PENSÉES : LEUR STYLE
Aussi Pascal commu nique- t-il son acceat propre et ea couleur distincte aux pensées ou aux expressions qu'il emprunte h l'auteur des Essais. Là où un épicurien aimable ne vise qu'& son plaisir, s'abandonne et suit sa fantaisie, le logicien ardent transforme le caprice en énergie, et le sourire en amère ironie. Car son langage ressemble & sa vertu : il sent l'effort, il a l'autorité qui s'impose; il est superbe et despotique; il se soucie moins de persuader la raison que de l'étourdir, de l'accabler, et de la réduire à merci.
Le BtTle de PMe«l. S* rhétorique. Senrcea de son él** qneNee. — * Géométrie et passion, dit M. Havet, voilà donc tout l'esprit de Pascal, voilà aussi toute son éloquence. 11 veut qu'on exprime rigoureusement la vérité telle qu'elle est, de manière qu'ii /l'y ait rien de trop, ni rien de manque (xxiv, 87), point de fausses beautés (vir, 2i, 35), rien pour la convention et pour l'art (ibid., 22), rien qui masque (30), qu'on voie l'homme et non l'auteur (28). Il ne craint pas de répéter le mot qui convient, plutôt que d'en employer un moins Juste (21) ; tout ce qui serait luxe est retranché (xxv, 25 bis et 25 ter). S'il y a une élégance pour Pascal, ce n'est guère que dans le sens ovi les mathématiciens emploient ce mot. Or cette élégance exacte est laborieuse en morale; car la vérité est une pointe subtile (ni, 3, à la Ad), où on a grand'peine à bien toucher. Aussi les procédés qu'il aiTectionne sont-ils les distinctions el les oppositions, qui sont comme les instruments de précision de l'esprit ; il retourne et tourmente son idée jusqu'à ce qu'il la rende de la façon qui la dégage le mieux, et cela se fait non seulement par le choix des termes, mais par l'ordre; c'est pourquoi il n'y a rien de ptas important que l'ordre, à ses yeux, ni rien de plus difltcUe. t Je sais un peu ce que c'est, dit-il, et combien peu de gens l'entendent • (xxv, 108, et vu, 9 '),
( Il l'achetait par un travail opiniâtre, remarque H. Havet, au point de refaire souvent jusqu'à huit ou dix fois des pidces que tout autre que lui trouvait admirables dès la première (Préface de Port-Royal). Tous les fragments un peu considérables
pëe» p«r M. A. Molinier, dans nn mtvm cti«pitre, soua ci- titre : Peniéff i"- If tyle (t. II, p. 131 «qq.. Paris, Lemorre:.
des Pensées sont surchargés de r&turea et de corrections dans le cahier autographe. Si Pascal a peu écrit, et jamais rien d'étendu, ce n'est donc pas seulement parce que la santé lui a manqué, mais aussi parce qu'il exerçait sur sa pensée une rigueur de critique qui le rendait trop malaisé à contenter, et pour laquelle l'exécution d'un grand ouvrage dcTenait tin travail au-dessus des forces humaines. >
Or cet amour de la perfection visait au vrai, non pour le vrai seul, mais en vue du bon, comme il le dit expressément : * On a mauvais goût et mauvais sens, parce qu'où manque de cceur; la règle est l'honnêteté > (xxiv, 94). Voilà pourquoi, selon la même critique, < Pascal est le plus excellent des modèles, pourvu qu'on se propose en l'étudiant de rester soi-même ; car son éloquence n'est qu'à lui. Mais tout le monde peut prendre sa part de sa rhétorique. Appliquer son esprit à discerner le vrai et à l'aimer, ne rien dire qu'on ne le conçoive bien et qu'on ne s'y intéresse, ne priser une expression qu'autant qu'elle est lumineuse et sentie, travailler à éclaircir ses idées, et s'y échauJFer jusqu'à ce qu'on assure qu'elles paraîtront s ufflsam ment claires à tous, et qu'ils seront touchés de ce dont on est touché soimême; se soutenir, dans ce travail pénible, par le ïèle, par l'amouF du bien qu'on peut faire et de la cause qu'on peut servir; voilà ce que dous pouvons tous apprendre dans Pascal, pour y réussir dans notre mesure et suivant nos forces. >
Pui'sque dans ses écrits son âme est tout entière, et comme toute nue, c'est avec le cœur qu'il faut juger « un homme qui, dit éloquemment M. D. Nisard, a volontairement habité avec ia souffrance, et, à l'exemple du Christ, a voulu, par sa mort au monde, racheter quelques-uns d'entre nous •. Aussi hésite-t-on k louer l'esprit chez un penseur auquel la gloire est venue malgré lui, précisément parce qu'il la fuyait et la méprisait. On parait ne pas l'avoir compris, quand on cherche la beauté litléraire dans celui qui ne prisa que la beauté morale, se eacritia toujours au devoir, et, comme les héros de Corneille, nous fait admirer en lui l'idéal de notre nature, l'homme tel qu'il devrait être. Disons pourtant qu'après Pascal, l'œuvre de la langue française dans la prose est consommée. Ecoutons ici l'un de ses critiques, qui n'a jamais rien écrit de plus magistral
FESSÉES : LA RHÉTORIQUE DE PASCAL, 20i
que la page suivanle : c 11 y a de tous les styles dans le style de Pascal, dit M. D. Nisard, parce qu'il y a de tous les hommes dans récrivaiu. Je ferais toucher du doigt, dans les Provineiates et les Pensées, des passages qu'on dirait de Bossoet ' pour la magnificence solide et l'audace toujours sensée, ou de Bourdaloue pour la suite d'un discours sévère à la fois et passionné, ou de La Bruyère pour l'éclat des couleurs et la vivacité des contrastes, ou de Voltaire pour la facilité et l'enjouement. Tous les genres d'écrire ont un premier modèle dans cet homme qui ne s'est jamais piqué de la gloire d'écrire. C'est que Pascal a eu tous les dons de l'esprit en perfection ; la rigueur scientillque d'un grand géomètre, et l'imagination d'un grand poëte; une raison que ne contente pas ce qui parait évident à celle de Descartes, et que ne rebute ni ne lasse jamais la difficulté de se contenter; plus de sensibilité que n'en ont eu Descaries, BoBsuet, La Bruyère; de l'esprit comme Fénelon; de la gaieié railleuse comme Voltaire. Chacun des grands écrivains qui ont suivi Pascal ont eu, non plus pleinement, mais plus exclusivement une de ses qualités; ils en ont donné plus d'exemples:
1. EmpruDtoDS aussi à M. Havot cet éloquent parallèle do Pascal et de BOS' Kaet ; > Pascal n'a pas la plénitude du plus grand des orateurs ; son élaa ne se
Diicouri lur rhitloirc >mire}-aetle, ou YHxstoire dei Bariationi. Il a'éprouvo guère rcrtaitis sentiments tels que l'admiration, qui épanouissent l'àme. et donnent des ailes à la parole; il n'écrtrait pas l'oraison funâbru de Conâd. il no donne pas de pareilles TStes i, l'oreille, à l'imagination et au cceur, lA, c'est une véhémence qui commande tout d'abord l'émotion, et qui. i. chaque parole, la
mais d'où il part (ont i. coup ûes mots qui font tressaillir. Bossuet est comme un général qui déploie son armée dans la plaine pour une grande bataille ; tout est Dianvement. tout est brait; Pascal livre un combat singulier, rapide et «ilenciens. mais furieux ec terrible. Tous deux ont dos attendrissements et des
celles de Pascal le brûlent. I^ Toule est plus aisément touchée par Bossuet, COùune plus aisément convaincue ; mais certaines ftmes d'une trempe plus dure
Après. Bossuel enSn est toujours le maître de son pathétique comme de son argumentation : ce sont des forces dont son éloquence s'aide librement; celle de Pascal semble qneiqnerois emportée invinciblement comme par un poids, et n'en est que plus irrésistible. Dana ses pensées qu'il jette sur le papier pour lui
cmlrer de temps en temps un sublima où Bossuet lui-même n'atteint pas. Ces
gïnalité incomparable, et il faut dire avec Sainte-Beuve : • Pascal, admirable quand il achâve, est peut-être encore supérieur Ift oil il fut interrompu >.