‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 146 sur 411 · PRADON · texte numérisé non relu

PRADON

Sî son cœur est sensible, il peut l'être pour moi.

Juste ciel ! qu'ai-je fait aujoiu'd'liui?

Mon époux va paroitre et son fils avec lui.

PnADON.

Il vient avec Thésée! Ah ciel! ils sont ensemble! Je les verrais tous deux!

Ailleurs, oubliant par servilité de plagiaire qu'il a fait de sa Phèdre la fiancée de

Thésée, il se contredit par ce vers:

Thésée est cependant un héros, mon époux.

1. Parmi les poètes qui, sur notre scène, avaient traité la Mort d' Hippolyte, nous citerons Garnier, dont la pièce, imprimée en 1573, fut une paraphase barbare deSénèque. — Un poète angevin, La Piaeliere, (1635), ne mérita que les éloges rimes de Benserade et de Corneille. — Dans une œuvre intitulé Hippolyte, ou le Garçon insensible (l647), Gabriel Robert, secrétaire de la reine Christine, suppose aussi, lui, que Phèdre n'était pas l'épouse de Thésée, et qu'elle inspirait un sentiment tendre uu garçon insensible. — En 1675, parut ù Lille un Hippolyte d'un nommé Didar, rimeur aussi froid et plat que Pradon. Son Aricie s'appelle Cyane, princesse de Naxe. Il y a là un récit de Théramène, et une scène où Phèdre confesse son crime, puis s'empoisonne.

Après Racine, des léniéraices o.sèrent loucher à ce sujet. Tel fut Doral-Ciihicre

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On pourrait dire, à propos de cette querelle , cfu'il y a des chutes enviables à l'égal d'une victoire; mais Racine n'apprécia point cette consolation: car la plus légère atteinte faisait blessure à son cœur passionné, comme en lé^ moigne cet aveu : « Quoique les applaudissements m'aient beaucoup flatté, la moindre critique, si mauvaise qu'elle lût, m'a toujours causé plus de chagrin que les louanges ne m'ont fait de plaisir. « Lui qui, au lendemain de Britamiicus, faillit briser sa plume, il dut être ulcéré par des attaques envenimées qui, durant plusieurs mois, furent la fable de la Cour et de la Ville. Nous-mêmes, nous éprouvons je ne sais quel dégoiat à tirer d'un juste oubli les puériles chicanes des pédants dont la férule se croyait le sceptre de la critique '. Ces vaines disputes ne sauraient aujourd'hui nous intéresser que dans la mesure où elles font connaître les mœurs du temps, les incertitudes de l'opinion, et surtout les épreuves d'un grand homme livré en proie à la sottise ou à la raéchancelé. Chassons donc le souvenir de ces misères, pour étudier l'œuvre même à laquelle on peut appli([uer comme une louange ce vers que nous lui empruntons :

Phèdre, depuis longtemps, ne craint plus de rivale.

l/llîlt|iolj(e j'^DiripitUv La lutte de Yi^niis et de

Diane. — L'IIijtjjuh/lc d'Euiipide ne se prêtait pas plus

qui avait déjà refait YArl poétique de Boileau. Son Hippolyte date dii 27 fi'vriiT 1803. On ilirail unft résiiiTeclion de Pradon.

I.a Phèdre Ap. SchilUr (1807) l'ut un hommage rendu à Racine. Eu traduisant l'ciivre fram-aise, il condamnait d'avanco les attaques injustes de ScMeijel qui lit paraître, la mrme année, sa Comparaison entre (a l'hédre de liaclne et celle d'/?itripid»^, diatribe dictée par ses rancunes d'Allemand.

N'oublions pas le tableau de Pierre (Juérin, exposé au Louvre, en 1802, et qui représentait Phèdre accunant Hippolyte devant Thésée.

1. Mentionnons seulement une parodie de Pradon intitulée Jugement dWjioUon »ur la Phi'dre des nncienii. KWc ne fui pas imprimée. — Un autre facluin .ntlrihnê ;i ."^uhliRny, et qui parut en ffi77, la Diaxerlalinn sur les Irnfirdirs de Phiidre et Éiijipidyle, est encore un pjmplilet boiituux qui ïiniuli' rim|>arliiilite.

que son Lphiyénie à une exacte reproduction. Aussi la pièce de Racine appartient-elle en propre à notre théâtre, comme l'autre à celui d'Athènes. Si, dans les deux tragédies, l'action paraît la même, elles sont pourtant très différentes non seulement par l'esprit et les mœurs, rrcis par la pensée maîtresse qui préside à leur conception : car ce n'est pas le fait, mais l'idée qui constitue un drame. Voilà ce que manifeste dès l'abord le changement du litre. Il correspond à une intime transformation du sujet.

Pour comprendre la tragédie à laquelle Hippolyte a donné son nom, et dont il est le principal personnage, il faudrait avoir respiré l'air de la Grèce antique, et même compter parmi les initiés de ses mystères*. Car ce que veut peindre le poète dans ce bel adolescent voué aux mâles exercices, et que n'atteint aucune des faiblesses humaines, c'est l'idéal de la vie pure que la secte orphique prescrivait comme l'unique moyen de mériter la béatitude. Aussi a-t-il mis son héros sous le patronage de la plus chaste des immortelles, de la vierge sainte qu'il oppose à la Déesse de l'amour et de ses fureurs. Tout le poème consiste dans la rivalité de Diane et de Vénus qui tue Hippolyte, parce qu'elle n'a pu le séduire. C'est dire que ce fier martyr de la Pudeur brille en pleine lumière, par son infortune et par son apothéose. Phèdre ne joue donc ici qu'un rôle secondaire, dont se sert le poète pour rehausser la vertu de celui que fait périr un crime aveugle comme la fatalité. De là vient qu'elle n'a pas l'air responsable de sa passion. C'est une maladie qui trouble sa raison. Elle fuit les regards, elle cache le délire de son agonie dans l'ombre du gynécée; et, ne pouvant lutter contre la colère divine, elle se donne la mort, pour ne point déshonorer , avec son époux , les enfants dont elle est

1. Dans le livre de M. Jules Girard sur le sentiment religieux en Grèce, lisez un chapitre éloquent et savant intitulé YOrphisme d'Euripide. Hippolyte combine la tradition orphiciue avec le culte de Diane. Soa père Thésée le dit en termes formels : (' Sanctifié par Dacchus, procLiuie Orphée pour ton maître, et pare-toi de la science de tous ses Tn ri s. vaine fumée. "

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mère*. Dans les derniers actes, son cadavre seul lîgure encore sur la scène.

Racine sub<»îituc le malheur de Plièdre à eeliiâ d'Ilippol^tc. Ce qu il doit à Iv.iripide et SénèqHe. — Or, tout autre est l'intention de Racine : il veut en effet nous intéresser non à la victime, mais à celle qui la persécute ; et il y réussit sans porter atteinte au sentiment moral; caria pitié qui la plaint sans l'absoudre reste saine, puisqu'elle se nomme la Charité. Pour mener à Lien ce coup d'audace, il fallait changer toute la constitution de la lable, et substituer le malheur de Phèdre à celui d'Hippolyte. Elle devient donc le centre de l'action : elle en soutient tout le poids : SCS transports, ses souffrances et ses remords sont la source unique d'où va découler un pathétique plein d'enseignement; car il nous offre le spectacle de l'abîme appelant l'abîme, de la faute se connaissant, se jugeant et se châtiant elle-même : en un mot, nous n'avons plus sous les yeux que le drame de la Conscience.

Il ne s'ensuit pas que Racine ne soit point l'obligé d'Euripide. Outre le suji;t et le cadre de l'intrigue, il lui doit plusieurs scènes, entre autres la confession si péniblement arrachée par (Enone, l'analhème de Tliéséc condamnant son lils, et certrains traits du récitdeThéramène. L'art grec lui indiquait aussi, dans le caractère de Phèdre, le contraste de la pudeur et de la passion, la résistance du sentiment moral, la honte d'une volonté vaincue, et la résolution d'expier cette défaite par la mort. Mais ce n'étaient ((uc des germes, et le génie chrétien de Racine en a seul fécondé la vertu, jusqu'à leur plein épanouissement'-.

11 s'est aussi souvenu de Sénèque ; car il s'en rapproche en mainte rencontre, notamment lorsque Phèdre laisse

1. La l'iiédrc d'Iiluripide pi'érère riioiiiieur à luul. Pour ne pas laisser un iimih couvert d'opprobre, «lie calomnie encore Hippolyle par les lablcUesque lient sa main inanimée. *

2. La Phèdre d'Kuripide esl puiirlanl moins rMii|i:ddc' ipic if Ile de llicinc Car c'est, uni; divinili'; i-nneiiiii' (|ui a versé le poison dans son cienr. lillc .sniMoinlM', p^irce qu'elle est moins forte f|uc les dieux. I^a Phèdre Iraneaisi' hii est dranialiipii'iMonl Bupcrienre, parce rpi'ille ri'prusenlc la liberté morale, entre le bien et le mal, avec ■es luttes et ses remords.

échapper l'aveu de son amour devant celui qui en est l'objet, ou bien encore lorsqu'elle transforme en pièce de conviction l'épée laiss ce entre ses mains, enfin quand elle vient, mourante, justifier un innocent, et rendre témoignage à la vérité *. Mais il se garde bien de dégrader son héroïne, conàme l'a fait le déclamateur latin, par les ardcursd'une convoitise cynique, et de lui prêter l'impudence de ces Messalines romaines, chez lesquelles le vice effronté s'associait aux cruels caprices de la toute-puissance. C'est ainsi qu'une habile industrie, combinant des éléments étrangers, tempère les uns, fortifie les autres, exclut ceuxci, conserve ceux-là, les associe dans une harmonieuse alliance, les anime d'un nouvel esprit, et communique à l'imitation la puissance de l'invention créatrice.

La PIi«>dre française : ranionr, la jalousie, le remords. Pitié qu'elle inspire. — Mais examinons de plus près ces ruses d'un art ingénieux, et admirons comment Racine nous a rendus sympathique un personnage qui semblait ne devoir exciter que la haine ou le mépris. Ce fut en effet le problème qu'il voulait résoudre, si, comme on le raconte, il composa son œuvre pour démontrer une thèse soutenue un jour dans le salon de Mme de La Fayette, oià, piqué au jeu par ses contradicteurs, il se fit fort de prouver que le malheur du crime peut être supérieur en pathétique aux épreuves de la vertu ■■^.

L'amour, la jalousie, le remords : voilà les trois principaux traits qui caractérisent la physionomie de Phèdre. Or, ce n'était point la pas sion toute seule qui pouvait nous émouvoir en sa faveur. Au contraire, il y avait ici péril à la produire sur une scène française, puisqu'elle se réduit à l'instinct des sens, et s'emporte à un égarement dont se

1. La Phèdre grecque n'a pas ce mouvement généreux. Elle veuf emporter dans la tombe son falal sfcrel. Bir-n qu'affrancliie par sa folie des lois du gynécée, elle en garde encore les habitudes, le langage, le culte extérieur.

2. Cette anecdote que nous empruntons aux Annales dramatiques n'a pas toute la portée qu'on lui donne. Il ne laut pas voir dans ce cher-d'oeuvre le résultat d'une gageure.

, D'autres rapportent que la Champmcslé pria Racine de lui ménager un rôle où toutes les passions fussent exprimées. — Celle occasion du drame est plus probable.

révollc la nature. Ce n'est donc pas dans l'expression doses langueurs brûlantes et de ses transports déréglés (juc se déclare surtout l'originalité du peintre. Nous lui saurons gré seulement d'avoir eu plus d'audace qu'Euripide, sans se permettre les témérités de Séuèque. Plus coupable que sa sœur grecque (car le dogme de la fatalité n'est chez Racine qu'un vain mot), sa Phèdre n'a cependant pas l'effronterie qui nous répugne dans la tragédie d'un rhéteur de décadence. Aussi païenne que possible par l'explosion de sa fièvre intérieure, elle accommode son langage au goût d'un public qu'eût offensé la crudité delà Muse latine; et il y a là des bienséances qui sauvent tout l'odieux de la situation. C'est le triomphe d'un écrivain qui sait tourner la force en élégance, et ne dérobe rien à l'énergie du sentiment parla délicatesse de sa diction.

Quant à la jalousie qui s'ajoute aux aiguillons du désir, Racine n'en trouva pas l'idée dans les modèles antiques, puisque leur Hippolyte, fidèle à ses vœux, ne pouvait avoir d'Aricie. Tout ce côté du caractère est entièrement neuf. Or, ce sentimeiit devient un des ressorts les plus vivants de l'action. Gomme elle se précipite, grâce à l'élan subit qu'imprime à l'événement la colère ou la vengeance d'un cœur offensé par un bonlieur qu'il envie, et dont la vue lui rend plus douloureuse sa propre souffrance! Cette secousse redouble les accès d'un mal qui n'était })as encore incurable : L'Ile pousse au crime une âme affolée. Au lieu d'éclater brusquement, l'orage se grossit peu à peu, et nous suivons avec un intérêt toujours croissant la progression menaçante d'une crise logi([ue.

Mais si, jusqu'à présent, nous sommes sous le coup de la Terreur, la Pitié ne nous a point encore émus. Phèdre n'est (ju'une autre Roxane inlidèle à l'époux absent, et dédaignée de l'indifférent ({u'elle aime. l)es deux cotés toute clémence se refuse au foifait commis par le lacet contre Bajazot, ])ar la i;alomnic- contre Hippolyte. L'épouse de Thésée est même plus scélérate (|ui' la favitril»! du sultan Amuial ; car un beau-fils et non plus un beau- frère est la victiuiu do sa passion et de ses omjjùchcs. Elle forait donc

horreur si, comme la sultane, elle accomplissait sa periidie d'un cœur impassible, avec la sécurité d'un privilège ou d'un droit qui s'exerce sans le moindre scrupule.

Mais il n'en est rien; car le moraliste a compris qu'il fallait idéaliser la tradition païenne par ce sentiment chrétien, ou plutôt vraiment humain, que Boileau appelle

la douleur vertueuse

De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse.

Le remords (car je n'ose dire le repentir)', voilà ce qui distingue éminemment la Phèdre de Racine, et lui assure l'avantage dans toute comparaison ; car ses rivales antiques ne soupçonnaient qu'à peine, par furtif instinct, cette guerre intérieure que porte en soi tout cœur éclairé par la lumière d'une raison épurée que ne connaissait point l'âge héroïque. Non, dans cette barbarie du monde naissant, la passion ne s'interrogeait pas avec une sorte de terreur. Son empire était subi comme inévitable ^ Mais la Phèdre du xvii'^ siècle n'en est plus là : aussi n'y a-t-il pas scandale dans sa faiblesse qui cède à l'amère volupté d'une incestueuse espérance, et dans sa lâcheté qui consent à laisser accuser un innocent ^. Si l'on ne va point jusqu'au pardon, du moins ne peut-on se défendre de la plaindre, quand lui échappe ce cri poignant :

J'ai conçu pour mon crime une juste terreur,

J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur *.

1. Non, il n'y a pas repentir dans l'âme d'où s'échappe ce dernier regret avec uq dernier soupir:

Hëlas! du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit !

2. Dans les Troyennes, Hélène se défendait ainsi devant Ménélas: « Quel sentiment put me porter à abandonner ainsi ma patrie et ma famille, pour suivre un étranger? Prends-t'en à Vénus. Jupiter, le maître des dieux, est son esclave. J'ai donc droit à l'indulgence » (v. 987). Virgile dit: sua cuique Deus fil dira libido.

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