‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 233 sur 411 · Elle était à Damiette · texte numérisé non relu

Elle était à Damiette

chanteencoreaujourd'liui^ Après bien des péripéties tragiques où éclata la vertu d'un souverain aussi loyal que courageux, il se fit cependant unaccommoiiement qui assura la liberté des caplil's. Une fois la rançon strictement payée, (or les Sarrasins, dit le sénéchal, sont les plus lins compteurs du monde), le roi put enfin partir pour la ville d'Acre, afin d'y surveiller l'exécution du traité, et de réconforter un peu par sa présence les chrétiens de Syrie. Dès lors, Joinville ne le quittera plus durant les quatre années qu'ils passeront encore en Orient.

Une pag;e <1 lii^ttoire. Di-libi-ratiMn sur le retour en Franee. — Bien d'autrcs incidents mériteraient un mot d'attention, Alais il nous larde d'en venir à une page d'iiistoire vraiment capitale, à cette délibération où il s'agissait de décider si le roi devait satisfaire aux prières de sa mère qui le rappelait en France. Ce fut )e dimanche 19 juin 1250 qu'il réunit en conseil ses frères, le comte de Flandre et ses principaux barons pour leur exposer d'un côté la situation de son royaume où sa présence était réclamée par le vœu public, et de l'autre les conséquences de son départ qui non seulement aurait l'air d'une désertion, mais laisserait les chrétiens d'Orient exposés aux plus cruelles représailles. Il remit l'assemblée à huitaine. Or, le dimanche suivant, 26 juin, il n'y eut qu'une voix pour afiirmer que l'honneur du roi et le salut de son royaume exigeaient impérieusement son retour. Le comte de Jatla, seul, fut d'un sentiment dilTér(Mit, mais non sans être suspect d'arrière-pensée toute personnelle; car ses vastes domaines étaient sur la frontière de Syrie. Aussi sa parole risquait-elle de n'être point écoutée, lorsque Joinville, interrogé à son tour par le légat, se prononça très énergi(juement dans le même sens. Les raisons morales qu'il invot[ua devaient être persuasives pour, une conscience aussi délicate que celle de saint Louis; car il fit surtout valoir l'intérêt des captifs f[ui ne seraient jamais délivres, si le roi s'en allait. A ces mois, se décliaina la colère du légat. Mais Joinville répli-

1. Uninniiil, Extraits des historiens arabes (IJibliolliiKiuo des croisades, t. IV, p. 475).

qua d'un ton si ferme que les plus hostiles à son opinion n'osèrent ia contredire. Chacun d'eux n'avait-il pas un de ses proches en prison? «Aussi nul ne le reprit; et ils se mirent tous à pleurer. » Leur cœur était donc partagé entre un violent désir de revoir leur pays, et un sentiment de pitié profonde par leurs frères cfu'ils allaient livrer à la merci des infidèles. Pourtant, l'égoïsme l'emporta sur la justice, et un de ces preux lança même une grosse injure à un de ses neveux qui se rangeait au conseil de Joinville '. La disputa s'exaspéra tellement que le roi, pour y couper court, leva la séance, sans se prononcer.

Après cet éclat, Joinville craignit d'avoir été trop vif-. Déjà, la plupart des chevaliers qui pensaient avoir gain de cause le raillaient à ([ui mieux mieux ^. Au dîner qui suivit, bien que Louis IX le fit asseoir près de lui, il ne lui parla point tant cjue dura le repas : silence qui ne lui était nullement ordinaire, et semblait trahir une secrète blessure. Aussi, pendant les grâces, le pauvre sénéchal s'en alla-t-il tout pensif vers une fenêtre grillée, devant laquelle, les bras passés dans les barreaux de la croisée, il se demandait tristement ce qu'il deviendrait après le départ de son maître, lorsque tout à coup le roi, s'approchant, « s'appuya» sur ses épaules, et se mit à lui tenir ses deux mains sur la tête. » — « Je cuidai, dit Joinville, que ce feust messires Phelippes d'Anemos '', qui trop d'ennui m'avoit fait le jour ^ pour le conseil que j'avois donné; et dis ainsi : — Lessiez moy en paix, mes sires Phelippes. — Par maie aventure *^, au tourner c[ue je fiz ma teste, la mains du roy me chéi ' parmi le visaige ; et cognu * que

1. Ce fut monseigneur Jean de Beaumont qui dit à son neveu Guillaume, maréchal de France : « Sale ordure, rasseyez-vous tout coi. »

2. Il reprocha à Saint-Louis « de n'avoir encore presque rien dépensé de ses propres deniers ».

3. « Le roi est fou, disaient-ils, s'il ne vous croit à l'encontre de tout le conseil du royaume de France. »

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