‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 152 sur 411 · Racine fit un choix où la fortune ne fut pas consultée · texte numérisé non relu

Racine fit un choix où la fortune ne fut pas consultée

vrance des Juifs renvoyés de la Perse dans le jr patrie. Ce sujet emprunté à la Bible, pour être la récréation déjeunes pensionnaires, il ne faut pas le juger au point de vue des exigeances scéniques. Dans le privilège accordé aux dames de Saint-Gyr, on ne lisait pas même le titre de tragédie, mais seulement d'ouvrage de poésie tiré de l'Écriture sainte, propre à être récité et chanté.

De là vient que, se méprenant sur une œuvre faite pour des conditions exceptionnelles, ses admirateurs mêmes ont jugé sévèrement un canevas dont la simplicité dut être respectée par Racine ^ Voltaire n'a-t-il pas dit avec une prévention regrettable :

« Le public impartial ne vit dans cette pièce qu'une aventure sans intérêt et sans vraisemblance. Un roi insensé qui a passé six mois avec sa femme, sans s'informer même qui elle est ; un ministre assez ridiculement barbare pour demander au roi qu'il extermine toute une nation, vieillards, femmes, enfants, parce qu'on ne lui a pas fait la révérence; ce même ministre assez bête pour signifier l'ordre de tuer tous les Juifs dans onze mois, afin de leur donner apparemment le temps d'échapper ou de se défendre ; un roi imbécile qui, sans prétexte, signe cet ordre ridicule : tout cela, sans intrigue, sans action, déplaît beaucoup à quiconque a du sens et du goût. »

A voir cette ironie malséante, il est manifeste qu'il faisait porter à Esther le poids de ses rancunes contre la Bible. Luimême, il se sent injuste : car un remords de conscience littéraire lui fait ajouter : « Malgré le vice du sujet, trente vers d'Esther valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu beaucoup de succès. »

Sans pécher, comme lui, par irrévérence, La Harpe critique aussi les défauts d'un plan qui lui paraît man(juer absolument d'intérêt. La cause en est surtout (jue les principauî personnages ne courent pas un sérieux péril. Car il nous garantit qu'Assuérus ne fera mourir ni sa femme qu'il aime,

1. «"Altérer des circonstances tant soit peu considérables de l'Ecriture sa roit, à mon avis, un sacrilège. » (l'refacc iX'LstheT.)

ni Mardochée auquel il doit la vie, et qu'il comble d'honneurs. Par conséquent il ne s'agit ici que de cent mille Israélites. Or La Harpe en fait bon marché, vu « qu'on ne s'attache pas à une nation comme à un individu », à moins qu'à son sort ne soit lié celui d'un héros pour lequel on craint.

Il y a là des objections graves, et nous avouerons volontiers que ces événements, transportés sur la scène, ne sont pas acceptés sans résistance. Reconnaissons même qu'un danger collectif et anonyme nous émeut moins vivement que celui de personnes présentes, et dont on partage immédiatement toutes les angoisses. Mais, ces concessions faites, pourquoi refuser à Racine ce qu'on accorde aux tragiques anciens, c'est-à-dire un peu de complaisante illusion pour les légendes sacrées dont ils ne sont pas responsables? A la rigueur, est-il donc si difficile de croire qu'un roi de Perse soit indifférent à l'origine de sa principale épouse qui, malgré toutes ses vertus, n'est qu'une esclave titrée, dont le lendemain reste bien précaire ? Est-il contraire à toute raison que, dans ces temps reculés, un despote asiatique, engourdi par les voluptés, ordonne, sur la parole d'un favori, un de ces massacres de captifs dont plus d'un exemple se lit dans les histoires? Ne peut-on supposer que, par une de ces brusques fantaisies ordinaires à l'omnipotence de ces souverains adorés comme des idoles, il retourne contre un ministre indigne l'arme dont celui-ci voulait frapper des innocents ?

Est-il juste d'affirmer qu'un personnage aitbesoin, pour nous intéresser, d'être menacé de mort? comme si la mort était le plus grand des malheurs. Étant donnés le patriotisme et la foi d'Esther, ne jugerait-elle pas plus cruel de survivre à son peuple que de périr avec lui? Cette destruction prochaine de toute sa race n'est-elle point à ses yeux la plus redoutable des catastrophes ?

Il nous est même permis de n'être pas aussi rassurés que La Harpe sur le salut d'Esther et de Mardochée. L'une ne risque-t-elle pas sa vie, lorsqu'elle parait devant son seigneur sans avoir été mandée ? Si sa grâce la protège encore,

rioO RACINE.

n'a-t-elle donc à craindre la jalousie d'aucune rivale dans ce palais plein d'embûches? Quant à l'autre, ses honneurs mêmes l'exposent d'autant plus à l'envie, dans une cour où la calomnie est si perfide, et où d'un mot, d'un signe, toute grandeur peut être tout à coup précipitée si bas.

Mais ne plaidons pas davantage une cause gagnée d'avance par le triomphe d'un art qui, sous la beauté des sentiments, l'élévation des pensées, et le charme de l'harmonie, dissimule l'étrangeté d'une fable dont l'apparente invraisemblance est de la vérité locale.

Oui, nous aussi, comme Assuérus, nous sommes pris au doux piège; et dès la première scène le regard d'Esther exerce sur nous la même fascination que sur le souverain qu'il désarme.

Les caractères. — Esther; la Bible et Racine. — Le rôle d'Esther n'a pas besoin d'être soutenu par une action tragique ; car il nous enchante par une convenance qui va jusqu'au sublime. Ce n'est pas que sa physionomie comporte une expression individuelle, où se trahisse la vivacité d'un caractère particulier. Il en est d'elle comme des vierges de Raphaël ; sa beauté n'a pour ainsi dire rien de personnel ; mais on y voit briller une pureté parfaite et toute morale. Elle idéalise sa religion, les vertus qu'elle inspire, la modestie, la pudeur, l'innocence, et surtout la candeur d'une foi courageuse, à laquelle sied bien la timidité d'une captive étonnée de sa subite grandeur, mais s'y résignant par soumission à la Providence, pour devenir l'instrument de ses desseins*.

De mes foil)lcs atlraits ic roi parut frappé : Il iirol)serva longtemps dans un sombre silence; El le ciel qui pour moi lit pencher la balance, Dans ce temps-là, sans doute, apissoil sur sou cœur.

1. Elle aussi, Mme de Maintenon ne disait-elle pas : f Quand je commençai â être convaincue qn'il ne me seroit pas impossilile d'être utile au salul du roi, je commenrai :\ être convaincue que Dieu ne m'avoil amenée à la cour «lue pour cela. > Quand elle vit la cour à ses pieds, elle consacra son crédit à des vues d'édification qu'elle appelait € sa mission d'en haut. »

— Comme Esther, mais avec moins de simplicité, elle semblait aussi regretter le passé : • Je voudrois bien ne plus me souvenir de ce que j'allais-

Tout en restant fidèle au texte sacré, Racine adoucit certains traits où s'accusait trop l'âpreté de l'ancienne loi. Ce n'est plus ici la favorite vindicative qui exterminait ses ennemis*. Cette rigueur qui pouvait offenser un auditoire chrétien s'est tournée en mansuétude. Car l'aimable reine n"a qu'un éclair de courroux; c'est lorsqu'elle dit :

Va, traître, laisse-moi....

Bientôt ton juste arrêt te sera prononcé ' .

On nous dérobe donc la vue du sang versé ; mais cette clémence ne dégénère pas en fadeur, comme dans la tragédie où Du Ryer nous montre Estlier demandant grâce pour Aman lui-même,

Hlardoehée. — Près d'elle, Mardochée, bien que secondaire, tient dignement sa place : par les conseils qu'il donne, le zèle qui l'anime, et la solennité patriarcale de son langage, il symbolise le peuple juif écrasé sous la servitude et l'opprobre, mais obstiné dans sa foi comme dans ses espérances, et jetant sur Aman un regard implacable dont la fixité vengeresse menace et défie une insolente grandeur.

Assuérus. — Dans le voisinage d'Esther, Assuérus ne pouvait demeurer tel que l'imagination se le représente d'après les mœurs de l'ancien Orient. S'il conserve la déraison d'un despote barbare, ce type qu'il fallait accommoder au théâtre de Saint-Cyr est pourtant modifié par des anachronismes dont on ne saurait se plaindre sans ingratitude. N'est-il pas naturel qu'il ressente la bienfaisante influence de la compagne dont il dit :

Tout respire en Estlier l'innocence et la paix;

Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,

Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres'.

8é. • Ailleurs, regardant des petits poissons qui nageaient tout effarés dans un bassin d'eau claire, elle s'écriait: « Hs sont comme moi, ils regrettent leur bourbe. •

1. Elle demande, dans la Bible, que les dis fils d'Aman soient pendus. (Ciiap. VIII, v; 11.— Chap. IX, V; 10, 12, 13.)

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