‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 257 sur 411 · Discours sur les passions de l'amour · texte numérisé non relu

Discours sur les passions de l'amour

tout, ce qui n'est pas Dieu, il se retira définitivement à Port- Royal, au moment où les doctrines jansénistes venaient d'être condamnées par la cour de Rome. G était l'heure des menaces, des disgrâces, de la ruine peut-être; car les adversaires de cette sainte maison armaient contre elle non-seulement la Sorbonne et le clergé de France, mais le bras du pouvoir. Arnauld et ses amis avaient beau méditer, délibérer, compiler, argumenter ; toute leur théologie n'aurait pu conjurer ce péril pressant, s'il n'avait été prévenu par un de ces retours ofieusifs qui assurent la victoire, ou retardent la défaite.

Les Provinciales (1636-57). — Or ce COup d'éclat fut le triomphe des Lettres provinciales publiées sous le nom de Montai te, dans l'intervalle qui s'écoula du 23 janvier 1656 au 1*"" juin 16S7. Elles réussirent du moins à tuer la scolastiqiie en morale, comme Descartes y avait à jamais coupé court en métaphysique. Si la querelle que suscita ce réquisitoire n'a plus aujourd'hui tout son à--propos, la verve d'une ironie magistrale, les principes qui sont le fond même de la conscience, la dialectique d'un bon sens convaincu, et les beautés d'un art supérieur, assurent un intérêt durable à ce pamphlet qui demeure une des dates les plus importantes de notre histoire littéraire. En même temps que Pascal déconcertait l'ennemi par l'audace et l'adresse d'une manœuvre qu'applaudit l'opinion, il donnait à la prose française le premier chef-d'œuvre qu'elle eût produit depuis le Discours sur la méthode.

Lui f[ui visait toujours à la perfection, il dut être heureux d'un succès qui prouvait l'excellence de sa plume; mais il s'en réjouit surtout en vue de la cause à laquelle il s'était di'voué, parce qu'il y voyait le salut des âmes; car, mé})risantla renommée, il ne voulait plus vivre que poui ce qu'il crut la vérité. Aussi le problème delà vie humaine devint-il l'unique objet des méditations qu'il disputait à ses conlinuelles souffrances. C'est l'héroïque spectacle que nous offrent les dernières aimées de sa courte existence, j'allais dire de sa longue agonie. « Qu'il parle, qu'il prie, qu'il écrive, qu'il s'entretienne avec quelques amis touchés de la

même passion des choses divines, il n'a plus qu'un sentiment, qu'une pensée : l'avenir de Thomme au delà de ce monde, la façon de s'y préparer, et le néant de tout le reste. S'il s'oublie un instant hors de cette idée, ou s'il sent s'élever en lui quelque fierté de l'avoir et de la communiijuer aux autres, s'il prend plaisir à la louange, s'il s'enivre parfois de sa propre parole, une ceinture de fer lui rappelle, par ses morsures cachées, le peu qu'il est, et ce qu'il a résolu. Son désir ardent de la béatitude et ses angoisses pour le salut n'ont cependant rien d'égoïste. Car il plaint les autres à l'égal de lui-même ; et, comme on s'accorde à louer la force merveilleuse qu'il a reçue du ciel pour pénétrer les esprits et pour remuer les cœurs, il entreprend son grand ouvrage, les Pensées, afin de conduire au repos de la foi ceux qui languissent dans le monde, ou, ce qui est pire, qui s'y trouvent heureux*. »

Les Pensées. L'apostolat. — Il écrit donc, mais par charité pure, pour tirer ses semblables du mal dont il a souffert lui-même, et les rendre invulnérables aux assauts de l'incrédulité dont il semble pressentir la lointaine invasion, à un siècle de distance. Donner aux vérités de la religion la rigueur d'une certitude scientifique, appliquer à l'apologie des dogmes révélés une méthode et des raisons capables de forcer les plus rebelles dans leurs derniers retranchements; telle est l'ambition de cette âme, qui, s'attachant à la Croix, comme un naufragé à la planche du salut, portera dans la défense de la foi cette mélancolie dont la tristesse ne fut inspirée à d'autres que par les angoisses du doute.

Mais frappé à mort, il ne put qu'ébaucher un monument dont les matériaux épars ont pour nous la touchante et majestueuse beauté des ruines. Ses Pensées^ bien que le meilleur n'en soit pas venu jusqu'à nous, et n'ait eu d'autre confident que Dieu, nous le montrent cependant, s'il est possible, plus grand encore par le cœur que par l'intelligence. C'est ce qu'atteste aussi le courage avec lequel il

1. Prévost-Paradol. Éiudf>s tur les moralistes français, Hachkttb

supporta les épreuves qui précédèrent sa délivrance. Avec les maux qu'il recevait comme un bienfait et une expiation, redoubla son humilité, son détachement de tout lien terrestre, son amour inquiet et ingénu pour les pauvres. Durant sa dernière maladie, il voulait qu'un indigent fût placé près de lui et qu'il eiàt toutes les préférences de leur gardien commun. « Ne me plaignez point, disait-il ; la maladie est l'état naturel du chrétien, parce qu'on est par là comme on devrait toujours être, dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs, exempt de toutes les passions qui nous troublent pondant le cours de la vie, et dans l'attente continuelle de la mort. » Ce fut parmi ces sentiments que s'éteignit, en sa trente-neuvième année, le 19 août 1662, cet homme extraordinaire qui embrassa la foi avec une sorte de désespoir, étouffa toute autre passion que celle du vrai, dédaigna la gloire à l'âge où l'on voudrait mourir pour elle, enferma son génie dans un seul objet, le salut de ses semblables, et représentera toujours l'élite des âmes assez généreusement tourmentées par le problème de la destinée humaine pour s'y dévouer, pour s'y sacrifier jusqu'au martyre.

LETTRES PROVIXCI.VLES

t. — Faits Historiques.

Prc-Taro thi^nlngiquc «les ProTiiieînIoM. — ï^os ITInlinîstcs <■( l4-M •laiisôiiitatcs. — ■< Aii(;iis(Iiiiis <l<'T4>ni!u par Arnaiihl, ooiidaiiiiié par le Saîiit-Su^ge. — Qutdies sont

les cinq propositions de Jansénius'? Les a-t-il formulées

1. Nô en 15S5, au villapn d'Arquoi, près do LéTd.im, en Hollando, Cornélius Jaiisoniiis fui d'abord prinripa! d'un colièf^e à nayonne ot h Louvain, puis pmfcs- 8cur de Itiéologio à rL'nivorsilô do ccUe villo, cnfln évè(|uo d'Ypres, en 1635. Il mourut de la peste, en t638. Son plus célèbre ouvrage est VAugustinus, publié

textuellement? La cour de Rome a-t-elle eu raison de les condamner? Où finit l'orthodoxie? Où commence l'hérésie? Que faut-il entendre par les termes de grâce suffisante, grâce efficace, pouvoir prochain^ ?Yo'ûk des questionsqui sont la préface des Provinciales, et sur lesquelles il conviendrait peut-être de dire un mot, avant d'aborder l'œuvre de Pascal. Mais, si les théologiens les plus compétents ont eu peine à les comprendre, et ne réussirent pas à les résoudre, nous n'avons point de lumières pour éclairer ces ténèbres. Bornons-nous donc à rappeler que le problème du libre arbitre fut le champ de bataille où s'engagèrent les hostilités entre les Molinistes^ et leurs adversaires. Les uns, associant l'âme humaine aux opérations du salut, essayaient de concilier la Liberté avec la toute-puissance de la Grâce. Les autres, inclinant vers la prédestination, croyaient que, depuis la chute originelle, la misère de l'Homme est incurable, sans le miracle de la grâce efficace, qui frappe ses coups où il lui plaît, et peut seule racheter gratuitement ses élus: car, à leurs yeux, la grâce suffisante est celle qui ne suffit pas. Aussi le Christ des .Jansénistes a-t-il les bras fermés. Au risque de décourager les faibles par un idéal inaccessible, ilsdédaignent les vertus communes et moyennes; ils exigent de la nature un suprême effort, et ne visent à rien moins qu'à la Sainteté'.

en 1640. Il y combaUait la doctrine de Molina, théologien jésuite, par celle de saint Augustin. Nicolas Cornet, syndic de la Faculté de Paris, en tira cinq propositions qui furent condamnées par Innocent X, en 1653, et par Alexandre VII, en 1656. Mais Port-Royal les prit sous son patronage. Toutefois, les Jansénistes, n'osant les défendre diref'lement, après la censure pontilicale, soutinrent qu'elles n'étaient pas exprimées textuellement par Jansénius, et que le pape s'était trompé sur la question de fait. Ce fut la thèse d'.^rnauld. 11 faut étudier dans l'édition de M. Havet tout ce qui intéresse le problème théologique.

1. La grâce sulfisante prépare ou ébauche l'œuvre du salut. La grâce efficace peut seule l'achever. Quant au Pouvoir prochain, la première lettre de Pascal nous apprend que ses partisans ne pouvaient le définir.

2. En 1588, avait paru le livre du Jésuite Louis Molina sur [''Accord du libre arbitre et de la grâce.

3. C'est ce qui faisait dire au bon sens de Bossuet : « Certains docteurs ont tenu la conscience captive sous des rigueurs très injustes. Ils trouvent partout des crimes nouveaux, et accablent la foiblesse humaine, en ajoutant au joug que Dieu nous impose. Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption , nourrit le dédain.

Ces tendances n'attendaient qu'une occasion pour entrer enconflit.Or, elleleur fut offerte ^tSirV A ugust'mus, ouvrage posthume où Janséniusopposait à l'optimisme accommodant de Louis Molina les rigueurs de son pessimisme fataliste, et le mettait sous le patronage de saint Augustin. Nous retrouvons en effet dans ces débats le contraste dePhilinte, etd'Alceste, d'Epicure et de Zenon. Il y avait antipathie entre des docleurs d'un côté trop faciles, et prompts à tous les compromis, de l'autre trop sourcilleux, trop durs, et plus chrétiens que l'Évangile même. A Port-Royal, les cœurs et les consciences se reconnurent dès l'abord dans le stoïcisme d'un maître dont l'abbé de Saint-Gyran avait été le plus cher disciple'. Aussi Arnauld et ses fidèles déployèrent-ils tout leur zèle en faveur des cinq propositions suspectes que Nicolas Cornet, syndic de la Faculté de théologie, venait de déférer à la juridiction du saint-siège. Ils les défendirent d'abord ouvertement et sans réserves, puis, après une triple censure-, avec des restrictions sous lesquelles grondaient les murmures d'une sourde révolte.

Ili%'alit6s de sectes. — Conciirrence jaioiise. — l»ort- Royai siiNpeet à la Cour. — Tels furent les préludes d'une querelle en apparence dogmatique, mais qui recouvrait des intérêts, des passions et des rivalités de secte; car il est manifeste que les Jésuites, jusqu'alors maîtres de l'éducation, ne virent pas sans jalousie la renommée croissante d'une école qui attirait les enfants des plus illustres familles. Cette concurrence alarma l'esprit conquérant d'une Compagnie ambitieuse, et elle n'épargna ni la ruse, ni la violence pour discréditer ou détruire l'institution qui lui faisait ombrage. Les circonstances se prêtaient à ces colères; car, durant la Fronde, les jansénistes avaient plus d'une fois secondé les cabales du cardinal de Retz, et, de-

enlrcliiiit un cli.it;rin siiporbe ol un fis|iril do fnsluiiiiso sins;ii!.nrilc, fail pui'oilro la vii'lu trop pnsaiiln, l'I Aaii;,'ilo oiccssif, ol lochrisUaiiisino impussiblc. » (Oraison funrhri' de, IVicolax Corncl.)

1. lluverRifir di! MaiiiMiino, abbé de Saint-Cyran, thi>ologiiin adroil, riMinianl, ini- [iiiririix, oui liii-rin>riin pour disciples et amis Arnauld, Leinaisire do Saoy, el loulti la llcur do Porl-Hoyai. (158I-I043).

2. Elles furent condamnées par Urbain Vlll ea I6'i.5, par Inuocanl .\ le 9 juin 1053, par Aleïandru VU en 1659.

puis ses disgrâces, leur plume, comme leur bourse, était au service de ses intrigues. Aux défiances des autorités ecclésiastiques s'associaient donc les rancunes de la Cour, comme le prouva l'empressement avec lequel les lettres patentes du Roi confirmèrent l'arrêt prononcé par InnocentX, le 9 juin 1653, et par Alexandre VII, le 16 octobre 1656. Quand l'orage eut ainsi passé les monts, le péril devint si menaçant qu'Arnauld lui-même jugea prudent de faire le mort; mais cet armistice dérangeait les calculs de ceux qui voulaient le perdre définitivement lui et ses amis. Aussi le provoquèrent-ils à de nouveaux éclats par des pamphlets injurieux, qui appelaient une riposte'; elle suivit de près, et ce fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres.

Complots de sacristie. — L affaire du duc de Lia»coort. — Les deux lettres d'ArnauId censurées en Snrbonne. — Question de fait. — Nous ne raconterons pas en détail ces complots de sacristie, et ces escarmouches de collège. Signalons seulement l'incident qui donna naissance aux Provinciales. Nous voulons parler du démêlé que le duc de Liancourt eut avec un prêtre de sa paroisse. S'étant présenté, le 31 janvier 1655, à son confesseur ordinaire M. Picoté, vicaire de Saint-Sulpice, ce grand seigneur se vit refuser l'absolution, sous prétexte qu'il logeait chez lui un janséniste, l'abbé de Bourzeis, et qu'il faisait élever à Port-Ptoyal sa petite-fille, Mlle de la Roche-Guyon. On s'imagine le scandale d'une pareille affaire, en un temps de pratique fervente. Malgré sa promesse de garder le silence, Arnauld ne put se contenir ; et, coup sur coup, il lança wne, Première Lettre à une personne de condition, puisune seconde à un Duc et Pair^, c'est-à-dire deux volumes qui furent une bonne fortune pour le Père Annat et consorts ; car ils ne manquèrent pas d'y découvrir l'apologie de

1. Dans une pièce de vers latins qui se débiUiit au collège des Jésuites, les Jan- 'sénistes étaient traités de Grenouilles du lac de Genève (Rana Gebenneis pro-

gnaia paludibus.)

Déjà, en 1651, le P. Brisacier appelait ks religieuses de Port-Royal des « vierges folles, iajpénitenles , asacramentaire.!, incummuniantes et phantastiques. »

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