‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 5)Chapitre 95 sur 244 · LE POÈTE : LE RËVEUB ET L'OBSERVATEUR · texte numérisé non relu

LE POÈTE : LE RËVEUB ET L'OBSERVATEUR

fant qui s'étoone ou s'amuse de ses découvertes, et cela, sans préjugés de fausse noblesse, sans préférences aristocratiques : car il ne dédaignait rien de ce qu'a produit la mère de toute créature. Tous les motifs, les plus humbles en apparence, comme les plus relevés, lui deviennent matière de poésie. Chêne ou brin d'herbe, lion ou grenouille, rois ou manants, palais ou taudis, tout ce qui voit la clarté des cieux, tout ce qui respire, fut au même titre digne de servir de modèle au peintre qui sut allier à la grâce du Corrège le réalisme de Teniers. Rappelons, par exemple, cette peinture de la Nuit ;

Par de calmes vapeurs mollement si

La tête sur son bras, et son bras sur la nue.

Laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas,

La même main, dans la Vieille et tes Deux Servantes, écrivit :

Mais cette exactitude ne fut jamais triviale; car elle n'était que simplicité, candeur et bonne foi chez un rêveur auquel pourrait s'appliquer le sens de ce mythe du Phèdre de Platon : t On dît que les cigales étaient des hommes avant que les Muses fussent nées. Lorsqu'elles naquirent, et que léchant parut, il y eut des hommes si transportés de plaisir qu'en chantant ils oublièrent de manger et de boire, et moururent sans s'en apercevoir. C'est d'eux que naquit ta race des cigales, et elles ont reçu ce don des Muscs, de n'avoir plus besoin de nourriture, sil6t qu'eUes sont nées, mais de chanter dès ce moment, sans manger ni boire, jusqu'à ce qu'elles meurent. Ensuite elles vont annoncer aux Muses quels hommes ici les honorent. Voilà pourquoi La Fontaine oublia pour la poésie presque tout ce qui fait le devoir ou l'intérêt des autres hommes.

Lk nouveauté de am Table i l« dmine a«x eenl actes divera. — Telle fut la personne, tel fut le poète. Car chez lui la poésie était moins un talent que sa vie même. Tandis que Cor-

neille, Racine et Boileau n'éprouvaient qu'à certaines heures choisies l'action do dieu qui ne les prit pas tout entiers, La Fontaine subit constamment, en toute rencontre, l'intime et irrésistible influence. De là ses faiblesses et sa force : ses faiblesses, car il ne s'appartenait plus, et vivait à la merci de tous tes entraînements; sa force, car il s'élevait au-dessus de luimâme par la vertu secrète qui lui fit sentir, dans l'éclair d'une rapide intuition, toute vérité comme toute beauté. Combien de pensées morales, par exemple, qui, chez lui, ne viennent pas de la réflexion, et qui sont supérieures au ton habituel de sa vie! 11 les doit grâce à l'inspiration. Aussi ses vers furent-ils une sorte d'expansion involontaire et incomparable par son ingénuité. Encore aimait-il mieux jouir solitairement de ses rêves que les saisir au passage : c'est ce que prouve le tardif éveil de sa verve; car il avait trente-huit ans lorsqu'il se mil en train d'écrire. Mais s'il se plut, ici comme ailleurs, à prendre ses aises, il est certain dq moins que ce nonchalant, une fois tenté par la gloire de bien dire, fut aussi soucieux de la perfection qu'il l'était peu de sa fortune et de ses devons.

Pour résumer les mérites si divers du genre qu'il renouvela, et qui — à quelques heureuses trouvaiUes près qu'on glane chez lespremiers trouvères du Bomanrfeflenarf, chez Marie de France et chez Marol, — sec et ingrat chez les uns, scolastique et diffus chez les autres, avait été jusqu'alors indiqué plutôt qu'exploité par les aphorismes d'Ésope, les paraphrases de Phèdre, l'exubérante improvisation du moyen âge. Il nous suffira de rappeler ces vers par lesquels il définit son œuvre :

J'oppose quelquefois, par une double image. Le vice à la vertu, la sottise au bon sens.

Les agneaux aux loups ravissants, La mouche è la fourmi, taisant de cet ouvrage Une ample comédk à cent actes divers

El dont la scène est l'univers.

(Livre V.)

Faire de l'apologue un théâtre où tous les types de la physionomie humaine sont mis en scène dans de petits drames qui amusent la raison, et nous ménagent mille émotions indécises entre le rire et les larmes, voilà donc, chez La Fontaine, la

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