‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 109 sur 411 · Satire X · texte numérisé non relu

Satire X

2(à4 RACINE.

Elle eût du bonnetier emporté les serviettes, Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.

Fureti(ire n'était pas moins en fonds de traits malins contre ces procureurs dont il s'était moqué souvent, soit dans soflî Roman bourgeois^ soit dans ses satires les plus mordantes K II aurait inspiré notamment l'idée de la galan* ' terie dont le vieux Dandin, tout émoustillé par la beauté d'Isabelle, veut régaler ses jolis yeux, lorsqu'il dit :

N'avez-vous jamais vu donner la question ?

— Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.

— Venez : je vous en veux faire passer l'envie.

— Hé, monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux?

— Bon ! cela fait toujours passer une heure ou deux -.

Si des avocats fournirent à Racine quelques-iines de ses épigrammes contre les juges, on peut croire que ceux-ci ne lui refusèrent pas des malices lancées contre les avocats. On prétend du moins que M. de Brilhac, conseiller au Parlement de Paris, et M. de Lamoignon le mirent au courant des plus piquantes anecdotes qui circulaient sur les bizarreries de l'éloquence judiciaire. Quant aux termes teclini(jues de la procédure, ils auraient eu pour initiateur maître Poussât de Montauban qui, dans plus d'une scène, joua près de son ami le rôle du souffleur près de Petit- Jean. Toujours est-il que les différents tons sur lesquels l'Intimé déclame furent autant de parodies qui visaient les praticiens d'un temps oii l'emphase sonore et creuse passait pour éloquence.

Le célèbre Gaultier la Gueule est un de ceux que le public put désigner par leur propre nom, La citation viclrix causa Diis placuit se retrouve dans un passage 'le son Onzième plaidoi/er, prononcé en août 1646. Elle y

1. Entre autres, le Déjeuner d'un procureur, et le Jeu de houles de» procureurs. Il y at)usc des mots de l^.ilnis; ses plaisanterios avaient besnin d'être affinées par Racine.

2. On lit dans Fiireticrc que 1(^ jn?e Bélaslre, amoureux de Collantine, « lui faisoit bailler place commode dans les lieux publics pour voir les pendus et les roués v. Thomas Oiafoirus invitait Anpi'liqnc h « venir voir, pour so divertir, la dissection d'une femme ».

suit CCS phrases : « Quand je considère ce partage de brigues et de faveurs, il me souvient de cette fameuse division des Dieux, au siège de Troie.... Le ciel qui a décidé* du droit des combats a pris notre parti contre vous. Faites les Gâtons tant que vous voudrez, pour témoigner que la cause des vaincus vous plaît. 51 — Les plus illustres ne furent pas non plus épargnés, s'il est vrai qu'un irrévérent ne respecta pas même Patru et Le Maître protégés pourtant l'un par son talent reconnu, l'autre par les souvenirs de Port-Royale II est pourtant permis d'en douter, bien que la reconnaissance n'ait pas toujours imposé silence aux vivacités d'un poète qui, dans plus d'une rencontre, n'avait point ménagé ses anciens maîtres.

Enfin, Rabelais fut mis également à contribution, mais d'une façon discrète; caries licences du seizième siècle eussent paru téméraires au dix-septième. Les censures de l'audacieux railleur qui fouaillait jusqu'au sang Tbémis et ses suppôts auraient détonné dans les jeux d'une ironie qui les fustigeait si légèrement. Laissant donc là Glrippeminaud et ses griffes sanglantes. Racine se contenta d'emprunter à Pantagruel le nom de Perrin Dandin, et cette innocente boutade : « Si, en tout le territoire, n'estoient que trente coups de baston à gaigner, il en emboursoit tousjours vingt-huit et demi » :

Et si dans la province Il se flonnoit en tout vingt coups de nerf de bœuf, Mon père, pour sa part, en emboursoit dix-neuf.

Bref, les grains de sel abondèrent, venu.« de toutes mains ; mais ce ne fut que l'assaisonnemeni du régal tout gaulois dont il fallait trouver la matière, c'est-à-dire d'une pièce qui devait avoir son exposition, sa suite et son dénouement.

Les Guêpes d Aristophane. Satire politique de la démocratie athénienne, et d uu abus redoutable. — AriS-

1. Plaidant pour une substiiulion, en faveur de la maison de Chabannes, Le Maître disait : « Dans les premiers siècles après le Déluge, les seuls enfants mâles succcdoient à la prinL-ipauté de la famille ». On reconnaît ici le mol de Dandin à l'Inlimé : « Avant la naissance du inonde. — Avocat , ahl passons au Déluge. »

tophane iut ici d'un utile secours. Ses Guêpes offrirent en effet le cadre d'une action qu'il s'agissait d'accommoder •au tour de l'esprit français, et aux ridicules de l'âge présent. Le poète y réussit, et il eut en cela d'autant plus de mérite que, si les sujets tragiques peuvent aisément passer d'une littérature dans une autre, il n'en va pas de même des éléments comiques. On les acclimate dilïicilcment sous un autre ciel : car ils ont leurs racines dans le sol qui les a vus naître, et tiennent toujours de près aux mœurs d'un pays ou d'un temps.

Ici même, sous une imitation fort industrieuse, s'aperçoit le péril qu'il peut y avoir à transplanter une flore étrangère. En effet, il faut avouer qu'Aristophane a plus d'ampleur et d'à-propos, que sa verve est plus sérieuse, qu'elle s'attaque à un fléau redoutable pour le salut de la cité, qu'en voulant le guérir il fit ofiice de patriote, et non de bel esprit. Au lieu d'être une exception burlesque, son juge Philocléon représente non un simple travers, mais un des abus flagrants de la déraocralie athénienne, je veux dire ces six mille citoyens* qui remplissaient les dix tribunaux d'une république où la parole décidait de tous les intérêts, de tous les droits. Pour la plupart, ignorants, envieux, ennemis de toute supériorité, ils composaient une foule paresseuse, avide, remuante, et toujours prête à devenir la proie des démagogues (|ui flattaient ses vices. Si à ce chift're on ajoute les avocats, les orateurs politiques, les membres du Sénat ou de l'Aréopage, si on se rappelle le retour incessant des assemblées populaires, des élections, des accusations, des jugements, on s'expliquera l'àprcté du réquisitoire où un moraliste militant dénonce et combat de front une folie aussi préjudiciable au bien de l'État qu'aux vertus domestiques et à la prospérité des familles. On peut aflirmer sans trop d'exagération que cette manie transformait tout un peujjle en lazzaroni passant leur vio fiur l'agora. Le mal fut encore aggravé par l'institution du triobole qui soldait l'oisiveté, le chômage du travail, les

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