‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 15 sur 411 · Les scènes empruntées à Guillea de Castro sont · texte numérisé non relu

Les scènes empruntées à Guillea de Castro sont

Acte I. — La querelle du comte et de don Diègue, se. III. — Le monolo^'ue di don Diègue, se. IV. — L'entretien de don Diègue et de Rodrigue, se. V etVi.

Acle II. — Le refus du comte qui ne veut pas donner satisfaction à don Diègue, se. L — Le défi de Rodrigue, se. II. — La démarche de Chimène implorant la justice du roi, se. IX.

Acte III. — Le dialogue entre Rodrigue et la suivante de Chimène, se. I. — L'entrevue de Rodrigue et de Chimène après la mort du comte, se. III.

Acte V. — Le stratagème dont s'avise le roi pour forcer Chimène à l'aveu d« son amour, se. V.

2. Ce prétendu commentaire d'Aristote faisait alors autorité.

3. Deux cents ans avant que celte ville fut reprise sur les infidèles.

il convient plutôt de plaindre Corneille que les régents du théâtre conaamnaient à marcher toujours montre en main, pour en finir séance tenante, et dans le temps voulu. Rappelons-nouà qu'on ne lui eût pas fait grâce d'une lenteur. Il fallait que du matin au soir, et du soir au matin, il trouvât moyen de peindre et de justifier les plus incroyables revirements de colère ou d'amour , sans une minute d'arrêt, sans une seconde pour respirer*. Combien ne dut-il pas envier Guillen de Castro, prenant si libéralement ses aises, et pouvant se mouvoir, sans entraves, dans le vaet-vient des circonstances qu'il lui était permis d'aborder par le détail naïf et tout familier ^ ! Mais en faire autant, c'eût été révoiier l'hôtel de Rambouillet. Il se résigna donc aux sacrificesL névitables, et ce fut peut-être un mal pour un bien ; car cette nécessité nous a valu la nouveauté d'une tragédie fortement liée par une logique si pressante que le spectateur, lui non plus, n'a pas le temps de se reconnaître et de se refroidir.

Le véritable sujet de la pièce. La lutte morale. Artiou. nœud, péripétie, dénoùnient. — Cette tragédie est tout intérieure, comme elle devait l'être, dans le voisinage de Descartes, sous l'influence do sa formule : « Je pense, donc je suis. » Si noire théâtre ménage des plaisirs à la raison, l'honneur en revient à Corneille qui, le premier, suscita l'admiration et la pitié par un spectacle noble et touchant dont l'intérêt progressif sut varier, entre la crainte et l'espérance, une situation unique et pourtant toujours nouvelle.

Voilà ce que ne comprit point l'Académii', dont l'erreur fut de croire que le véritable sujet du Cid était son mariage avec Chimène, et non pas la crise où la passion et le devoir

1. Ceci n'est point exagération. Pour expliquer tous les exploits de son héros, Corneille ne dit-il pas ingénieusement :

Rodrigue a pris haleine en vous les racontant.

2. Il y a là des scènes qui font penser au nMe de Sancho près dn don Quichotte. Au momont où les Maures ravagent la [)laine, Guillen montre un herger qui s'enfuit dans la montagnn, au [ilus haut des rochers. Le combat terminé, après avoir assisté à la victoire de Rodrigue, cl à ses grands coups d'épèe, il s'écrie : « Par ma foi ! Il y a plaisir à les voir comme cela du dehors. Ces spectacles, il faut toujours les rcgar<|i:r 'le haut. »

se combattent à armes égales, sans que l'un faiblisse au profit de l'autre'. Pour produire cette lutte, il fallait l'injure violente qui oblige Rodrigue à tuer le père de son amante, et Ghimène à se venger de celui qu'elle aime, jusqu'à demander sa mort qu'elle craint d'obtenir. Le soufflet donné par le comte est donc le nœud de la pièce. Après le duel et ses suites sanglantes se pose le problème moral. Quant à la péripétie qui en prépare la solution, nous la trouvons dans la double victoire que remporte le Gid d'abord sur les Maures (ce qui met le libérateur de l'État à l'abri de tout châtiment), puis sur don Sanche (ce qui, selon les règles de la chevalerie, satisfait l'honneur de Ghimène). L ne restait plus qu'à précipiter le dénoûment^. Or on peut dire que Corneille accorde l'intérêt sympathique excité par ses héros avec tout ce que réclamait la bienséance. Un des ressorts qu'il emploie est la méprise de Ghimène persistant à croire que Rodrigue est mort, lorsque don Sanche lui apporte son épée. On a blâmé ce moyen, mais à tort, selon nous : car il a l'avantage de forcer le désespoir d'une amante à l'aveu public qui trahit sa passion. Pour ce qui est de l'union qu'elle désire, tout en s'y refusant provisoirement, elle nous semble légitimée par les vœux que forme chacun de nous ; et d'ailleurs elle ne s'accomplira que plus tard, puisque le poëte la subordonne aux périls nouveaux que Rodrigue va courir dans une expédition d'outre-mer contre ces Maures qu'il a chassés du continent.

On voit par là que toutes les difficultés sont éludées ou sauvées. Pleine, soutenue et rapide, l'action est conduite avec une singulière adresse. A peine pourrait-on relever quelques défauts de contexture, du reste très-légers ', dans certaines

1. « Ils se suivent, dit M. Nisard, comme l'ombre suit le corps. »

2. Dans un poëme épique, dramatique on romanesque, le nœud est l'endroit où se manifestent soit des obstacles qui s'opposent à l'accomplissement d'un dessein, soit des difficultés qui compliquent les perplexités d'un ou de plusieurs personnages. — La péripétie est un changement subit de fortune éprouvé parles acteurs principaux; elle doit être la conséquence logique de leurs passions, ou des incidents antérieurs. — Le dénoùment est l'événement final qui tranche le fil de l'action et fixe les incertitudes.

3. Au Premier acte, Ghimène s'éclipse bien brusquement devant l'Infante, à l'instant même où celle-ci envoie un page à sa recherche. — L'Infante, elle

2!i CORNEILLE.

entrées ou sorties. Encore ces petits accidents ne sont-ils imputables qu'au souci trop inquiet d'observer l'unité de temps et de lieu^ En résumé, la dextérité de construction est digne du maître qui excellait à mêler ou démêler les lils d'une intrigue*.

Les caractères. — Le Chl de l'histoire et de la légende; les chroniques et les romanceros. — Puisque le dévelop])ement des caractères est ici tout le drame, esquissons la physionomie des personnages qui le dominent.

Le C-ià (pour commencer par le principal rôle) n'est point une ligure imaginaire; car il a son histoire et sa légende. La chronique nous apprend que Rodrigue Diaz de Bivar, qui mourut en 1099, fut d'abord au service de don Sanche, roi de Castille, lequel avait guerre contre son frère Alphonse, roi de Léon et des Asluries. Or, bien loin d'être le type de toutes les vertus chevaleresques, il paraît n'avoir été qu'une sorte de terrible condottiere, vendant indifféremment sa protection à tous les seigneurs qui pouvaient payer largement ses services. Il débuta par une perfidie et un parjure, qui valut à son premier maître et seigneur la possession des deux royaumes disputés à son frère. Puis, après la mort de don Sanche, ce fut' lui qui lit serment au prince Alphonse, à celui-là même qu'avait dépouillé sa déloyauté, et dont il épousa la cousine, Ghimène,

aussi, va disparaître sans raison apparente pour laisser la place au comte et à don Dicgue ^ui sortent du conseil.

Au Deuxième acte, l'apparition du roi et de ses trois courtisans (après la se. v) est inattendue.

Au Troiùèmt acte, U sortie de Ghimène et de Rodrigue laisse un instant la scène vide an vieux don Diègue qui vient chercher son fils. Celui-ci n'arrive que par un effet du hasard.

t. Si Corneille s'est tenu dans les limites des vingt-quatre heures, il n'a pas observé aussi strictement l'unité de lieu. Il habite bien dans la nièiiie ville, mais tour à tour dans la maison deChimône ou de don Dicgue, dans le palais du roi, ou dans la rue. Le premier et le deuxième acte oll'rent chacun trois changements, le troisième et le quatrième chacun deux, le cin(iuiéme quatre.

2. On lui reprocha même rexcès de cette qualité dans Hérarlius.

3. Il avait été stipule entre les deux friTcs (jiie celui qui serait vaincu céderait son royaume à l'autre. Sanche et les Castillans ayant eu le dessous, Alphonse crut à l'exécution do la parole jurée, et defi;ndit de poursuivre les vaincus. Ce fut alors que Hodrigue, relevant le courage de son roi, lui dit : « Voilà que les Léonais reposent sous nos tontes, comme s'ils n'avaient rien a

fille de Diego, comte d'Oviedo'. Mais, après une expédition victorieuse contre un roi maure, il fut accusé par un ennemi, le comte Garcia Ordonez, d'avoir retenu une partie des présents qu'il devait remettre à son souverain; et, banni des Gastilles, il devint chef de bande, s'enrôlant à la solde des roitelets chrétiens ou musulmans qu'il rançonnait ou servait tour à tour. Ce fut ainsi qu'il aida successivement Moctadir, Moutamin et Mostaïn, souverains de Sarapjosse, non sans jouer avec eux au plus fin, et pousser habilement ses affaires; car, chargé par eux de mettre à la raison Gâdir, roi de Valence, il en fit son propre tributaire; et, s'établissant dans la province, il répandit l'effroi tout à l'entour.

On a le chiffre des sommes qu'il levait à main armée sur les comtes de Barcelone, d'Alpuente, de Murviédo et autres seigneuries, jusqu'au jour oii, Gâdir ayant succombé de mort tragique, il vint, sous prétexte de le venger, assiéger la ville de Valence. « Il s'y cramponna, dit un témoin oculaire, une de ses victimes, comme le créancier au débiteur.... Gombien de jeunes filles épousèrent les pointes de ses lances, et lurent écrasées sous les pieds de ses insolents mercenaires ! » Bref,> lil la serra de si près, qu'une horrible famine la réduisit à se rendre le 15 juin 1094 ; et dès lors, parvenu à ses fins, maître de la proie qu'il ne lâcha pas, il ne songea plus qu'à exterminer les Maures. Il en fut bientôt l'épouvante, mais sans pouvoir achever son dessein. Gar il mourut de colère en 1099, à la suite d'un échec éprouvé dans une expédition contre la cité de Xativa. Il avait environ soixante-treize ans. Les infidèles prirent alors leur revanche; et en mai 1102 ils forcèrent les chrétiens à s'exiler de leur ville, après l'avoir brûlée. Ghimène emporta le corps de son époux qu'elle fit ensevelir dans le cloître de Saint-Pierre de Gardègne, près de Burgos. Elle lui survécut cinq années

Tel est l'aventurier que l'histoire nous montre soldat du

craindre : ruons-nous sur eux à la pointe du jour, et nous serons vainqueurs. * Ainsi fut fait, et, après un massacre, Alphionse se vit pris, et jeté dans un cloilre, d'où il ne se sauva que pour l'exil.

1. On a une charte de donation authentique faite à cette occasion.

Christ et de Mahomet, recrutant ses Landes dans la lie de la société musulmane, manquant aux serments les plus solennels, et brûlant ses prisonniers àpetit feu, ou les donnant à déchirer à ses dogues. Ce démon, qui finit par conquérir une espèce de couronne, est pourtant celui qui sera représenté par la poésie comme la fleur d'amour et de courtoisie. Déjà manifeste dans la chronique rimée du douzième siècle, cette épuration s'accomplira si définitivement dans les romanceros que, sous Philippe II, on songera à canoniser le Cid comme un saint.

Le Cîil de Corneille, idéal rlievalcresque ; la religion du point d'iKinnenr ; la passion; Bayard et Tanrrède. — Pour faire de lui l'idéal de la chevalerie, Corneille n'eut donc qu'à recueillir l'héritage des vieilles légendes. Sachons lui gré d'avoir introduit le premier le moyen âge sur notre scène, et ouvert ainsi des sources qu'allait trop brusquement tarir l'imitation des Grecs et des Romains. Nul n'était plus propre à ressusciter ces époques primitives où se déployait librement la grandeur des caractères. Car sa fierté native lui en offrait l'image dans ses instincts mèmes^ ; et d'ailleurs, il avait entrevu les puissantes figures qui venaient de jouer leur dernier rôle dans les guerres religieuses, ou les luttes de la féodalité mourante. Il en gardait la mémoire récente, et la tradition distincte. Or, si les préjugés littéraires qu'il subissait en murmurant l'empêchèrent d'être l'artiste minutieux qui pousse jusqu'au scrupule le respect de la couleur locale, sll altère la conception du Cid par certains traits qui rappellent trop la subtilité contemporaine et la métaphysique d'une galanterie mise à la mode par les salons, il n'en est pas moins resté fidèle à l'esprit général du type qu'il fait revivre; et Rodrigue est vraiment inspiré par l'âme des preux.

Le point d'honneur, voilà sa religion. Il est bien d'un temps où un outrage était moins un fait qu'une idée, où l'on serait mort de douleur et de honte, si l'on n'avait oJ)-

I. Corneille pouvait dire, aussi lui, comme son hdros : Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.

tenu satisfaction d'une offense. Ces délicatesses ne pouvaient manquer de plaire à tant de gentilshommes dont l'épée ne demandait qu'à se signaler. Rodrigue était de plus transporté par un feu de jeunesse qui devait séduire toute une génération ardente, qu'on pourrait appeler l'avant-garde d'un siècle ambitieux de faire parler de lui. Il y eut donc dès l'abord entente cordiale entre le héros et ceux qui l'applaudirent.

La passion qui chez lui s'alliait à la valeur aidait encore au charme sympathique. Car l'amour et la gloire s'associaient en son cœur, comme dans les romans d'alors. Aussi intrépide que Bayard, il avait la flamme de Tancrède pour Glorinde, mais sans fadeur, et avec une intensité qui défiait les sourires. Depuis Le Tasse, on n'avait pas vu si parfait accord de vaillance et de tendresse. En dépit de certains raffinements, qui d'ailleurs flattaient le goût des mondains, on fut donc ravi par la candeur de son accent, par ses élans d'enthousiasme, par sa noblesse d'attitude, par l'éclair d'une parole épique et lyrique^ dont la verve faisait tout passer, depuis le bel esprit et ses traits les plus déliés^, jusqu'à ces vanteries castillanes^ qui, sur ses lèvres, semblaient avoir la grâce d'un premier mouvement involontaire.

Chîmène. La fille et l'aïuante. La bienséance et la passion. — Mais Corneille eut, si je ne me trompe, plus de mérite encore à conquérir en faveur de Ghimène les suffrages qui la protégèrent contre une cabale aveugle ou injuste. Car, outre que son génie le portait de préférence vers l'expression des vertus viriles ou altières, il est certain que des casuistes pouvaient se récrier, en face d'une héroïne qui s'entretient deux fois, dans sa propre maison,

1. Les stances, malgré leurs concetti, s.int toujours attendrissantes. La musique seule serait capable de bien rendre les orages de son àme.

2. Il abuse de l'antithèse, il s'analyse trop ; mais la situation le veut.

3. Quand Ghimène lui laisse entendre qu'elle l'aime encore, il s'ecrio :

Paroissez, Navarrois, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants, Unissez-vous ensemble et faites une armée, Pour combattre une main de la sorte animée ; Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux ; Pour en venir à bout, c'est trop peu q.ue de vous.

avec le meurtrier de son père, et lui déclare des bentîments qu'elle devrait se dissimuler à elle-même. Corneille dans sa candeur ne convient-il point qu'elle fait « des faux pas et des glissades 5), dont elle se relève sans doute, mais susceptibles pourtant de scandaliser ceux qui la jugeaient au nom de la morale abstraite, et de ses principes généraux? Ce fut le tort de l'Académie. Elle ne comprit pas qu'au théâtre « le principal, comme dit Voltaire, est de parler aux passions, et non à la froide raison ». Aussi ces docteurs de sens trop rassis s'en prirent-ils précisément à ce qui touchait le plus les spectateurs, à ces faiblesses que chacun de nous protège par sa pitié contre le triste et rigoureux devoir qui les combat.

Oui, ce qui nous intéresse aux douleurs deChimène, c'est que nous retrouvons en elle l'amante de Rodrigue plus encore que la fille de don Gomez. Ce n'est pas que sa piété filiale soit jamais en faute : car venger son père est aussi son point d'honneur, et elle poursuit le cher coupable avec une àpreté vindicative qu'on a même pu regarder comme l'ostentation d'une vertu fastueuse. Mais ce procès criminel qu'elle intente obstinément, on sent qu'au fond elle désirerait le perdre. Bien que son deuil soit cruel, comment aurait-il la puissance de tourner sa tendresse en haine contre celui qu'elle mépriserait, si par lâcheté de cœur il eût laissé impuni l'outrage paternel? Ne s'écrie-t-elle pas :

Les accommodements ne font rien en ce point. Les affronts à l'iionneur ne se réparent point'.

Son désespoir ne l'empêche donc nullement de reconnaître qu'il y eut de l'inévitable dans ce duel funeste dont elle serait Hère pour le vainqueur si la voix du sanglui j)ermettait de se l'avouer. Sans aller jusciu'à dire avec l'auteur espagnol : « Ghimène et lui s'aimaient; depuis la mort du comte, ils s'adorent», nous soupçonnons pourtant que tout ne ])rocèflc pas du cœur dans l'explosion de ses ressentiments. Parfois ils viennent de la tète : ce qui le prouve, comme le

Page 1