‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 93 sur 244 · II. — L'homme et le poète · texte numérisé non relu

II. — L'homme et le poète

La Ponl«lBe el s« légende. Le mondahi, le Masenr. ~

Avant de nous demander quelle fut son originalité, commençons par esquisser les principaux traits de sa physionomie; car ils risquent de s'effacer un peu sous la légende qui représente ce poète comme ua enfant distrait, insouciant et paresseux, auquel UDC muse complaisante dicta de beaux vers dont il ne se doutait pas.

Et d'abord il ne faudrait point croire, avec Saint-Marc Girardin et sur la foi de certaines anecdotes, qu'un si charmant esprit fut en quelque sorte • un ours de génie » — c'est un mol qu'il faut garder pour Jean-Jacques Rousseau, — qui ne s'entretenait volontiers qu'avec ses bêtes. H serait plutôt, parmi nos écrivains de marque, un des premiers qui surent se mettre à l'aise avec les grands seigneurs, et rapprocher ainsi les deux supériorités du rang et du talent.

Aimant le monde autant qu'il en était aimé, il ne cessa pas en effet d'y porter les grâces d'un intime abandon, comme on peut en juger par ses lettres et ses épitres, par les dédicaces Aatteuses ou les billets respectueusement familiers qu'il adresse à la duchesse de Bouillon, à Mme de Thiange, la sœur de Mme de Montespan, à Turenne, à Vendôme ou au prince de Conti. Non, Voltaire n'a pas le tour plus alerte et plus spirituel. Voilà bien le causeur qui, parlant un jour de la conversation

et de ces délicieux commerces où le Hasard fournit cent matières diverses, disait eo se souvenaot de lui-même :

La bagatelle, la science.

Les chimères, le rien, tout est bon ; je soutiens

Qu'il faut de tout aux entretiens :

C'est un parterre où Flore épand ses biens; Sur dilTérentes fleurs l'abeille s'y repose.

Et rail du miel de toute chose.

Mais son agrémeDt ne s'y épanouissait que sous la douce influeace d'une liberté sans contrainte; car il fut avant tout un indépendant qui n'eut guère d'autre guide que ses instincts, et un épicurien qui tournait eu volupté

Jusqu'au sombre plaisir d'jn coeur mélancolique.

I« eantelëre, le ctear de L* FMitklMe. — De là cet enjouement d'une humeur toujours heureuse, même en ces innocenlea satires, dont la mahce n'exclut pas la bonhomie souriante, puisqu'il s'amuse de nos misères comme des siennes. S'il connut plus sûrement que personne nos ridicules ou nos travers, il aima donc miens s'en égayer que s'en irriter ou s'en attrister.

Or cette habitude de clairvoyance inolTensive n'était pas seulement chez lui le symptôme d'un scepticisme trop indifférent aux principes ; mais elle recouvrait une bonté sincère. Ne fut-il pas, comme Horace, comme Montaigne, le plus tendre des amis? Pour les épicuriens, de toute antiquité, l'amitié fui la première des vertus parce qu'elle est un plaisir supérieur k tous les autres, qui les multiplie et les avive, sans jamais déranger l'équilibre des âmes qui veulent se posséder. A Pinlrel, à Maucroix— cinquante ans durant, atteste ce dernier dans ses Mémoires, — il donna le seul trésor qui lui restât, son temps et sa gloire. Pour sa bienfaitrice, Mme de la Sablière, il eut presque une afEection filiale. « Ne confiez ces vers à personne, écrivait-il à Racine, car elle ne les a pas encore vus. > C'est ainsi que sa gratitude, s'acquittant par l'exquise délicatesse du sentiment, réservait, faute de mieux, l'unique bien qu'il pût offrir, les prémices de ses œuvres. Même quand le mal d'autrui ne l'at-

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teignait pas, il lui devenait une blessure. 11 y eut en effet dans son coeur une source d'inépuisable sympathie. Ayant écrit un jour au prince de Conti le récit des mésaventures de Mlle de la Force, il le suppliait de ne point montrer sa lettre, * parce qu'il y aurait, dit-il, de l'inhumanité à rire d'une affaire qui la fait pleurer si amèrement >. Lui qui fut toujours si peu soucieux de ses intérêts, il écoutait avec attention les gens affligés qui venaient le consulter : c il s'attendrissait, nous conle d'Olivet, il cherchait des expédients, il en trouvait, il donnait les meilleurs conseils du monde >. Quand il se convertit, il n'entra pas faci' lement dans l'idée des peines étemelles, et JustiRa de la sorte ce mot de la garde-malade qui disait de lui : • Le bon Dieu n'aura jamais le courage de le damner ».

Sb racallé d'eathoasiasmc t Polyphile. Le 4mi des Bél«morphoses. Le ([«■lolst l'observatevr, le rêveur. — Mais ce qui le caractérisait éminemment, c'était la faculté d'oublier le monde réel, et de vivre au pays de l'idéal. Enchanté par ses beaux songes, et prompt à l'enthousiasme, il trahissait sa vocation de poète par cet aveu : t Savez-vous bien que, pour peu que j'aime, je ne vois les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle? Dès que j'ai un grain d'amour, je ne manque pas d'y mêler tout ce qu'il y a d'encens dans mon magasin. • Aussi nul ne fut plus facile à s'éprendre tout à coup, et à se livrer sans réserve aux. objets qu'avait transfigurés sa passion. A vingt ans, ne se crut-il pas appelé vers la vie religieuse pour s'être laissé ravir par la lecture d'un livre pieux? Plus lard, une ode de Malherbe le transporta d'une admiration si profonde, qu'il passait des jours et des nuits à le lire, à l'apprendre par cœur. Quand Platon l'eut conquis, il ne cessa plus, pendant quelque temps, de platoniser à outrance. Puis, le hasard lui ayant mis sous la main le livre de Baruch, un des douze petits prophètes, le charme fut tel, qu'au dire de Louis Racine il abordait chacun avec ce nom sur les lèvres : • Avez-votis lu Baruch? c'était un beau génie >. Aussi ses amis l'avaient-ils surnommé PolypfUle, l'amateur de toutes choses. H en convenait lui-même en ces vers :

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