‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 253 sur 411 · Essais, L. I, cli. xxiv · texte numérisé non relu

Essais, L. I, cli. xxiv

fil Pasquier, a d'estre trop espais en figures », admirons plutôt ce qu'il y a de naturel dans ces agréments involontaires : ils sont tels « sur le papier » qu'ils seraient « on sa bouche », dans la verve spontanée d'une causerie. C'est même par là qu'il diffère de Sénèque auquel il doit tant. .Ses traits lui viennent presque à son insu: il les rencontre sans les chercher, en s'ingcaiant; il a l'air de se jouer, de s'ébattre ^. Ce serait donc se mépren dre que d'y soupçonner les coquetteries d'un bol osprii. Par exemple, quand il compare un métaphysicien à l'insensé qui « voudroit empoigner l'eau, et perdroit d'autant plus qu'il la serreroit et presseroit davantage », il ne vise qu'à rendre son opinion sensil)le au lecteur le plus simple. Il en est de même lorsque les amitiés molles cl indiscrètes lui paraissent semblables « au lierre qui corrompt et ruyne la paroi qu'il accole», ou bien quand il dit que la vraie science devrait être modeste « comme on veoit les espis les plus chargés de blé s'incliner le plus bas vers le sillon ». Ce ne sont pas là des ornements, mais dos arguments -j car il ne songe point aux mots, mais aux choses.

I^cs doctrines littéraires sur rÉIoquencc et le style. — Comment en serait-il autrement? Il n'est pas homme à démentir son propre goût. Or, écoutez sa profession de foi littéraire : «lien est de si sots, qu'ils sedestourncnt de leur voyc un quart de lieue, pour courir après un bon mol. Je toi's bien plus volontiers une bonne sentence, pour la couldre sur moy que je ne destourne mon fil pour l'aller quérir. Au rebours, c'est aux paroles à servir et à suyvrc ; et que le gascon y arrive, si le Irançois n'y ])eult aller. Je veulx que les choses surmontent, et qu'elles remplissent

1. Il lui arrive en effet de s'amuser à la basralelle, aux jeux de mois. En voici queUiues exemples : a Tout ce qui paisl ne plaist pas. — La maladie te sent; la satilé peu ou point, ni les choses qui nous oignent, au prix de celles qui nous poignenl. — Les haires ne rendent pic toujours liurcs ceux qui les portenl. »

'2. l'In cela il est comme son ami Horace, dont il disait :

« li ne se contente poinct d'une superliLielle expression : elle le traliiroit ; il venii plus clair et plus oullre dans les choses. Son esprit crochette et furctle tout lo ma;^asin des mots cl des ligures pour se représenter, el lus luj fauU oultro roitliiu.n.', comme sa conception est oullre l'ordinaire. » (III, v.j

de façon l'imagination de celuy qui escoute qu'il n'aye aulcune souvenance des mots '■. Aussi mérite-t-il cet éloge qu'il fît des anciens : « Leur langaige est tout plein et gros d'une vigueur naturelle et constante ; il n'y a rien d'efforcé, rieu de traisnaat : tout y marche d'une pareille teneur. ..Ce n'est pas une éloquence molle seulement et sans offense; elle est nerveuse et solide, qui ne plaist pas tant comme elle remplit et ravit le plus les plus forts esprits. Quand je veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves, si profondes, je ne dis pas que c'est bien dire, je dis que c'est bien penser. C'est la gaillardise de l'imagination qui eslève et qui enfle les paroles. Geste peinture est conduite non tant par dextérité de main que comme pour avoir l'object plus empreint en l'àrae^. » A celte école, devenu maître à son tour, comment donc Montaigne ne nous apprendrait-il point « à taire fy de l'éloquence qui fait envie de soy », et non de la vérité^?

Il est créateur de sa lang^ne. — Ce Style si personnel ne jDOuvait naître que dans la pleine liberté du xvi^ siècle, dans l'anarchie d'un temps où il n'y avait pas de règles pour garrotter un génie indépendant, pas d'exemples pour le contraindre, pas de critiques pour l'effrayer ou le décourager. Il put ainsi s'appartenir, et prendre ses coudées franches. Les obstacles lui devinrent des moyens ; et, tout en estimant à son prix une sorte de langue centrale qui tendait à s'établir, celle de du Bellay ou de Ronsard en vers, celle de Pa>quier en prose, il créa son idiome à son image. S'aidant de tous les secours offerts soit par le fonds national, soit par le vocabulaire antique, les dialectes provinciaux ou les glossaires techniques, il parla comme

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