‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 14 sur 411 · Lan moredades del'Cid · texte numérisé non relu

Lan moredades del'Cid

2. Dix-huit moi.s 8C'[i,irent la Iroisième do la première. I.c premier acte diiie un jour, le deuzi^iiie trois mois, le Iroisiënic un peu inoiiis.

gré ces apparences, elle est originale par le mérite d'une imitation aussi indépendante que féconde.

Imitation originale; différcnee des deux systèmes dramatiques. — Pour le démontrer, il nous faudrait analyser parallèlement les deux œuvres ; mais l'une étant trop compliquée, l'autre trop connue, bornons-nous à indiquer les différences qui transforment les emprunts et en font presque oublier l'origine. Nous sommes ici en présence de deux systèmes dramatiques tout opposés. L'un, qui se joue en toute liberté dans l'espace et le temps, n'obéit à aucune contrainte ; il embrasse une longue période d'histoire nationale, et en déroule toutes les phases dans la biographie d'un héros que le poète peut suivre de près, comme un témoin familier, depuis le jour où on lui chausse les éperons jusqu'à celui qui verra ses reliques invincibles reposer en paix à côté de sa Ghimène. Incidents particuliers de sa vie, aspects d'une scène changeante, contrastes solennels ou comiques, accessoires grandioses ou plaisants qui accompagnèrent ses aventures et leur servirent de cadre, tout se groupe, se croise et se heurte dans ce panorama qui nous transporte, sans autre souci que l'unité d'intérêt , d'un palais dans une place publique, d'une ville dans une autre, d'une salle de conseil sur un champ de bataille, de manière à mêler les surprises de l'imprévu à la peinture de toute une société disparue. De l'ampleur, de la variété, le relief du détail réel, l'exactitude du costume, l'expression qui précise, la couleur qui localise, voilà les avantages de cette inspiration toute populaire qui parle aux yeux et amuse la curiosité, mais la dissipe et l'étourdit par le pêle-mêle d'une action diffuse et discursive,

La poétique de Corneille ; analyse psychologique d'une crise morale. — L'autre procédé, celui que Corneille inaugure, paraît au premier abord moins vivant ei trop abstrait. Mais ce qu'il perd en surface, il le gagne en profondeur. Au lieu de faire, comme Guillen, une sorte de voyage de long cours, qui nous promène à travers mille légendes enchevêtrées et entrelacées de manière à fatiguer Tattenlion, il se réduit à l'étude d'une crise unique, enfer-

ÉTLD1S LIT! ÉR Allons. I- - 2

mée dans des limites étroites qui obligent le poëte à condenser une matière éparse pour faire œuvre d'art, et d'art tout français, c'est-à-dire de réflexion, de choix et de goût. Au mouvement, au tajiage, à la succession rapide des décors et des épisodes où s'égayait et se perdait parfois une fantaisie exubérante, il va substituer l'analyse d'une situation morale où il cherche l'homme lui-même plus que l'individu, et la vérité définitive des sentiments plus que la vraisemblance passagère des mœurs ou des caractères. Supprimant donc les longueurs, les accidents particuliers, les dissonances ou les hasards qui ne sont que des arabesques courant sur le canevas de la fable, il la dégage de ces broderies, et tourne en psychologie tout ce qui n'était dans son modèle que caprice pittoresque et combinaison extérieure. Il élimine, il approprie, il condense, il clarifie et solidifie en quel([ue sorte des éléments trop flottants aux(|uels manquait un centre d'attraction. Des images, il fait des pensées ; sous un vêtement brillant, mais qui ne recouvrait qu'un fantôme sans substance, il met une âme, une conscience, un cœur. Tout en respectant la physionomie de ces héros castillans qui sont bien ici compatriotes de don Quichotte de la Manche, il vise donc surtout à peindre l'universel, le général, la nature humaine personnifiée en des types accomplis qui enchanteront tous les tîges.

(Jomparuison du pi-oct'dé cs|»aj;iiol et français. — Mais qiu'l(j,ues l'xemples rendront ])lus manifeste cette intention d'accommoder aux exigences d'un public français tous les motifs dont Corneille s'empare en les modifiant avec une habileté qui les déguise.

Ce parti pris se révèle dès les premières scènes. Dans le drame espagnol, tout le début est en tableaux. On y voit Rodrigue ([ui vient faire la veille des armes ; c'est le roi lui-même qui le reçoit chevalier, selon la formule, en grande cérémonie, devant l'autel de saint Jac([ues, en présence de la reine, de (Jhimène et de l'Infante', dont la rivalité commence dès cette heure, et va se rattacher pour

1. Par ordre du roi, elle chausse les éperons qui vont lu piquer au cœur.

nous au souvenir d'un spectacle qui a saisi les regards. Chez Corneille, rien de tel : tout se passe en préparation logique, en confidences destinées à nous exposer au plus vite les préliminaires d'une action qui n'a pas de temps à perdre, et court droit au nécessaire.

Après l'insulte', Guillen nous montre don Diègue rentrant dans sa demeure : il commence par dire à ses fils de sortir; puis là, seul en sa salle d'armes, pour essayer s'il pourra tenir tête au comte, il détache une de ses épées d'autrefois; mais, en la voulant manier et en s'escrimant, il s'aperçoit qu'à chaque coup de fendant ou de revers, le fer trop pesant entraîne son bras. C'est une épreuve toute naturelle, et qui parle aux yeux. Mais Corneille a craint l'ironie; et, pressé par Aristote, il n'a gardé de son modèle que le monologue où la chose se traduit ainsi ewidée:

Et toi, de mes exploits glorieux instrument, Mais d'un corps tout de glace inutile ornement, Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette oft'ense, M'as servi de parade, et non pas de défense, Va, quitte désormais le dernier des humains. Passe, pour me venger, en de meilleures mains.

Citons un autre indice non moins frappant de la même préoccupation. Lorsque le vieillard est convaincu de son impuissance, il fait appeler ses trois fils; et, pour tenter le courage de chacun d'eux, il leur serre successivement le poignet^. Les deux premiers en crient de douleur, comme des femmes ; aussi les chassa-t-il de sa présence avec colère et mépris : « Infâme! dit-il à l'un, mes mains sontelles les griffes d'un lion, et, quand elles le seraient, devrais-tu faire entendre de si indignes plaintes? Tu te dis homme! Va-t-en, honte de mon sang! » -;- Mais, quand vient le tour de Rodrigue, qu'il mord au doigt jusqu'au sang, voyant le rouge lui monter au front, et la menace aux lèvres, alors il reconnaît en lui « le fils de son

1. Chez Guillen, elle s'accomplit dans la salle même du palais, en présence du roi. Les anciennes romances le voulaient ainsi. Mais en France, l'inconvenance eût paru trop grande. L'offense a lieu dans un vestibule.

•i. Comme dans les* Romances.

âme » , et lui confiant sa vengeance : « Si je ne t'ai pas appelé le premier, ajoute-t-il, c'est que je t'aime le mieux. Je voulais conserver en toi l'illustre avenir de ma race. »

Une telle scène, qui sentait si terriblement la rudesse du moyen âge^ Corneille ne pouvait la reproduire devant des spectateurs étrangers à des traditions toutes locales, et qu'eût révoltés la crudité d'un si grossier spectacle. Aussi n'a-t-il gardé que l'âme enveloppée par ce symbole tout matériel. Répudiant donc la lettre brutale qui lui gâtait de beaux sentiments, il en a sauvé l'esprit; et, ne donnant plus à don Diègue qu'un fils unique, il débute par ce trait décisif : « Rodrigue^ as-tu du cœur?» N'est-ce point entrer, de prime saut, et d'un bond, à la française, dans le sublime d'une situation qui serait devenue comique si elle s'était servilement assujettie à la donnée primitive ^ "?

Ces rapprochements, nous pourrions les multiplier. Ainsi dans la Jeunesse du Cid^ lorsque don Diègue vient défendre son fils, il raconte que devant son ennemi étendu sans vie à ses pieds, il a porté la main à sa blessure, et lavé (littéralement) avec le sang du mort la place du soufflet dont il fallait efi'acer la trace. Puis il montre sur son visage l'empreinte encore sanglante. Voilà bien l'Espagne à demi barbare, avec cette dureté de mœurs qu'attestent encore ses combats de taureaux*. Mais notre délicatesse n'eiàt pas souffert pareille sauvagerie, et Corneille, qui le savait, ne fit de te détail qu'une fière métaphore.

La tyrannie tics trois unités. — Mais c'en est assez

1. Nous regretlons en revanche que Corneille n'ait pu reproduire l'admirable scène du lépreux secouru par ia charité de Rodrigue qui le couvre de son manteau, le fait manger au môme plat que lui, et dormir sous sa garde. Apres ce sommeil, le mendiant, transfiguré tout ;\ coup, apparaît sous les traits de Lazare, pour bcnir \c. grauj Cid, et lui promettre, au nom de Dieu, la victoire sur tous, et toujours, même après sa mort.

2. " Ce nest que dans le sang qu'on lave un ttl affront; — meurs (,u tue. • — Voilà le seul mot que pouvait supporter une oreille française. Le nom de l'iiisulteur, du pure de Chimene est lance à la lin comme une flèche, et dou Ijiègue s'éclipse ens'écriant : « Va, court, vole, et nous venge! » C'est sans réplique.

3. C'est ainsi que cnaquc peuple se montre daos ses œuvres; chez Sbakspearu, on retrouve l'Anylais, et ses cumbals de boue.

pour prouver qu'en toute rencontre il corrige, abrège, redresse, élague et simplifie ^ Il y était d'ailleurs forcé par les servitudes rigoureuses que la poétique de l'abbé d'Aubignac* faisait peser sur lui, M.^Fauriel a même pu dire que tous ses personnages ont l'air de travailler a Vheure^ tant ils sont pressés d'agir le plus possible dans le moins de temps possible. Parmi les précautions qu'infligeait au poëte la règle des trois unités, on doit remarquer l'artifice dont il use pour expliquer la soudaine invasion des Maures et leur brusque déroute. Supposant que le souverain de Gastille régnait à Séville, sur le Guadalquivir *, il a placé son épisode à l'embouchure d'un fleuve imaginaire, et bouleversé de fond en comble la topographie de la pièce espagnole, afin d'avoir à son service la ressource d'une marée complaisante pour la loi des vingt-quatre heures. Ne soyons donc pas trop sévères pour certaines invraisemblances qui subsistent encore, et surtout pour celle que Ghimènt; accuse en disant au V* acte :

Sire, queUe apparence à ce triste hyménée, Qu'un même jour commence et finisse mon deuil, Mette en mon lit Rodrigue, et mon père au cercueil ?

Outre que le roi répond avec bon sens :

Prends un an, si tu veux, pour essuyer ces larmes,

et console Rodrigue en ajoutant :

Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre loi, Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi ;

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