ORIGINES DE LA FABLE : PHEDRE. 3I
celui de Phèdre, achelé bieatôt par François Pithou, qui se fit son éditeur. D'ailleurs la froideur des contemporains de Phèdre pourrait s'expliquer aussi par ce fait que les Latins n'usèrent de l'apologue que par accident. C'est ainsi qu'on cite celui de Menenius Agrippa (493 avant J.-C.) ; dans Gicéron, on rencontre le Vieillard et les Jeunes H(ymmes ; dans Pline l'ancien, les Deux Rais, le Renard et CCEuf; dans Horace, le Rat de ville et le Rat des champs {sixième satire du premier livre), qui est le chefd'œuvre de la fable dans l'antiquité. Tout n'était pourtant pasinjusticc dans l'accueil fait à ce traSucteur qui prétendait au titre d'inventeur. Fabuliste par occasion, n'osant avouer ou nier ses emprunts, il est parfois aussi embarrassé, dans ces imitations, que le geai paré des plumes du paon, ou le renard qui a perdu sa queue dans un piège. Ce qui lui manqua le plus, ce fut l'imagination, 11 a beau s'ingénier, son savoi^faire et sa bonne volonté déguisent mal l'indigence de sa veine. 11 ne se soutient qu'en s'appuyant sur le bras d'autmi; chez lui, point de motifs qui coulent de source : il ne s'alimente guère que de souvenirs. Au lieu d'observer la nature et de fixer des impressions vives, il paraphrase le texte grec, qu'il développe artificiellement, comme un bon écolier qui sait étendre sa matière par des procédés appris sous la discipline d'un m^tre. Sa tète n'est peuplée que de métaphores, d'expressions choisies, de formes grammaticales, d'épithèles et de synonymes, mais non pas, comme il faudrait, de sensations, de senti ments, d'idées, ou plutôt d'animaux ruminants, bêlants, mugissants, hennissants, coassants et rugissants. A peine indique-t-il les traits généraux dans ses ébauches douteuses où se trahit l'effort d'une conception vague qui tâtonne. Tantôt fin sans être naïf, tantôt naïf sans être fin, il a pourtant du goût, de la mesure, de l'harmonie, la science de l'à-propos, la vivacité du dialogue, le don de repartie, et surtout une concision précieuse, parce qu'elle est exempte de recherche et ne dégénère point en obscurité. M. D. Nisard fait à ce propos cette remarque ingénieuse : « Il en est de certaines poésies trop concises comme de verres d'optique d'un degré trop fort ; les unes, en demandant trop d'eCforts à l'inieUigence, la fatiguent ou la trompent; les autres, par une trop grande concentration des rayons lumi-
Si6 LA FONTAINE.
neux, tirent la vue et la troublent ■, Simple s&ns platitude, industrieux sous r&flinemeDt, plus sobre que brillant, son style est substantiel, plein, sévère, agréable et varié. 11 faut louer aussi sa diction saine et circonspecte qui reste pure sans purisme. Hais, à tout prendre, sa poésie n'est que de la prose, et ce classique ne sera jamais de ceux qu'on lit au lendemain de la quatrième.
B^briMS. La fKbIe pepalklre, »■ moyen Age. Harie 4e France I le R*maB en Meamrt. — Sans nous arrêter à ce Babrius ou Gabryas ~~ dont les fables furent découvertes en 1845 dans un couvent du mont Athos, — qui appartient à la même école, et mit, aux environs du i" siècle, les fables d'Ésope en vers choliam biques, hâ.tons-nous de prendre pied en terre gauloise, où la fable, à peine implantée, s'acclimata si facilement qu'elle finit par oublier ses origines étrangères. Tandis que les branches hautaines de l'épopée devaient s'y dessécher avec le temps, l'humble pousse ne cessa pas de verdoyer, de bourgeonner et de fleurir sur un sol dont elle semble la flore indigène, tant il est vrai de dire que, dans le cadre d'une action familière b. laquelle suRisait l'ironie native de notre bon sens, la verve de nos aïeux se trouva plus à l'aise que dans les détours compliqués des monuments épiques et chevaleresques. Et puis notre langue alerte et souple sa prétait d'elle-même aux devis plaisants et aux narrations enjouées qui, s'adressant aux grands et aux petits, flgurent, è. côté des chansons de gestes, comme le vaudeville aux environs de la tragédie.
Parmi les ancêtres de La Fontoine, nous compterons tout d'abord une poétesse du xii° siècle, Horie de France, dont on sait seulement que, Française d'origine, elle vécut à Londres, à la cour de Henri II Plantagenèt, anima de son esprit, de sa grâce ou de son cœur, des apologues d'un tour concis mais élégant, dans lesquels une mélancolie sympathique aux opprimés censure les abus du régime féodal, rendus plus cruels encore par le droit de conquête. Les bêtes de rapine et de carnage, le Uon, le loup, l'aigle et le milan, y représentent ceux qu'elle appelle les riches voleurs, les lieutenants de comté, les baillis, les juges et seigneurs. Toujours tondue, suppliante et résignée, la brebis y est l'image du pauvre peuple, sur le sort
LA FABLE : BABRIUS; MARIE DE FRANCE; LE REXART. 317 duquel elle s'apitoie. Sans pousser les faibles k la révolte, elle sut parler avec émotion de justice et d'humanité, parmi les aventuriers avides qui criaient : Matkeur aux vaincus! Ce titre doit suffire, aujourd'hui surtout, à la sauver de l'oubli. Son recued qu'elle intitula hopet, en l'honneur d'Ésope, contenait cent trente-quatre fables, imitées d'une traduction anglo-saxonne aujourd'hui perdue du recueil de fables ésopiques et phédrien- Des, en prose latine, qui était attribuée à un certain Romulus et mis entre tes mains des écoliers.
11 convient de rappeler aussi les fabulistes épiques ou satiriques du moyen âge, entre autres certains trouvères qui collaborèrent aux diverses branches du Roman de Renart (su" siècle) : Pierre de Saint-Cloud (xvi" branche) ; Richart de Lison (xii« branche) ; t uns prestres de la Croix-en-Rrie > (ix^ branche) ; Jacquemard Gelée, auteur de Renart le Nouvel (Xlli* siècle). Dans ces divers Renarts dont le mérite littéraire va eu décroissant, tandis que croît l'audace de la raisoQ, nous apparaît la hiérarchie du monde féodal, avec ses castes, ses préjugés, ses mœurs, ses abus et ses vices. Autour de Goupil k renard et à'Ysatigrin le loup qui personnifient la ruse et la violence, nous voyons se mouvoir ici toute une ménagerie qui figure l'aristocratie et la plèbe des animaux et des hommes : Noble le lion, dame Ftire la lionne, Uermeline la renarde, Hertent la louve, Tybert le chat, parfois l'ami et le complice de Renart, Bernard, l'âne, son apologiste; puis vient la série de ses innombrables victimes, dont le trouvère dit que faire cesser leurs plaintes serait fi feu gries (le feu grégeois) à estaindre : Chantecler le coq, Tiercelin le corbeau, VEscotifie le milan, et jusqu'au limaçon, Tardif. Sophiste, diplomate, casuiste, courtisan, flatteur, enjôleur, prêt à porter tous les masques et à user des expédients les plus équivoques pour triompher partout et toujours, contre tout droit et toute vraisemblance, compère Renard tient à la fois de Palhelin, de Panurge, de Tartuffe, de Gil Blas, de Figaro et de Robert Macairc. Il déploie mille prodiges d'adresse pour conquérir andouilles, jambons et poulets. Les scènes amusantes où il joue ce râle de chevalier d'industrie sont la parodie de tout ce qu'avaient révéré les siècles précédents. Ce ne fut d'abord qu'une ironie sournoise et tempérée par un fond de bonhomie joviale ; mais avec
Philippe le Bel et ses luttes contre le saint-siège, cette innocence primitiTe ne tarda pas à s'évanouir; et, sous les grondements d'une voix qui s'exaspérait, retenlirent bientôt les murmures de Jacques Bonhomme. Est-il besoin d'ajouter que dans ce monument composite s'essaie maladroitement l'art d'un peuple enfant? Fabliauï, morEdités, chansons, sermons, légendes, histoire, mascarade, caricature, sagesse et folie, tous les genres s'y confondent. C'est une matière diffuse qui déborde en toute licence, et dont les épisodes se présentent à nous sans lien ni suite. Il y a pourtant une concision élégante, dans les épisodes (branches) les plus anciens, dont quelques>uns {Si corne Renart manja le poisson aux charretiers, in= branche, v. i-149; Si corne Renart fit avaler Ysengrin dedeni le puits, branche iv, v- 350 sqq.) sont des modèles de vivacité, de naturel et même de style, tels que Marot ne fera pas mieux et que La Fontaine ne doit pas les faire oublier. Le reste va du médiocre au pire, et le récit se déroule lan gui ssam ment en longues digressions. On dirait l'interminable complainte d'un conteur qui bégaye ou balbutie et ne parle net que pour médire et satiriser à toute outrance.
Lk fable s«v*Ble, >■ XVI' alèclA i HABdeal, (inéroNlt, ll*k«rt. — Bien que la Renaissance ait souvent rompu arec les traditions du moyen âge, la fable fut pourtant alors protégée par son origine antique contre le dédain des érudits; mais, prenant le style du temps, elle se fit élégante, devint un objet de savante étude, ou parla même en vers latins pour se mettre à la mode du jour. Tel fut le recueil de Faeme, mort en 1561, et dont les fables latines furent publiées par le pape Pie IV. Sans insister sur les fabulistes du xvi° siècle — tels que Guillaume Haudent qui, avant La Fontaine, a traité des animaux malades de la peste, dans sa Confetsion de l'Ane, du Renard et du Loup; ou Guillaume Guéroult et sa fable du Lion, du Loup et de l'Ane qui le rapproche de La Fontaine, ^ qui eurent l'instinct comique ; ni sur Gilles Corrozet et François Haberl, qui ne manquent ni de grâce, ni de naïveté, nous citerons Marot qui en 1525, dans son épilre adressée à Lyon Jamet, usa si ingénieusement de l'apologue du Lion et du Rai pour solliciter l'assistance d'un ami dont les bons offices pouvaient l'aider à sortir du Chàtelet : c'est pétillant d'esprit et de malice, mai un peu