‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 258 sur 411 · Le duc de Luyncs ; 10 juillet · texte numérisé non relu

Le duc de Luyncs ; 10 juillet

Jansénius ; et le factura fut aussitôt dénoncé à M. Claude Guyart, nouveau syndic de la Faculté de théologie, tout dévoué au parti Molinis:e. Sans désemparer, celui-ci fit nommer, pour l'examen du procès, des commissaires dont il était sûr. Par surcroît de précautions, n'avait-il pas eu soin de recruter un renfort de moines surnuméraires dont les suffrages étaient gagnés d'avance? Il est vrai que soixante op230?ants protestèrent devant le Parlement contre cette manœuvre; mais, l'appel ayant été mis à néant, la cause revint en Sorbonne pour y être tranchée parles intéressés. Cependant, Arnauld luttait en désespéré. Tantôt il dépêchait mémoires sur mémoires; tantôt sa fierté baissait pavillon, et se faisait aussi humble que possible, mais en pure perte; car, le 14 janvier 1656, il finit par succomber sur la question de fait*, à lajduralité de cent quatre-vingtquatre voix contre soixante et onze : quinze volants restèrent neutres. C'était une flétrissure, et très retentissante; car ces débats suscitaient alors une ardente curiosité. Pour s'en faire une idée, il faut se figurer les plus chaudes séances de la Chambre, dans les journées militantes de la Restauration. Ce fut donc l'événeraent de la cour et de la ville. « Vos docteurs parlent trop, » avait dit la Reine à la princesse de Guéraenée. Le cardinal de Mazarin s'en émut lui-même; car il pria l'évêque d'Orléans «d'accommoder une affaire dont les femmes ne faisaient que jaser, quoi qu'elles n'y entendissent rien, non plus que

lui. r>

Question de droit. — IVccPssîté «l'une revanche «levani l'opinion. — Appel fait à Pascal. — Si's ;;riefs personnels contre les .lésuiieN. — A'aincu dans un premier engagement, Arnauld n'avait plus de revanche à espérer, du moins en Sorbonne; car, dès le 18 janvier, encore tout meurtri de sa défaite, il se vit atta(jué de nouveau sur la question de droit* par des ennemis résolus à le bâillonner,

1. Arnauld prétendait quo les propositions incriminées n'étaient pas dans Jansénius, et que le pape s'élnit trompé sur la question ilo fait. Restait à traiter la question de droit, sur la(|iiello il fut cnroro condamné.

2. Le i" février, Arnauld fut exclu solennollemonl de la Sorbouao, et déchu do

et à lui arracher son bonnet de docteur. S'il ne voulait pas « se laisser condamner comme un enfant «^ il ne lui restait donc plus que la ressource d'en appelerau tribunal de l'opinion et de plaider sa cause devant le grand public. C'était le conseil donné par tous les amis du dehors; et, cédant à ces instances, il reprit ses armes, mais d'une main que la fatigue du combat rendait encore plus pesante. On s'en aperçut trop lorsqu'il lut « à ces Messieurs » un premier essai d'apologie. Malgré leurs préventions sympathiques, nul applaudissement ne se fit entendre ; et, comprenant ce silence, Arnauld, « qui n'était pas jaloux de louanges, j) leur dit: « Je vois bien que ceci vous paraît mauvais, et je crois que vous avez raison. « Puis, se retournant vers Pascal, qui, par un heureux hasard, se trouvait là, il ajouta : « Mais vous qui êtes jeune, qui êtes curieux, vous devriez nous faire quelque chose^. » N'ayant écrit jusque-là que sur les sciences, et ne sachant pas s'il suffirait aune si grave responsabilité, il promit simplement d'esquisser un projet, laissant à d'autres le soin de le polir et de l'achever. C'était là beaucoup de modestie; car « il avoit, comme dit sa sœur, une éloquence naturelle qui lui donnoit une facilité merveilleuse à dire ce qu'il vouloit; il y ajoutoit des règles dont il seservoit si avantageusement qu'il étoit maître de son style, en sorte que son discours faisoit l'effet qu'il s'étoit proposé. » Toujours est-il que, dès le lendemain, sa plume se mit en campagne, et avec d'autant plus d'entrain qu'il avait lui-même des griefs personnels contre les Jésuites, Ceux de Montferrand ne l'avaient-ils point accusé de s'être attribué, dans ses travaux sur le Vide, des découvertes faites par des Italiens ? Piqué au vif par cette calomnie, il eût vertement riposté, si le Père Noël n'était intervenu par de mielleuses prières qui n'en furent pas moins suivies de nouvelles attaques poussées jusqu'à l'injure. Le père de Pascal s'en plaignit amèrement, et même écrivit alors au diffamateur : « Vous

ses privilèges de aocteur. La seconde de ses propositions avait été condamnée comme hérétique.

1. Ces détails sont tirés des Mémoires de Mme Périer sœur de Pascal.

vous êtes exposé à ce qu'un jeune homme provoqué sans sujet se porte à réfuter vos invectives en termes capables de vous causer un élei'ncl repentir. »

Louis de!Hon!aïle. — Totir niondaiii et oavalîor des

petites Leitres. — Il y eut dans ce mot quelque chose de prophétique, si l'on en juge par la popuhirité triomphale de l'immortel pamphlet qui, publié du 23 janvier 1656 au mois de mars 1657, parut sous forme épistolaire, d'abord sans signature, ensuite avec ce litre : « Lettres écritespar Louis de Monlalte à un Provincial de ses amis, et aux Bévérends Pères Jésuites, sur le sujet de la morale et delà politique de cesPères^. »

Dès son début, l'avocat fit merveille ; et, le jour où il soumit à la docte compagnie ce qu'il croyait une ébauche, il n'y eut qu'une voix pour s'écrier : « Gela est excellent ; il faut l'imprimer. » Jamais Port-Royal ne s'était vu à pareille fête. Ce ton de polémique alerte et cavalière tranchait d'emblée sur le style habituel de la maison, les interminables périodes, l'ampleur, la redondance, la rotondité, la monotonie, le sempiternel retour des mêmes

1. C'est le titre que porte le remieil de 1657. Par une sorte de défi, Pascal mit à sa seconde lettre celle énigmatiquc souscription : Volri; très humble et très obéissant serviteur : A. A. B. P. \. F. D. E. P : (ancien ami Dlaise Pascal Auvergnat, fils dlLlienne Pascal.)

La première lettre exalte ironiquement l'autorité de la Sorbonne. La montagne en travail enfante une ridicule souris, ce mot de pouvoir prochain, sur le simis duquel les disputants ne pouvaient s'enli^ndro.

La deuxième, qui traitn de la grâce suflisaiile, est datée du 29 janvier, mais ne parut que le 5 février. Elle n'attaquait encore que les Jacobins, et Thomistes, parti de la défection, dont Arnauld avait à se venger.

La Iroisicnie roule sur la condamnation définitivu d'Arnauld ; c'est là qu'est prononcée celte parole : « Les plus habiles sont ceux qui intriguent beaucoup, ([ui parlent peu, et qui n'écrivent point. » On sent que le tour des Jésuites approche.

Les lettres qui suivent, do la quatrième à la seizième, sont l'arsenal des armes qu'il tourne contre les casuistes. I^ascal leur reproche la restriction mentale (L. V), la direction d'intention (L. VU), le probabilisme (L. V, Xlll). Il les accuse d'enseigner qu'on peut faire son salut en vivant dans les péchés les plus honteux (L. VI. VII, VIII. IXj, de nous dispenser d'aimer Dieu, do remplacer la foi par des pratiques extérieures, d'aplanir la route aux vices, pour dominer les consciences et asservir l'Eglise.

La seizième lettre défend les religieux de Porl-Uoyal contre des calomnies oui rageantes.

La dix-septième et la dix-huitième reprennent la question de la (Jràcc cjui avait été le point de dépari de la queroljo.

arguments, l'appareil logique du sermon ou de la plaidoirie, la gravité solennelle d'une langue juste et saine, mais terne, opaque, et impersonnelle. Bien que celte marque de fabrique ne se reconnût pas, les plus austères eurent l'esprit de ne point se scandaliser du tour profane c[ui signalait ce nouveau venu; car on sentait d'instinct que celle ironie légère était le salut, et qu'une charge brillante pouvait seule tourner un désastre en victoire, comme Pascal eut bientôt la joie de le constater, lorsqu'il se fit écrire par le Provincial : « Vos deux lettres n'ont pas été pour moi seul. Tout le monde les voit, tout le monde les entend, tout le monde les croit. Elles ne sont pas seulement estimées par les théologiens; elles sont encore agréables aux gens du monde, e.1 intelligibles aux femmes mêmes. »

L'incognito. La police et les conspîpateiir.s, — Au moment où il entrait en scène, il n'appartenait pas encore à Port-Royal. Solitaire amateur, il n'y faisait que des retraites passagères, et logeait près du Luxembourg, chez le poète Patrix, officier du duc d'Orléans, dans une maison qui faisait face à la Porte Saint-Michel. Bientôt même, pour plus de sûreté, il alla se cacher, sous le nom de M. de Mons, dans une petite auberge de la rue des Poirées, à l'enseigne du roi David, derrière la Sorbonne, en face de l'ennemi, vis-à-vis le collège des Jésuites. C'est de là qu'il entretenait une correspondance quotidienne avec « ces Messieurs », et en recevait toutes sortes de munitions dont il faisait bon emploi. M. Périer, son beau-frère, venu à Paris sur ces entrefaites, descendit dans le même hôlel. On raconte même qu'un jour un Jésuite, le Père de Frétât, son cousin, vint le voir, pour l'avertir en bon parent c[uc la société se déliait de M. Pascal, et ne le croyait pas étranger aux Petites Lettres, L'angoisse de M. Périer fut gi^ande; car, en ce moment, sur son lit, derrière un rideau entr'ouvert, une vingtaine d'exemplaires de la septième lettre étaient en train de sécher. Pourtant, l'expédient de la restriction mentale le tira d'embarras, et le bon Père une fois parti, il courut conter l'aventure à

Pascal qui demeurait à l'étage supérieur *. Ce mystère avivait d'autant plus la curiosité publique. Mais, embusqué dans Tombie, l'invisible ennemi décochait impunément ses flèches et jouissait de son incognito. « C'est Nisus dardant ses javelots qui tuent les Rutules près d'Euryale. Seulement ici Euryale, c'est-à-dire Arnauld, est sauf, et îsisus échappe. On est en plein succès de stratagème - ». Cependant, les suppositions se croisaient en tous sens. N'alla-t-on pas jusqu'à nommer le vieux Gomberville, un revenant qui remontait à la fondation de l'Académie^? On soupçonnait encore M. Le Roi, abbé de Haute-Fontaine, qui, dans une lettre au Père Esprit, de l'Oratoire (9 février), s'en excusa en assurant « qu'on lui faisoit trop d'honneur ». Les limiers de la police cherchaient aussi la piste, mais on éventait leurs battues; et, tandis qu'ils revenaient bredouille, les conspirateurs, réunis à la sourdine au lieu de leur rendez-vous ordinaire, chez l'abbé de Pontchâteau, riaient, portes closes, des fausses conjectures de l'adversaire et de sa rage impuissante.

liC faetotnin de Port-RoTsil. Ses imprimeurs. — II y eut là des prodiges de discrétion, d'adresse et de ruse. Si ou réussit à tromper la vigilance des plus habiles, on le dut principalement à M. de Saint-Gilles d'Asson, l'infatigable factotum de Port-Royal. Ses auxiliaires dévoués furent, entre autres, les libraires Petit, Dcsprez et Savrcux. Mais ce dernier seul courut quelque péril. Le 2 février, jour de la Purification, on vint l'arrêter, et le lieutenant criminel l'interrogea, lui, sa femme et ses garçons de boutique. Des scellés furent mis sur les presses de son imprimerie;

1. Un laquais de Pascal, nommé Picard, était dans la confidence. CVsl lui qui porlail les manuscrits à M. Fortin, proviseur du coUèfro d'Jlarcourt, où élait une presse clandestine.

2. Sainle-Beuve. (PoH-Royal H-64), C'est le cas de dire avec Virgile :

Sœvit atrox Volscens, nec leli conspicit usquam Auctoriim, nec quo se ardens immitterc possit.

Arnnuld est un sinRiilior Nisus I

3. "Si- en liioo, mort i-n I67'i, il avait ptibliô, .i quatorze ans, un éloge do la vieillesse, en 110 quatrains. Il s'essaya dans l'histoire ut le runiun.

mais, informée à temps, Mme Savreux avait recueilli les formes dans son tablier; et, passant à travers les gardes comme une autre Judith, elle alla les porter chez un voisin, où, dès la nuit, on tira trois cents exemplaires de la seconde lettre, et le lendemain douze cents. Les magistrats chargés des poursuites étaient les premiers à trouver dans leur carrosse ou sous leur serviette les pièces qui échappaient à toutes leurs enquêtes. M. le chancelier faillit en suffoquer de colère. « 11 fallut le saigner jusqu'à huit fois. » Quelques-uns eurent l'esprit de prendre plaisir à ces défis, et le président de Bellièvre attendait impatiemment chaque Provinciale, comme un abonné, pour s'en régaler. Plus d'un lisait par goût les pages qu'il proscrivait par convenance. Tel qui requérait leur lacération eût regretté fort de ne pas les avoir dans sa bibliothèque. Lorsque le Parlement d'Aix ordonna que l'ouvrage fût brûlé sur le pilori par l'exécuteur de haute justice, les conseillers qui les condamnaient ainsi publiquement ne livrèrent au feu qu'un Almanach, tant il leur en coûtait d'anéantir un seul exemplaire du chef-d'œuvre. Cette fois encore, on ne sacrifiait qu'une biche à la place d'Iphigénie, Quant au cardinal de Mazarin que les victimes de Pascal cherchaient à circonvenir, il reçut la septième lettre; mais il en rit de si bon cœur qu'il fut désarmé, du moins provisoirement.

Les salons. Propas^ande ; les miracles de la Sainte- Épine. — A plus forte raison les salons furent-ils conquis dès le premier jour *. La maison de Mme de Sablé, l'hôtel de Nevers où brillait Mme du Plessis-Guénégaud, et bien d'autres cercles à la mode devinrent des foyers de lecture et de propagande, des bureaux d'annonce et de distribution. «Jamais la Poste, dit un contemporain, ne fit de ])areilles recettes. » Des ballots d'exemplaires étaient expédiés dans toutes les villes du royaume, le plus souvent port payé; car la petite Église n'y regardait pas,

1. Les Pi'ovinciales créèrent tout un parti d'indifférents qui servit Port-Royal de son influence mondaine.

ou plutôt elle s'arrangeait de manière à n'y rien perdre, comme l'avoue AI. de Saint-Gilles, quand il écrit : « j\I. Arnauld s'est avisé d'une chose que j'ai utilement pratiquée. Au lieu de donner ces lettres à nos libraires, nous en faisons tirer de chacune 12 rames qui font 6,000, dont la moitié se donne, et dont l'autre, vendue aux libraires, paye les frais d'impression, et plus. Ainsi, nos 3,000 ne nous coûtent rien, et chacun se sauve^ ».

Faut-il ajouter que les intérêts du ciel furent aussi engagés dans l'entreprise? car on publia bientôt des miracles accomplis àPort-Royal, entre autres des guérisons opérées par la Sainte-Êpinedont cette maison possédait une parcelle. On suscita même des pèlerinages à « ce sanctuaire de la Grâce ». Dans sa seizième lettre, Pascal ne fait-il pas allusion à ces rumeurs mystiques, lorsqu'il parle d'une « voix sainte et terrible qui étonne la nature et console l'Église 2?».

Bref, l'effet produit fut étourdissant : il déconcerta les Jésuites eux-mêmes éblouis par l'éclat des coups portés au cœur de leur Institut. « Il faut avouer, disait l'un d'eux, qu'il sait mieux qu'homme du monde l'art du ridicule, et qu'il s'en sert avec toute la perfection qu'on peut souhaiter. » C'est ce qu'un autre appelait « du poison versé dans la coupe d'or de Babylone ^ ».

Lrs I»i'ovin«MnIes et 1 F^IIse gallicane. Les Jésuites «•(tndaiiinés à Pariisi et à Itoino. Censure de Bossuet. — Tandis que les rieurs accueillaient gaiement les Provinciales *, les Théologiens prenaient la chose très gravement. Dès le 12 mai 1656, alors que les sept premières avaient seules paru, le curé de Saint-Roch, M. Rousse, syndic des curés de Paris, invita ses confrères à pour-

1. On nfi s'aUendait pas à trouver Arnauld si liabile en expédients industriels. Ces Ihéolopiens étaient gens d'aiïaires, à l'occasion.

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