X» Satire
Comment d'anciennes élèves de cette pieuse demeure, alors veuve et déserte, entre autres Mme de Grammont, n'auraient-elles point applaudi de leur plainte mélancolique le vœu qui semblait se cacher en ce cantic(^ue des filles
de Sion :
Ton Dieu n'est plus irrité:
Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière; Quitte les vêlements de ta captivité
Et reprends ta splendeur première.
Ce retour vers des années heureuses. Racine, un cœur si tendre, dut, n'en doutons pas, en éprouver l'amère douceur, surtout depuis que sa conversion le ramenait aux impressions de son adolescence. De là ces arrière-pensées reconnaissantes, et cette commémoration secrète dont nous surprenons l'accent personnel, ne fût-ce que dans ces notes émues :
Que le Seigneur est bon, que son joug est aimable 1 Heureux qui dès l'enfance en connoît la douceur 1
Il s'apaise, il pardonne; Du cœur ingrat qui l'abandonne
Il attend le retour.
Voilà ce qui s'entendit à demi-mot. Voilà les soupirs auxquels on ne se trompe pas. Le poëte faisait comme ces peintres qui, par religieux souvenir, dérobent un nom chéri dans les plis d'une draperie inaccessible aux regards de la foule. Mais laissons à ces aveux la pudeur qui est leur charme ; caries étaler en plein jour, ou multiplier dessousentendus téméraires, serait ne pas comprendre l'intimité de ces nuances timides et furtives.
Esther, et la conversion de Rncine. — De ce qui précède il ressort que l'inspiration à'Esthcr jaillit de source vive, je veux dire d'une âme et d'une conscience qui venait d'être ressaisie par les sentiments de son éducation première.
Oui, nous pouvons affirmer que, dans cette création, Racine n engagea pas seulement son talent, mais son cœur. L'art ne suffirait donc plus à l'intelligence de ces beautés touies neuves. Ici nous apparaît la crise morale dont le si-
gne fut le renoncement au théâtre, ou plutôt au monde même. On sait que, dans la tristesse d'un échec aussi imprévu qu'immérité, l'auteur de Phèdre avait voulu se réfugier en un monastère. Mais un ecclésiastique sensé lui persuada qu'un foyer domestique lui valait mieux qu'un cloître. Epoux et père*, tout entier à des devoirs qui remplissaient sa vie, chrétien fervent jusqu'à se repentir de sa gloire, Racine entra dès lors dans cette période de recueillement, de pénitence et d'onction où il écrivait à l'un de ses fils : « Je n'ai osé demander à M. de Bonnac si vous pensez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l'aurois souhaitée.... Plus je vais en avant, plus je trouve qu'il n'y a rien de si doux au monde que.... de regarder Dieu comme un père qui ne nous manquera pas dans tous nos besoins. » Il avait donc enfin retrouvé la paix et comme la primitive innocence, celle de ces années lointaines oià, promenant ses rêveries dans les bois et les prairies de Port-Royal, il paraphrasait les Matines et les Laudes. Lui aussi, comme Lamartine, il aurait pu dire de sa muse :
J'ai couronné son front d'étoiles immortelles, J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour, Et je n'ai rien laissé s'r.briter sous ses ailes Que la prière et que l'amour.
Telle est l'influence sous laquelle son génie conçut le type d'une tragédie religieuse qui, pour la première fois, étrangère à la passion purement humaine, toute voisine du sanctuaire, et mêlée à la croyance populaire, devait rappeler la sévérité de la scène antique et intéresser les imaginations au pathétique d'une légende sacrée.
Sources bibliques. Le sujet. Jugement irrévérent de Voltaire. L'action. — La Providence venant au secours de la faiblesse pour assurer sur la terre le ti'iomphe du droit, et pour sauver son peuple par la main d'une captive devenue reine; voilà l'idée qui domine ce poëme oii le dévouement d'Esther accomplit, par miracle, la disgrâce d'Aman et la déli-