SON ORIGINALITÉ DANS L'IMITATION
De rimes couronnée, et légère, et dansante, En nombres mesures elle s'agite et chante.... De ce mélange lieiirnux l'insensible doiicfur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. Sur des pcnsers nouveaux faisons des vers antiques.
Maint exemple nous apprend comment celle transfusion devint chez La Fontaine un principe d'originalité, et cela d'autant plus que cet adorateur des anciens n'a jamais vu dans les livres des instruments de travail, mais la volupté d'un goût étranger à toute préférence exclusive.
Ces vers du Chêne et du Roseau :
Le vent redouble ses efforts
Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine El dont les pieds touchaient à l'empire des nioru,
ne soiil-iLs pas une traduction de Virgile disant :
Quae quantum verlicc ad auras jUlhetias, tantum radice in Tartara tendit.
(Géorg., I. u, 291.)
Ingrediturgue solo, et caput inter nubila condit.
{Enéide, I. iv, 177.)
Dans ce passage :
Dieu permet aux moutons De retrancher l'excès des prodigues moissons,
nous reconnaissons eDcore celte expression des Géoryiques :
Luxuriem segetum lenerâ depascit in herbd.
Ailleurs il reflète Horace, et ce trait : Vitae summa brevis spem nos retat inchoare longam, est devenu :
Quittez le long espoir et les vastes pensées.
U retrouve aussi le sentiment de Lucrèce, pour décrire « le temps que tout aime et que tout pullule dans le monde *. Il
puise même dans des fragments oubliés. Ce mol des Satirea Ménlppies de Varron : Venli phrenetici septentrionum filii, ne lui suggôre-t-il pas :
Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs?
Horace vrai maître de La Fontaine. — Mais quel sera le vrai maitre parmi tant de modèles? Il a failli s'y perdre :
A la fin, grâce aux dieux, Horace, par bonheur, me dessilla les yeux.
Pour sentir toute l'importance de cette confidence, il faut se reporter à la fable des Deux Rats qu'Horace a insérée dans la sixième satire du livre II, et dont La Fontaine semble avoir respecté la perfection, en renonçant à l'éclipser, dans sa fable le Rat de ville et le Rat des champs. Des bêtes qui sont aussi des îiommes, sans cesser d'être des bêtes de leur espèce, c'est-àlire dont on transpose malignement en traits de nature humaine 'JUS traits de leur animalité, ces derniers restant d'ailleurs rigoureusement conformes à l'histoire naturelle, comme La Fontaine s'en vante dans sa préface; une flexibilité enjouée qui parcourt toute la gamme des tons, depuis la familiarité, la rusticité même, jusqu'à des pastiches délicats du ton épique ou lyrique; enfin une nonchalance de conteur qui est un grand artifice; tout cela, qui sera le charme essentiel de notre fabuliste, est déjà en germe dans la fable d'Horace. Pour l'en tirer et l'habiller à la française, et le varier à Tinfini, certes il y fallait du génie. 11 n'en reste pas moins vrai, et c'est là le sens exact de son aveu, que La Fontaine fabuliste doit à Horace plus qu'à personne, si, comme le remarque Sainte-Beuve, * son originalité est toute dans la manière et non dans la matière ».
Disciple de « la simple nature »,
Ils se moquent de moi, qui, plein de ma lecture, Vais partout prêchant l'art de la simple nature; —
il est d'ailleurs, parmi les poêles du dix-septième siècle, le seul chez lequel la greffe latine ait amélioré la sève gauloise. Trou-
LE DISCIPLE d'HORACE : SA LANGUE. 53o
vère malin, tout iinhii do l'esprit d'où naquirent les fabliaux, il en a reçu riiérilage plus directement que Marot lui-même. Le ^igne en est un tour d'ima{,'ination preste et leste, un vers alerte et souple, l'art d'eflleurcr les ridicules innocemment et sans éclat, cette délicatesse qui atténue toutes les sensations, ce coloris discret qui se joue parmi h's nuances, ce sourire qui lutine autour des objets et laisse deviner au lecteur la finesse d'une arrière-pensée comique, enfin ce don merveilleux de philosopher à la dérobée, sous forme de badinage, du coin do l'ccil, avec bonne humeur et sans intention méchante.
Sa lan^iic : waveur jçaiiloiMC, franrliisc populaire* exprrsnIvc fauiiliarité. — Colle parenté se trahit dans la langue même qu'il emploie. Car sa verte saveur rappelle Villon, Rabelais et Régnier, non sans tempérer pourtant, la crudité de leur franchise. Mais, en s'accommodant à la politesse contem[)0raine, les termes dont il se sert gardent l'arcont de leur origine : tout voisins de la source d'où ils jaillirent, ils ont une physionomie indigène où se manifestent les instincts qui les avaient jadis suscités spontanément. Ils sont si vivants, qu'ils semblent éclos, à rin'ure même, sur les lèvres du poète, et produits pour la premièn' fois par l'impression ou h; contact de la réalité présente. De là vient qu'au lieu d'avoir la sécheresse des chiffres, ou d'être une monnaie usée par la circulation, ils parlent aux yeux par les images les plus saillantes. C'est que La Fontaine ne recule jamais devant ce mot propre (|ui donne aux choses tout leur relief. Est-il question d'un marchand, il n'hésite point à nommer « les facteurs, les associés, les ballots et le fret » ; il ne déguise pas sous des périphrases la vente * du tabac, du sucre, de la porcelaine et de la cannelle ». Met-il en scène un singe qui s'amuse à faire des ricochets avec les louis de son maître, il entre dans le détail du trésor, appelle chaque pièce par son titre, énumère les « pistoles, les doublons, les jacobus, les ducatons et les nobles à la rose ». Au lieu de voiler par des circonlocutions les objets que dédaignaient alors les gens de cour, il dit bravement : c une bique, un loquet, un coiillon, ui\ jupon »; il peint « le tripotage des mères et des nourrissons »; il nous fait entendre les • péta- '•ades » du cheval ; il ue craint pas même l'odeur du fumier :
Leur ennemi changea de note; Sur la robe du dieu fit tomber une crotte,
et risque le vocabulaire villageois sans le moindre scrupule de fausse noblesse. C'est ainsi qu'il écrit encore :
Et chacun de tirer, le matin, la canaille, A qui mieux mieux : ils firent tous ripaille.
Ailleurs nous rencontrons hère, goujat, racaille, etc. Mais le français de Paris, celui de la cour, et le plus fin, associe chez lui ses délicatesses aux naïvetés locales et à la rusticité expressive des dialectes provinciaux. Le ton familier de cet idiome populaire que Malherbe, aussi lui, prisait fort, agrée tellement à son humeur, que cette habitude le suit parfois jusque dans les rencontres où le sujet comporte un tour plus relevé. Voyez comme il fait la leçon à ses princes, « qui vont s'échaiider en des provinces, pour le profit de quelque roi ». Eùt-il affaire à un de ces dieux dont il rajeunit l'antiquité, à Borée, par exemple, il dira sans façon :
Notre souffleur à gage S'enfle comme un ballon, Fait un vacarme de démon.
Du reste les dieux mythologiques de ce poète si naïvement païen sont tous très vivants. Il prend avec eux d'amusantes libertés. Il les a réduits aux proportions de sa fable, et s'est fait « un petit Olympe qui ressemble plus à une taupinée qu'à une montagne ». Ils sont devenus gaulois, débonnaires, bons vivants. Jupiter s'y transforme en Jupin, mais sans malséante intention de parodie. VAurore « au voile de safran, aux doigts de rose », apparaît encore sur « le thym et la rosée; mais c'est Jannot Lapin qui lui fait la cour ». Atropos et Neptune recueillent des droits de. péage sur les vaisseaux marchands. Les Amours « volent en bande, délogent ou reviennent au colombier ». Les grenouilles vont coasser dans le Styx après leur mort.
De là procèdent encore les proverbes et les métaphores plébéiennes dont il foisonne. Ses rats ne trouvent à manger « que le qua7^t de leur soûl ». Son cormoran « fo7ide sa cuisine sur
SA LANGUE : SAVEUR GAULOISE. o3:
l'élang voisin ». Son financier est « tout cousu d'oi ». Ailleurs Jiiiion compare la queue du paon à la « bouti</i(c d'un lapi daire ». Lorsqu'il représente son amoureux entre deux veuves, f l'une encore verte, et l'autre un peu bien mure », il dit tout bourgeoisement qu'il t tire sur le grison », mais qu'il « a du comptant, et partant de quoi choisir ». Dans tel autre passage, il montre la goutte * plantant le piquet » sur l'orteil d'un pauvre diable, tandis que l'araignée « se campe sur un lambris, comme >i de ces lieux elle eùl fait bail à vie ». Href, son vers abonde III expressions narqiutises qui lui écliappent, même quand loccasiotil semble Tinviler à la gravité, par exemple lorsqu'il tiaduit ainsi le beau vers de Lucrèce : Cur non ut plenui vitx, conviva recedis ?
Je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fil son paquet.
A plus forte raison a^-il tout un glossaire de formes archaïques où se conserve le goût du terroir et la marque du bon vieux temps, entre autres Chartres, déduit, boquilton, drille, liesse, chevance, lippée. Plus d'un oublié, plus d'un trépassé trouve ainsi dans ses fables un accueil hospitalier; en dépit des puristes et des précieux, il ressuscite, en y introduisant, comme à l'Académie, des mots de sa connaissance, cette langue pittoresque, incisive, véhémente, fine ou gracieuse que Fénelon voulait restaurer, et que La Bruyère jugea digue d'une oraison funèbre. Il invente au besoin des épilhètcs homériques : « Le chat Grippe-Fromage, Ronge-Maille le rat, le milan Porte-Sonnette ». Il agrandit les choses par d'éloquentes hyperboles; d'un richard il dit qu'il « pleut dans son escarcelle » ; des pèlerms alléchés par la vue d'une huilrc, « qu'ils l'avalent des yeux ». Ailleurs c'est * le soupei' du croquant qui s'envole ». Il montre Perrette * quittant d'un œil marri sa fortune ainsi rc'pandue ». En un mot, partout le trait qui porte, l'image qui saule aux yeux. Mais comment résumer en quelques pages les mérites de ce style inventif, dont le caractère dominant est avant tout l'inspiration rencontrant le trait définitif, le plus vrai, le plus simple, celui qui égale toujours le mot à l'idée, à la sensation et au
sentiment? Pour abréger, bornons-nous à dire qu'en lisant La Fontaine, on croit l'entendre causer.
Sonrjthinc, sa prosodie. — Oui, Tliomme fait oublier l'écrivain, tant sont libres et naïves les évolutions d'un esprit assez mobile, assez délié pour associer, presque au même instant, la noblesse et la familiarité, la malice et l'attendrissement, l'ironie et l'enthousiasme. En voici un exemple :
C'est du séjour des dieux que les abeilles viennent. Les premières, dit-on, s'en allèrent loger
Au mont Hymette, et se gorger Des trésors qu'en ces lieux les zéphyrs entretiennent. Quand on eut du palais de ces filles du ciel Enlevé l'ambroisie en leurs chambres encloses,
Ou, pour dire en français la chose.
Après que les ruches sans miel N'eurent plus que la cire, on fit mainte bougie.
(Livre IX, fable xn.)
Aux contrastes de cette voix qui monte, baisse, s'infléchit, se brise, éclate ou s'atténue selon l'à-propos qui en varie les accents, il fallait une prosodie nouvelle, affranchie, non de ces lois intimes qui sont la véritable beauté du vers, mais de ces règles facultatives qui ne sauraient indistinctement s'imposer à tous les genres. La Fontaine le sentit; et voilà pourquoi, par une audace à la fois savante et instinctive, il improvisa son rythme comme son dictionnaire, mais sans fracas ni bruyante préface *. Car il ne prétendait point au périlleux honneur d'être un chef d'école; il ne songeait qu'à se mettre à l'aise dans le modeste domaine que n'avaient point encore régenté les aristarques. Profitant donc des franchises que lui valait l'obscurité provisoire de la fable, il put, sans craindre la férule, se donner toutes les heureuses licences dont il avait besoin. Pour plier sa facture aux exigences des motifs les plus divers, que de combinaisons ingénieuses et imprévues! Au lieu de s'assujettir à la rigide monotonie de l'alexandrin qui eût compromis l'agilité de sa démarche, il entremêle les mesures et les rimes, de manière à reproduire tous les mouvements intérieurs, par cette har-
1. Voir là-dessus M. Maurice Souriau, l'Évolution du vers français au XVII" siècle, ch. m (Paris, Hachette, 1893).
SON rythme; sa prosodie : lenteurs de la lime. :i39
munies naturelle <jui établit un accord parfait entre les idées et les mots, les émotions et l'allure de la phrase, entre le fond et la forme. De là, l'élasticité de ces vers qui s'allongent ou se raccourcissent, courent ou s'attardent, se groupent ou se divisent, se coupent ou s'enchaînent, suivant les nécessités d'une logique délirait; qui détermine les ondulations de la période ou plutôt de la strophe, comme les accidents d'un terrain décident de la pente et du cours sinueux d'un fleuve. De l'ensemble et des détails résulte toujours une convenance suprême qui captive l'oreille, en même temps qu'elle maîtrise rinlolligonce. Il faudrait commenter ceci par des citations '; mais, faute d'espace, répétons du moins que ces miracles de dextérité ne sont point des recettes enseignées par un docteur. Car chez La Fontaine, l'exécution ne se distingue jamais de la conception : on diiait l'union de l'àme et du corps. S'il a, chr-min faisant, des dislraclions qui font fuir et dévier sa pensée, si son vers, qui coule comme un ruisseau, s'égare quelquefois et semble sommeiller, cela même devient chez lui trait de caractère et grâce pi(piantc.
L'urlisic patient. Les Icntcar» de la lime. — Aussi seraiton tenté de croire, à première vue, que cette perfection est chez