ces ténèbres où il voit la trace ineffaçable de la faute héréditaire qui a non seulement perverti le cœur de l'homme, mais aveuglé son esprit. Tous les appuis que réclame notre faiblesse, il les supprime donc, ou les renverse ; tous les ménagements qu'impose lé monde, il les dédaigne; tous les liens qui nous rattachent à nous-mêmes, il les arrache. Car il lui faut un sacriKce entier, une abdication absolue devant la foi, c'est-à-dire devant cette soudaine clarté dont il se sentit lui-même inondé, le jour où il fut, lui aussi, terrassé sur le chemin de Damas, et eut son éblouissante vision. Comme il dut tout & la Grdce, c'est à la Brdce qu'il rapporte tout, dans ce' que nous avons appelé le second ordre de preuves, et dans sa conclusion. En cela, il est ce qu'il fut toujours, janséniste ardent et conséquent. Par l'austérité de ces tristesses il n'a pas prise sur tous les esprits ; mais il rappellera du moins à chacun de nous que, suivant le mot de H. Sacy qui l'a jugé en maître, t si l'on ne peut être un saint, encore a-t-on une &me qu'il ne faut sacrifier h rien et à personne *.

PbbcsI el HonttJgBe. — On apprécie par ce qui précède la distance qui sépare Pascal et Montaigne, son maître favori. On ne pourrait rencontrer deux génies plus différents, l'un raide et iuHexible, nous entraînant de vive foi-ce à la foi la plus rigoureuse par la pratique la plus obéissante, et l'autre, voluptueux, souriant, s' assoupissant avec délices dans l'indifférence ou le doute, ce < mot oreiller > si commode pour < une tête bien faite >.

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