Dans le Temple du goût, Voltaire loril
Racine observe les portraits De linjazrt. de Xipharès, De Britannicus, d'Ilippolyte ; A peine il dislingue leurs traits.
Ils ont tous lo même mérite :
Tendres, galants, doux et iliscrets ; Et l'Amour qui marche ,n leur suite Les croit des courtisans français.
2. S'il Ml', nomme pas le conseil des ulémas, il le dosiiTHe (acte 1. scène il) sous le nom (Viiilcrprèles sacrés de la loi. 11 parle de Vclrnitni-d redouté du prophétii (aite 111, scène il) (|u'on déploie aux jours de poiil. Il iiienliounc les muets exécuteurs des vengeances du maître et le fatal lacet (acte I\', scène v). 11 coniiait Il loi qui ne donne à la favorilc le titre de Sultane qu'après la naissance d'un tils. Il a dune essayé de iiiotlrc un ïcéiie les usages ou ii].i\inict< de la 'l'urquie.
MITIIRIDATE
- I. — Faits historiques.
Retour â la tragédie historique, illitliridate et Pul-
ciiérie. — Milfiridate, qui suivit Bajazet, fut une tentative nouvelle dans le genre historique où Racine s'était déjà distingué par Britanvicus. Selon toute probabilité, la première représentation eut lieu, le vendredi 13 janvier 1673, à l'hôlel de Bourgogne, le lendemain même du jour où le poète venait d'être reçu à l'Académie française*. Jamais sa vie littéraire n'avait été plus heureuse; car il commençait à régner sans partage. Tandis qu'il se signalait, chaque année, par un .triomphe, le vieux Corneille luttait en vain contre les injures de l'âge et le goût du siècle. Dans l'hiver de 1672, environ six semaines auparavant, malgré les espérances et le zèle de quelques admirateurs fidèles qui promettaient bruyamment une victoire, sa Pulchérie n'avait pu se soutenir sur la scène obscure du Marais, où elle fut jouée par de médiocres acteurs, dans un des quartiers les plus solitaires de Paris, en présence des survivants de la vieille cour. On y vit une impératrice éprise d'un jeune homme, et qui, étouffant cet amour par raison politique, choisissait pour époux un vieillard, comme plus digne du trône et plus capable de gouverner. C'était en quelque sorte la contre-partie de Milhric/ale, ce sexagénaire amoureux et jaloux au point de sacrifier à ses soupçons sa femme et ses enfants. Le succès de Racine se trouva donc rehaussé par cet échec que les illusions du
1 . Il y fut admis avec Fléchier et l'abbé Gallois, le 12 janvier 1673. 11 n'avait que trente-trois ans.
ayS RACINE.
vaincu ne voulaient pas s'avouer, et que le rédacteur du Mercure déroba sous des euphémismes respectueux».
Succès iiiooiitc»«tc. La cabale n ose protester qii à niî-voix. — Il est cerlain que les transports d'enthousiasme furent presque unanimes. Les moins bienveillants durenl se résigner à le reconnaître, et se permirent à peine des épigrammes indirectes ; témoin Robinet, qui, dans sa Gazeite, s'exprime ainsi :
L'auteur adroit
Que Ton nomme Monsieur Racine, Lequel à rilùtel prend racine, A ce sujet fort bien traité ; Et l'on y peut en vérité (Juanlité de grands vers entendre, Et quantité d'un st^jle tendre.
De Visé lui-même se réduisit à des réserves dont l'ironie est comme un coup de sifflet honteux, et couvert par le bruit des bravos. «Le Mitlwidale deM. Racine, écrivait-il, a plu, comme font toutes les œuvres de cet auteur . . , Il ne lui est pas moins permis de changer la vérité des histoires anciennes pour faire un ouvrage agréable, (ju'il lui a été d'habiller à la turque nos amants et nos amantes. // a adouci la grande férocité de Mithridate qui avoi t fait égorger sa femme . . . *, et, quoique ce prince fût barbare, il l'a rendu en mourant un des meilleurs princes du monde.. .. Le grand roi meurt avec tant de respect pour les Dieux qu'on pourroit le proposer comme exemple à nos princes les plus chi-éticns . . . Les principales règles étant de plaire, d'instruire et de toucher % on ne sauroit donner trop de louanges à cet illustre auteur, puisque sa tragédie
1. Corneille disait dans sa préface : « On n'a pas toujours besoin de s'assujftlir aux cntMcmenls du siècle pour se faire écouter sur la scène. » Quant à de Vise, il terminait son article du Mercure par un trait contre « les envieux qui doivent à Corneille leur réputation, et n'eussent jamais fait leurs ouvrages, s'il n'avoit pas travaille pour le tlic'itre. >
2. C'est une allusion à la préface de Bérénice, où Racine disait, à propcK des règles : « La principale règle est de plaire et de toticlier. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à la première, n En ajuiilani le mot instruire, do Visé laïAsait entendre <iue Uacine avait l'.ilsilié l'Iiisloiro..
a plu, qu'elle est de bon exemple, et qu'elle a touché les cœurs. »
L'entourage deM"*de Sévigné subit également l'intiuence de cette faveur universelle. Si elle n'exprima pas elle-même ses propres sentiments, l'écho de son cercle habituel nous est du moins parvenu dans ce mot de M"*^ de Gaulanges : « Mithridate est une pièce charmante ; on y pleure, on y est dans une continuelle admiration; on la voit trente fois, on la trouve plus belle la trentième que la première. »
mithridate et L,nui»i XIV. — Toute la Cour s'empressa de faire chorus, et n'eut qu'à suivre l'élan donné par le maître. Gomment n'eût-il pas été séduit? Mithridate dut sourire à un ambitieux, dans un temps où la gloire des armes exaltait toutes les imaginations. Pour célébrer le passage du Rhin, la poésie préparait alors ses chants les plus épiques, et les arts leurs monuments ornés des inscriptions les plus fastueuses. A l'orgueil de trophées récents s'associait donc, avec à-propos, l'accent héroïque d'une tragédie inspirée par la Muse de l'histoire. La note sentimentale qui le tempérait devint une convenance de plus ; car le jeune souverain ne songeait pas seulement à conquérir des provinces, et d'autres victoires n'étaient pas moins retentissantes. A son exemple, toute une brillante noblesse se piquait d'associer des équipées galantes aux prouesses des champs de bataille. Aussi ne fut-elle point passagère cette prédilection qui fit la fortune d'un drame où la grandeur d'âme s'attendrissait d'un charme romanesque. Ne lisons-nous pas dans le Journal de Dangeau, à la date de 1684 : « Cette comédie plaisoit plus que toute autre à Louis XIV ^ »?Ce goût ne se démentit point à l'heure de ses disgrâces. Car il y eut alors pour lui des analogies plus sensibles encore entre sa situation et celle d'un roi toujours intrépide parmi ses revers. Il en fut de Louis XIV comme de Charles XII, qui, si l'on en croit Voltaire, demandait à Mithridate de magnanimes émotions
I. On mentionne aussi un Mi</iKdo(e de Scudéry. Mais il n'en reste aucune trace dans son théâtre. Peut-être cette erreur s'est-elle accréditée, parce que le premier rôle del'.loiou/' lijranniquc, sa pièce la plus fameuse, était celui de Tiridale, roi du Pont.
avant le combat, et de lières consolations dans la défaite. On dit encore que le prince Eugène de Savoie récitait par cœur les plus belles tirades de cette pièce. Si nous recueillons ces mémorables sufl'rages, c'est pour témoigner que le rival de Corneille sut aussi parler à l'âme des héros.
Les devanciers de Racine. Analo;;ie avec les Trachiniennes de Siiphncle, et le IN'icoint^dc «le Corneille. —
Ce noble sujet avait déjà tenté un devancier, La CaJprenècfe, qui composa une tragédie intitulée la Mort de Mithridale. Elle parut en 1635. Racine n'en dit pas un mot dans sa préface; mais il eut le droit de se taire, puisqu'il ne fit pas le moindre emprunt à cet ouvrage médiocre dont l'unique mérite fut une fidélité servilement docile aux données de la tradition. Ici, Pharnace et son père jouent le rôle que leur prête l'histoire, sans qu'un roman d'amour le complique, ou l'altère. On n'y voit figurer ni Xipharès, ni Monime, déjà mis à mort avant l'époque où Racine les ressuscite. En revanche, on y rencontre des personnages qu'oifraient les récits anciens, Hippsicratie ïcmme du Roi, ainsi que Milhridatie et Nise, ses deux filles. L'invention fait défaut à cette paraphrase de Plutarque et d'Appicn. Il n'y a pas plus d'intérêt dans la situation que de relief dans les cacactères ; et la pâleur du style justifie le mot de Richelieu qui reprochait à La C«/yÂré;«èf/e« la mollesse de sa facture. »
Si des imitations ont inspiré telle ou telle scène àRacine, il en serait plutôt redevable aux rrac/wiiennes de Sophocle, comme l'a rcmar(}ué le Père Brumoy. Il y a du moins une certaine analogie entre Déjanire, dont la feinte résignation arrache à l'infidide Lichas le secret qu'il voulait cacher à sa jalousie, et Milhridate surprenant à Monime l'aveu de sa passion. Toutefois, il faut beaucoup de complaisance pour retrouver le roi du Pont, donnant Monime à Xiphaiès, dans HercMlc mourant qui recommande à son fils IIyllu*> de prendre lole pour épouse.
Ceux qui cherchent des termes de comparaison, ou des réminiscenceSjles trouveront plus sûrement dans A'^îcomèr/e. Car un des personnages de celte pièce, Ailalc, est, comme
P'.] irnacc, gagné à la cause des Romains, tandis que son frère rappelle Xipharès par son courage et son patriotisme. De même, le cœur de Laodice est acquis au plus généreux de ces deux rivaux qui se disputent ses préférences. Enfin. Monime semble parfois se souvenir de Pauline, et de sa vertu. Corneille n'aurait donc pas été tout à fait étranger à la conception d'une tragédie oiî la politique se mêle à la galanterie, .
li'histoïre et les droitiii du poète. Anaehronisines
heureux. — Quoi qu'il en soit, ce n'est pas à la lumière de l'histoire qu'il faut étudier les beautés dont elle brille; car on risquerait alors de ne pas les goiiter à leur prix. Disons plus : si touchante que puisse être la destinée d'une jeune fille livrée par les siens à un vieillard qui la condamne à périr, ses malheurs ne suffisaient pas à l'intérêt d'une action dramatique. Racine le comprit; et, usant de ses privilèges de poète, il se garda bien de se conformer strictement à la rigoureuse exactitude des faits ^
D'abord, il suppose que Mithridate n'avait point encore épousé Monime. Or, on sait que depuis longtemps elle était une des femmes du sérail où ce sultan asiatique n'hésita même pas à enfermer sa sœur.
Puis, il fit revivre Xipharès étranglé, dès sa première jeunesse, avec Stratonice, sa mère, coupable d'avoir livré à Pompée les trésors du roi barbare. Ayant besoin d'un héros sentimental, il le créa d'emblée.
Quant au dénouement, il contredit la tradition qui veut que Monime ait obéi sans mu rraure, avec une douce mélan-
1. A propos de la tragédie d'Essex, par Thomas Corneille, Lessing se moquait de ceux qui disaient qu'Elisabeth avait soixante-huit ans lorsque le comte d'Esssx fut décapité. Il soutenait que le poète a droit de la rajeunir. « Elle est jeune, disait-il, parce que je le veux; elle est belle, parce que cela me plait. n Nous partageons ce sentiment. Dans la matière historique à laquelle s'applique l'invention théâtrale il faut distinguer les faits et les caractères. Parmi les faits, il en est de facultatifs, de secondaires, qui peuvent être modifiés, s'ils sont gênants, ou ne se prêtent pas aux péripéties du drame. Le respect n'est dû qu'à des événements connus de tous, et à ceux qui sont liés au caractère même des personnages. Ceux-là sont inviolables: nul ne saurait y toucher sans péril. Quant aux caractères, ils doivent être conformes à la vérité. L'imagination ne peut que renforcer les traits admis et consacrés, c'est-à-dire les idéaliser par le prestige de l'art. Telle est, en général, la poétique des maîtres.
colie, aux ordres de son Seigneur et Maître ; or, ici, Milhridate expirant unit lui-même les deux amants que le véritable roi du Pont avait assassinés en toute sécurité de conscience. Nous voilà bien loin de Plutarque, et du récit qu' Amyot traduit ainsi : « Quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et luy eut fait commandement de par le Roy qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha d'alentour de la teste son bandeau royal ; et, se le nouant autour du col, s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez fort, et se rompit incontinent. Et lors, elle se prit à dire : 0 maudit et malheureux tissu, ne me serviras-tu point au moins à ce triste service'/ — En disant ces paroles, elle le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à l'eunuque, n Est-il besoin d'ajouter que ce terrible adversaire des Romains eiit désavoué les madrigaux que lui prête Racine, notamment lorsqu'il dit à Monime :
Et les plus f^rands malheurs pourront me sembler doux, Si ma présence ici n'en est point un pour vous.
Bref, il est certain que le Mercure ne se trompa guère quand il accusa Racine d'avoir falsifié l'histoire.
L'art de flatter le goût du puhlic. — Mais ce joumal eut le tort de ne pas reconnaître dans ces anachronismes volontaires les artifices d'une imagination qui visait au pathétique, ou les ruses d'un bel esprit habile à flatter le goiàt du public par ses défauts comme par ses qualités. Oui, ce qui ravit la Cour et la Ville, ce fut précisément le tour chevaleresque et romanesque d'une fiction oij l'héroïsme se comijinait si bien avec la tendresse qu'on ne s'aperçut pas de ce qu'il y avait de faux ou de périlleux dans les soupirs d'une galanterie sénile'. Il y eut aussi beaucoup d'adresse dans le dénouement heureux qui assurait le bonheur de Monime et de Xipharès. C'était une façon de désarmer la raillerie par l'émotion. En allant ainsi au-devant du désir secret des spectateurs. Racine leur fit
1. Celle situation était frcquonte dans ia comédie, plu* rare dans la tragédiei mais aulufiscc par l'exemple de Corneille.
oublier ou pardonner le travers de Mithridate. Sans doute sa conversion subite, à l'article de la mort, était ■fort invraisemblable ; car il arrive plus souvent que nos passions ou nos vices s'aggravent avec l'âge. Mais, outre que le contraire peut aussi se rencontrer, ce repentir amnistiait le coupable, et le sauvait du ridicule ou de l'odieux. Ceux qui venaient de trembler pour Monime, et de se révolter contre la perfidie du piège tendu à sa bonne foi furent tout aises d'absoudre une faute spontanément réparée; la haine se tourna donc en sympathie pour le prince qui honorait son heure suprême par l'abandon volontaire de ses droits. On lui sut gré de consacrer l'alliance des nobles cœurs qu'avait séparés sa jalousie; et dans ce barbare réhabilité par sa générosité on se plut à ne voir qu'un héros mourant pour la liberté du monde.
L'action. Itivalité entre un père et un fils. La situation de l'Avare. Lnîté d'intérêt. — Cette pièce appartient au genre le plus difficile et le plus rare, car c'est une tragédie de caractère : j'entends par là que des causes morales sont le seul mobile de tous les incidents.
La situation est à peu près la même que celle de V Avare. Dans les deux cas, il s'agit d'une rivalité entre un père et son fils; l'on sait aussi c^u'en deux scènes analogues le même artifice est mis en jeu pour découvrir l'intelligence secrète de l'amant et de sa maîtresse. Enfin, l'une et l'autre pièce se concluent par un mariage d'inclination. A la rigueur, le nom de Mithridate n'était pas nécessaire à cette peinture de la tyrannie paternelle. Mais, si l'histoire n'y paraît qu'un accessoire, elle donne à l'ensemble de la grandeur et de la majesté.
On a prétendu qu'il y a dans ce tableau deux intérêts distincts qui se nuisent mutuellement, à savoir, la passion de Xipharès pour Monime, et la vengeance de Mithridate contre les Romains. Nous ne sommes pas de cet avis; car
l'entretien solennel où s'annonce la revanche d'une défaite ne nous laisse pas oublier Xipharès el Monirae, puisque c'est la première occasion de leur péril. Il n'y a donc ici nul conflit d'intrigues opposées, mais unité d'action fortement nouée par la jalousie de Mithridate, et habilement graduée par des alternatives d'espérance ou de crainte.
Les caractt^res. Mitliridrate et son plan de eanipngne. Le vieillard amoureux. Le piège tendu s\ .^loiiiine. —
Quand un poète représente une figure connue de tous, il faut de nécessité que le portrait soutienne toute la renommée de l'original, et réponde à l'attente des imaginations. Or, plus d'une criti([ue s'est élevée contre le caractère que Racine prête à Mithridate, même dans la grande scène où il confie à ses deux fils l'audacieux projet d'aller, lui fugitif, porter la guerre en Italie, comme un autre Annibal. Les spécialistes du moins se sont récriés sur la façon expéditive dont ce conquérant abrège ou supprime les distances par ses fantaisies géographiques ou stratégiques. Le prince Eugène de Savoie fut, dit-on, un des incrédules que firent sourire ces vers :
Doutez-vous que l'Kuxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le tlauube y voit finir son cours?
« Oui, s'écria-t-il, j'en doute, » et il n'avait pas tort : car c'est une navigation d'environ deux cents lieues, et très malaisée, surtout pour le transport de toute une armée. II ne déclarait pas moins chimérique la prétention d'atteindre en trois mois le pied du Gapilole. Renchérissant sur ces chicanes, M. Cousin proclame que « Racine ne connaît ni la politique, ni la guerre ». Il ne voit « qu'un morceau de belle rhétorique* » dans ce plan de campagne dont les témérités ne sauraient « entrer en parallèle avec les scènes politiques et militaires de Cinna ou de Serlorius, surtout avec cette première scène de la }fort île Pompée où nous assistons à un conseil aussi vrai, aussi profond que l'a jamais pu être aucun des conseils de Richelieu ou de
1. M. Cousin s'y rfinn,nis>;ntt Ci'i omcli' >;r trouve ilans la iliiiome leçon sur le l'rai, le Beau rt le Hirn.
Mîizarin. » Il termine en décrétant que « Racine n'était pas né pour peindre les héros ».
Qu'on puisse en eft'et censurer certains détails d'un itinéraire aventureux, Ijien que vraisemblable et confirmé par le témoignage d'Appien*, nous ne le nierons pas. Mais ces réserves techniques ne sauraient prévaloir contre l'impression grandiose qui se dégage de cet épisode salué, depuis deux siècles, par les suffrages des connaisseurs comme par les applaudissements de la foule. Oui, voilà nien le héros que Montesquieu compare « à un lioh qui regarde ses blessures, et n'en est que plus indigné. » Or, ce qui nous importe, c'est l'intensité de cette haine qu'enracinèrent quarante années de combats. A ces accents éloquents nous reconnaissons donc celui qui a le droit de dire, en expirant :
J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu.
Pourtant, nous ne ferons pas difficulté d'avouer quo Racine a eu tort de compromettre par une faiblesse le nom d'un personnage qui représente l'indépendance des peuples, et la lutte du monde barbare contre l'oppression romaine. La fierté de ses espérances lui interdisait ce rôle de vieillard amoureux qui s'abaisse à' une manœuvre indigne tout ensemble et d'un père, et d'un souverain tel que lui. Quand même la vérité morale ne s'y opposerait pas, la convenance dramatique s'y refuse ; car on souffre de voir tant de petitesse dans la grandeur. Mais, une fois la faute admise, nous ne saurions en contester l'effet théâtral. Il est même assez puissant pour qu'on soit tenté d'excuser un ressort qui imprime tant de mouvement à l'action. On peut dire d'abord que la perfidie ne répugne point aux habitudes d'un roi barbare qui se servait si volontiers de cette arme contre ses ennemis ^ Ses stratagèmes militaires
1. « Il forma ce dessein, dit Montesquieu, d'aller à Rome avec les mêmes nations \(ui l'asst rvirent quelques siècles après, et par le même chemin qu'elles tinrent. »