I. — Faits historiques
Le genre. Origines de l'ftpologae. PUpay . Ésope et la fable gaoBiqae. — Dans La Fontaine, au jugement de Saint-Marc Girardin, * le poète est tout, et le genre n'est presque tien >. Nous en dirons cependant un mot, ne fîit-ce que pour apprécier plus sûrement un génie qui créa la fable à son image. Récit moral dont les enseignements se dérobent sous le voile de l'allégorie, l'apologue ne fut point inventé seulement, comme on l'a souvent répété, pour faire entendre k un despote ' des vérités dont l'audace s'enveloppait de précautions prudentes et de ruses ingénieuses. Il procéda plulât de la même source que la métaphore, c'est-à-dire du besoin qu'a l'intelligence humaine d'exprimer ses sentiments et ses pensées par des emblèmes qui les rendent visibles à l'imagination. Voilà pourquoi nous retrouvons ce genre chez tous les peuples, dans tous les âges, et dès la plus haute antiquité. Pourtant U parait que l'Inde fut son berceau. Aux yeux de celte race panthéiste, qui croyait au do^e de la métempsycose et à l'égalité de tous les êtres contenus dans le sein de Brahma, la fable devait être plus qu'un jeu d'esprit, plus que l'arme du faible contre le fort. Elle se mêlait aux croyances religieuses, comme l'attestent les livres bouddhiques, le Mahâbhârafa, le Djataka, le Pantcha-Tantra [les Cinq Spécifiques) et les Avadanas. Un recueil arabe de ces apologues, intitulé Calita et Dimna, et attribué à Bidpaï ou Pilpay, lequel n'est qu'un des interlocuteurs du dit recueil, leur servit de véhicule dans le monde occidental. C'est dans une traduction de ces fables dites de Pilpay, due ù Gilbert Gaulmin (1644), que La Fontaine puisera si souvent ses sujets. L'Ancien et le Nouveau Testament proposent aussi à notre admiration
d'une arislocratiB puÎBSanleï (fable des Mtmbrcs et de raloiaae). Après la prise de Sardes. Cyms râpond par li fable du Joaear df fiûle et dti paiiton'
LE GENBE DE LA FABLE ET SES ORIGINES. 213 d'incomparables paraboles qui traduisent les leçons d'une morale divine par des exemples et des tableaux dont la simplicilé possède une vertu que l'art ne saurait égaler. La brebis du pauïre, le riche, le mauvais riche et Lazare, l'enfant prodigue, le pharisien et le publicain, le grain de moutarde, les arbres voulant élire un roi, la fourmi, tels sont ces apologues populaires. Mais ne donnons point un air de littérature à des beautés faites pour le salut des âmes; et, sans nous attarder Don plus aux curiosités de l'érudition, passons en Grèce, où un esclave phrygien fut l'Homère de la fable.
Quoi qu'il en soit des aventures prêtées à ce philosophe pratique, qui a nom Esope ', dont la sagesse avisée nous signale un compatriote d'Ulysse, il est certain du moins que, nés de l'occasion et transmis par la tradition orale, ses petits contes sont dignes d'avoir été voisins de l'époque primitive (vi* siècle) où Bias conseillait aux hommes d'être vertueux avec prudence, et d'éviter les maladresses encore plus que les fautes. (Aimez vos amis avec diserétion, comme s'ils pouvaient devenir vos ennemis. HaUsez vos ennemis avec modération, car il se peut faire qu'ils soient un jour vos amis.) Contemporain de la poésie gnomique ou sentencieiise des Phocylide et des Théognis, son apologue s'adapte étroitement à la morahté qu'il veut vulgariser. Il est comme un syllogisme auquel le récit sert de prémisses, et le précepte de conclusion. Aussi ne faut-il point y chercher la description des objets, la peinture des caractères, les mots passionnés qui saisissent, l'action, te mouvement, l'éloquence et le style. Sous leurs noms d'animaux, les personnages ne sont que des vices ou des vertus, et nullement des acteurs doués d'une vie individuelle. S'ils avaient une physionomie propre, ils risqueraient même de distraire noire attention aux
l. Né ea Phrj'gie, vers le vi> siècle avant Jésus-ChriBi, il aurait ëtiS esctava d'uD certain Jadmon de Samoa qai l'affrancliit. Crésus l'appela à sa cour. Envoy* par ce prince k Delphes pour coosollef l'oracle, il irrita lee babitanti par la liberté de Bon langage, et fut prdcipilâ d'un rocher en 5S0. Ses fable» auraient éii recueillies pour la première fois par Démélrius de PhalÈrc, 230 ane après sa mort, puis par Planude, moine grec du xiv" siècle, que La Fontaine prit pour un aocien. — Avant Ésope, on retrouve dans Hésiode (ix' siècle av. J.-C.) rÉpenitr et U HtHuignol. - La fable existe aussi dans Archiloque {,r:XigU el le Renard], Sicisichore {le Chenal et le Cerf), Hérodote {U Pétkear gui' joue de la /lile).
ai* LA FONTAINE.
dépens de ressenliel, c'eat-à-dire de la démonstration à laquelle
ils doivent servir d'arguments. En un mot, la fable ésopique a la sécheresse d'un théorème de géom'étrie que termine cette formule : Voilà ce qu'il fallait prouver. En voici un exemple ; € Le reuard el la panthère se disputent le prix de la beauté : la panthère vantait surtout la beauté de son corps. Le renard lui dit : < Combien je suis plus beau, moi qui ai cette bigar- ( rure non sur le corps, mais daus l'esprit! * Cette fable montre que la perfection de l'âme est préférable à la beauté du corps. »
Phèdrei la fible littéraire. — Cette nudité va se parer d'ornements littéraires chez un écrivain secondaire, mais eitlimable, qui, probablement contemporain d'Auguste et nourri dans le culte du génie grec, recueillit les miettes de la table où s'étaient assis les dieux, et s'empara de l'apologue, parce que tous les autres genres avaient à Rome leur représentant officiel. Chez Phèdre (car c'est de lui qu'il s'agit), la vocation ne fut donc pas un entraînement instinctif, mais le calcul réfléchi d'nn talent disponible qui, voyant l'élégie prise par Tibnile et Properce, l'héroïde et la métamorphose par Ovide, l'ode par Horace, l'épopée, d'ailleurs trop inaccessible, par Virgile, la tragédie par Varius, la comédie par Plante, Térenoe et leurs nombreux émules, se résigna, faute de mieux, à tenter fortune sur un terrain tout neuf oit son amour-propre n'avait point k craindre de concurrents.
Il ne parait pas, d'ailleurs, que les Latins aient été curieux de faire fête aux jeux modestes qu'inaugura son studieux labeur : car, en rivalisant avec Ésope, il ne réussit point à obtenir droit de cité pour d'humbles poésies que railla le goût dédaigneux de ses contemporaine, s'il faut en croire les doléances d'une vanité susceptible et inquiète qui, fort ambitieuse de la gloire, la jugea lente à venir, et se plaignit sans cesse de la malignité des uns, ou de l'indifférence des autres. Parmi ses déplaisirs réels ou imaginaires, il en appelle à la postérité qui fera repentir la fortune de son injustice : Donec forlunam criminis pudeat sut (Epd., lib. II). Cette réparation n'eut lieu qu'après quinze siècles. Des protestants ayant pillé la bibliothèque d'une abbaye catholique, en 1562, le bailli de cette abbaye sauva quelques manuscrits précieux, parmi lesquels