Joinville se rencontre ici avec Danle, qui écrit
Quel yiornu jjiù non vi liujeinmo avantc. Ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant.
2. Il mpporlc l'exprcssioQ de Baini Louis : elle esl presque gaie, et prouve la Béréuilé (lu roi.
Le sénéchal était en effet de ceux qui regagnaient Damiette par les eaux; or, la façon dont il fut capturé mérite d'être relatée. Après s'être vu forcé par un vent contraire de rebrousser chemin, et de chercher asile dans une anse, sa galère tenta de reprendre sa route ; mais celle-ci était barrée par la flottille du Soudan. Postée à quelque distance, elle lança telle foison de feux grégeois « qu'il semblait que les étoiles tombassent du ciel, n Dès lors, on n'eut qu'à choisir entre deux périls, la captivité si on se rendait aux galères du sultan, ou la mort si on essayait de débarquer. Est-il besoin d'ajouter que Joinville préféra la première alternative, en dépit « d'un sien cellérier, natif de Doulevant, qui lui disait : — M'est avis que nous nous laissions tous tuer; ainsi, nous irons tous en Paradis. Mais nous ne le crûmes pas, » remarque l'ingénu chroniqueur; et bien lui en prit; car il réussit à s'en tirer sain et sauf, grâce a à un bon Sarrasin » (probablement un renégat), qui offrit de le sauver, en le faisait passer pour un cousin du roi : mensonge innocent auquel Joinville se prêta très volontiers. Bref, il en fut quitte pour sentir plus d'une fois la pointe du fer contre sa gorge. Mais, le zèle de son protecteur aidant, il finit par être mis en réserve, comme un prisonnier de marque dont on espérait une forte rançon.
Anecdotes expressives. Courtoisie des Turcs. Dévotion de Joinville. Assassinat du soudan. Les mameluks. Un conTesseur laïque. — Il était en si piteux état que les ennemis mêmes en eurent compassion. Ils lui permirent de jeter sur ses épaules que faisait frissonner la fièvre sa couverture d'écarlate fourrée de menu vair « que Madame sa mère lui avait donnée. » Il demanda à boire, et on lui apporta de l'eau; « mais, sitôt qu'il l'eut mise en sa bouche pour l'avaler, elle lui jaillit dehors par les narines. » Amené devant l'amiral des galères qui l'interrogea sur sa qualité, il dut avouer qu'il n'était point cousin du roi, mais déclara qu'il tenait par le lignage maternel à l'empereur Frédéric d'Allemagne. L'amiral lui répondit « qu'il l'en aimait d'autant mieux » ; et il le fit manger à sa table. Le prisonnier s'en acquittait d'assez bon cœur
lorsqu'un bourgeois de Paris qui se trouvait près de lui s'écria : « Sire, que faites-vous? — Que fais-je donc? dit l'autre. — Au nom de Dieu, monseigneur, vous mangez gras, le vendredi ! » et, aussitôt, averti de son oubli, le dévot Joinvillc n"hésita pas, malgré son appétit, à « mettre son écuelle arrière. » Car, tout dolent qu'il était, il se faisait une loi d'observer les jours d'abstinence, et de jeûner chaque vendredi au pain et à l'eau : « de quoi le Légat se fcàcha très fortement contre lui. »
A tout prendre, il ne fut point trop maltraité ])ar les mécréants ; son amiral se montra du moins fort courtois. Il lui donna un palefroi, et, chevauchant avec lui, il le conduisit à la Massoure, dans un grand pavillon, où le roi et ses gens se trouvaient prisonniers, avec plus de dix mille chrétiens. Quand les barons revirent celui qu'ils croyaient perdu, « ils louèrent le Seigneur, et témoignèrent une si grande joie qu'on ne pouvait entendre goutte. » Cette explosion qui contraste avec de si cruelles angoisses, quelques-uns la jugeront peut-être bien prompte. INIais ne comparons pas les hommes d'alors à ceux d'aujourd'hui. Gomme les héros d'Homère, les preux de ce temps s'abandonnaient aux simples mouvements de la nature, et avec une mobilité d'impi-essions d'autant plus vive que, croyant être vraiment dans la main de la Providence, ils s'en remettaient à Dieu de leurs destinées.
Ils avaient bien besoin de cette consolation religieuse ; car ce ne fut point la lin de leurs épreuves. Après mainte menace cjui n'avait pu venir à bout de sa ferjncté, le roi venait de consentir à rendre L)amiettc ])0ur sa rançon', lorsque le Soudan périt assassiné par les mameluks'-; et cette révolution de palais remit une fois de phis en ({ucstion le sort des piisnnniers. Entassés sur les galères qui les
1. Le soud.in ne voulait pas délivrer Saint Louis, à moins qu'il no rondii .Iitii- Balcm. Il olijfcla que relto ville était à l'euipiTeiir il'.\lliirij;rn'', l'I nllVil li.nriirllo, avci: 'lOO.OOO Ijcsarils d'or.
2. Un d<>8 « rliov;ilirrs sarrasins fendil li- venlro du soiidau avci- son «'pco, lui ôta le coeur, et alors s'en vint au roi, la niain loule eMsaiiL,'l.inlri>. Il lui dit : « Que me donnnras-lu? car ]i- t'ai orcis Ion eniicuii qui t'i'ùl fail ijimirir s'il oui vécu. » V.i. le roi ne répondit rien. *
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menaient à Damiette, le sénéchal et ses compagnons furent un jour assaillis par une trentaine de furieux qui voulaient leur trancher la tête. Chacun ne songeait déjà plus qu'à bien mourir. C'était à qui se confesserait à un frère de la Trinité qui n'y pouvait suffire. Quant à Joinville, son tour venu, il avoue qu'en un tel péril « il ne se souvint oneques de péché qu'il eût fait. « Il se contenta de se signer; et, s'agenouillant devant un Sarrasin qui brandissait une hache danoise, il s'écria : « Ainsi mourut sainte Agnès ! »
En attendant le coup mortel, il confessa un sien cousin, messire Gui d'Ibelin, qui, faute de prêtre, lui dit tous ses pécliés. Après les avoir entendus, Joinville prononça cette formule : « Je vous absous de tel pouvoir que Dieu m'a donné. « Puis, il a soin d'ajouter innocemment : « Quand je me levai de là, il ne me souvint oneques de chose qu'il m'eût dite »
Héroïsme de la reîise et du roi. Délivrance. — Parmi ces anecdotes n'oublions point celle où figure la reine Marguerite. Il y avait trois jours qu'elle avait appris la captivité de son mari, lorsqu'elle mit au monde un fils nommé Jean, c|u'elle appela Tristan « pour la grande douleur de son âme «. Afin de se rassurer, elle faisait coucher au pied de son lit un vieux chevalier de quatre-vingts ans. Or, quelques jours avant d'être mère, elle s'agenouilla devant lui, et lui requit une grâce que le chevalier octi'oya par serment. La voici : « Par la foi que vous m'avez baillée, je vous demande que, si les Sarrasins s'emparaient de cette ville *, vous me coupiez la tête, avant qu'ils me prennent. « Et le chevalier répondit : « Soyez certaine que je le ferai volontiers ; car je l'avais bien pensé que je vous occirais avant qu'ils vous eussent prise. »
Parmi ses malheurs et ses humiliations, le roi forçait pourtant le respect de ses ennemis : ils l'admiraient à ce point que « les amiraux délibérèrent, dit Joinville, de le faire Soudan de Babylone. » C'est du moins une tradition qu'atteste certaine complainte arabe de ce temps-là: elle se