‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 26 sur 411 · Et tu seras unie avec ton Curiace · texte numérisé non relu

Et tu seras unie avec ton Curiace

Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.

annoncer que l'horreur d'une lutte presque fratricide * inspire aux chefs des deux peuples ^ la résolution d'en finir par un combat de trois contre trois. En attendant l'arrêt du sort, on échange déjà des gages de concorde, à la laveur d'une. trêve conclue d'un mouvement spontané.

Mais la joie des deux fiancés sera de courte durée ; car à la douceur de ces promesses pacifiques succède presque aussitôt l'impression douloureuse du premier choix qui désigne lesHoraces au périlleux honneur d'un duel où il leur faut mourir plutôt que d'être vaincus. Or ces transes vont redoubler encore lorsque sera connu le nom des champions Albains. Pour que l'anxiété devienne de plus en plus poignante, il suffit que ces deux nouvelles soient séparées par un intervalle qui permet au poète de représenter au vif ses principales figures, et d'opposer par exemple à la stoïque impassibilité du héros romain l'attendrissement chevaleresque de Curiace qui le complimente avec tant de courtoisie.

Après la scène où Flavian, un simple messager, a produit, sans le savoir, un effet si tragique par ces mots : Vos deux frèreSy et vous. — Qui ? — Vous et vos deux frères, il reste pourtant une lueur d'espérance. Car on apprend qu'au moment où chacun des combattants s'apprête à faire son devoir, les deux camps ont été pris de remords ou de pitié soudaine. En face de ces parents si proches que le caprice du hasard condamne à s'cntrctuer, ils conviennent d'invoquer les dieux en un sacrifice, pour savoir s'ilo consentent à une rencontre qui paraît impie. Outie qu'il est conforme à l'esprit romain d'associer ainsi la religion à tous les actes de la paix ou de la guerre, il y a là comme un réj)lt pour de cruelles angoisses, et les physionomies que font valoir de si saillants contrastes profitent de cet entr'acto pour se produire de plus en plus en pleine lumière ^

1. Nous 110 sommes qu'un sang ( l iiii'im pnuple en deux villes Pouniiioi nous dccliiror par des guerres civiles?

(Acle, I, scène m).

2. Melius Suffelius est le dicUleur d'Albe, et TuUus Hoslilins, le roi des Romainç.

3. Les deui héros ont à sonl. nir les assauts d'une femme et d'une nmanle.

Mais, après cet arrêt, l'action reprend un nouvel élan ; car les auspices ont enfin prononcé : la volonté du ciel ordonne et consacre l'inévitable engagement que ne peuvent )etarder les larmes dont le spectacle provoque cette explosion du vieil Horace

Qu'est-ce ci, mes enfants? Écoutez-vous vos flammes? Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs? Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs.

Les adieux déchirants ou héroïques sont enlin accomplis Sabine a dit :

Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.

Le père et le citoyen s'est écrié .

Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux.

Les adversaires sont donc aux prises ; et, tandis que l'épouse et l'amante tremblent pour leurs plus chères affections, voici qu'éclate brusquement, comme un coup de foudre, la péripétie qui nous fait croire à la défaite de Rome. Une suivante, Julie, accourt et raconte que deux Horaces ont succombé, que le troisième est en fuite, et que les trois Guriaces restent maîtres du champ de bataille. Rien de plus ingénieux que cette fausse alerte d'oîi vont procéder les plus éloquents motifs de développements. Mais laissons parler ici Corneille lui-même, et la candeur avec laquelle il fait en quelque sorte son examen de conscience littéraire. « Il passe pour constant, dit-il, que le troisième acte est un des plus artificieux qui soient sur la scène. Il est soutenu tout entier par la seule narration de la moitié du combat des trois frères, qui est coupé très-heureusement pour laisser Horace le père dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à la joie dans le quatrième. Pour le jeter dans cette erreui, il a été à propos de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit être plus posé et

plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette alarme; il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus de certitude de l'événement : il n'eût pas été excusable de se laisser emporter si légèrement, par les apparences, à présumer le mauvais succès d'un combat dont il n'auroit pas vu la fin. »

C'est à cette méprise que nous devons l'incomparable scène où le vieil Horace, uniquement sensible au deuil de Rome, qui va devenir sujette, et à la honte que la fuite de son fils fera rejaillir sur son nom, jure de lui ôter la vie de ses propres mains, pour le punir de sa lâcheté. Cet éclat de colère ravive toutes les inquiétudes de Sabine, lorsque, par un brusque retour, les félicitations de Yalcre apprennent enfin la nouvelle du triomphe au père et au citoyen qui s'écrie dans un transport d'allégresse :

0 mon fils! ô ma joie, ô l'honneur de mes jours I 0 d'un État penchant l'inespéré secours ! Vertu diafue de Home, et san^' digne d'Horace, Appui de Ion pays, et ifioire de ta race. Quand pourrai-je éloull'er dans Les embrasscmcnls L'erreui' dont j'ai formé de si faux sentiments?

En résumé, la structure des trois premiers actes est une merveille d'industrie : Corneille n'a rien fait de plus savant et de plus sublime. Or, pour grouper ainsi des intérêts particuliers autour de l'intérêt général, pour multiplier et graduer les surprises, le plus naturellement du monde, le procédé qu'il emploie rap]iclle la ruse de son héros. Car il consiste à mettre entre les diverses phases de l'action un intervalle analogue à celui que la fuite habile du jeune Horace étendit entre chacun de ses adversaires blessés.

L.es deux d«'riiî«'rs actes. — Le double péril d'Horace ooinpromet-il riiiiîtc d'intérêt î — L'ampleur qu'il a su donner à sa fable est donc un mérite tout personnel qu'il ne doit point à Tite-Live. Mais s'il convient de l'admirer, en dépit de quelques vides remplis par des monologues*,

1. On pourrait juger inutile le monologue de Sabine (Acte IH, scène i). n •Ht vrai qu'on se plaisait beaucoup alors à ces morceaux de déslaination que

ce n'est pas sans raison que les deux derniers actes ont paru sinon languir, du moins n'être plus qu'une rallonge, et comme un appendice qui contrarie l'unité d'action. Ne soyons pas ici plus indulgents que le poète i|ui fut pour luimême un juge si sévère, et condamne avec tant de désintéressement — le meurtre de Camille, — « le second péril où tombe Horace après être sorti du premier 33, — les plaidoyers du cinquième acte, — et jusqu'au rôle de Sabine qui ne se soutient pas, puisqu'après avoir occupé le premier plan dans les scènes précédentes, elle rentre tout à coup dans l'ombre et disparaît. Oui, il faut bien avouer, qu'au lieu d'être progressif, l'intérêt va diminuant. Outre que la fureur de Camille nous laisse assez froids, la violence sauvage qui fait justice de ses imprécations a le tort d'amoindrir à nos yeux le sauveur de Rome. Tandis que ce fratricide nous révolte comme un crime, notre sympathie se refuse à une victime qui semblait en démence. Ajoutons que si le vieil Horace ne cesse pas de ravir nos applaudissements, on ne saurait éprouver une crainte sérieuse pour le dernier fils dont il va défendre avec tant d'éloquence l'honneur et la vie.

Telles sont les réserves suscitées par des défauts qui tiennent moins à la conception du poète qu'au sujet même dont il subit les gênes. Sans nier la valeur de ces critiques, nous croyons pourtant qu'il est juste d'en atténuer l'importance. Et d'abord n'est-il pas incontestable que Corneille ne pouvait terminer l'action au troisième acte ? N'est-ce point un principe que le dénoùment doit décider avec vraisemblance du sort de tous les personnages, et qu'il faut les faire sortir des situations difficiles où les événements les ont engagés? Or finir le drame à la victoire d'Horace, c'eût été laisser Camille résignée à son malheur, ce qui

les actrices chantaient comme une complainte. Cette scène, où la pensée se tourne et se retourne avec une symétrie si concertée, n'en est pas moins un hors-d'œuvre qui aujourd'hui nous impatiente. — La scène iv du même acte entre Sabine et Camille est aussi un peu froide. Il y a la des redites qui n'ont pour objet que d'amuser le peuple, en attendant l'événement intéressant. — Dans une tragédie, tout doit être action, c'est à-dire servir à nouer et à dénouer rintri^fiue. à devenir préparation ou obstacle.

répugnait, à la vérité morale comme au témoignage de la tradition. Mieux valait donc suivre strictement les données d'une légende qui devenait seule responsable d'une infraction légère faite aux lois d'Aristotc.

L,e véritable sujet de la irafjt'die. — L'esprit romain dans la famille et la cité. — Quant à prétendre avec Voltaire que « le combat des Horaces convient à l'histoire, mais non pas au théâtre », c'est une opinion ([u'un chefd'œuvre suffit à réfuter. Car il faudrait être vraiment bien exigeant pour ne pas estimer assez dramatiques les infortunes de cette maison qui achète si cher sa gloire et le salut de la cité. Si l'action paraît double, ne serait-ce pas la faute d'un malentendu ? Le véritable objet que se propose Corneille n'est point en effet, comme on le croit généralement, de raconter la victoire de Rome, mais de peindre l'esprit romain, dans l'intérieur d'une famille où il représente l'influence exercée sur chacun de ses membres par les devoirs de cette religion qui s'appelle le patriotisme. Qu'importe donc que la destinée de l'État soit fixée à la fin du troisième acte ? Là ne doit pas être pour nous le principal, ou du moins l'unique intérêt. Car un personnage collectif n'excite ([u'une sorte de curiosité abstraite. Si nos cœurs se passionnent, s'ils espèrent, s'ils tremblent, s'ils sont pris de terreur ou de pitié, c'est parce qu'ils sont touchés par les dangers ou les douleurs de ces héros qui se sacrifient à la cause commune. Lorsque le jeune Horace a flétri ses lauriers par le sang de sa sœur, cesse-t-il donc de nous émouvoir, parce que, malheureux et coupable, il se voit menacé de la mort, au lieu d'être honoré d'un triomphe? Son père a-t-il perdu tout droit à nos sympathies, parce qu'on va lui ravir la douceur et l'appui de sa vieillesse ? Pour n'être pas illustres comme ceux du champ de bataille, ces nouveaux périls sont-ils si vulgaires qu'on y assiste avec une entière indiflerence? — Mais, dira-t-on, nul ne s'alarme pour l'issue d'un jugement connu d'avance. Nous répondrons qu'on ne doutait pas davantage de la victoire remportée sur les Albains; et cependant, c'est avec anxiété qu'on a suivi les accidents de cette lutte. Pourquoi donc demeurerait-on insen-

sible au danger réel de celui que l'histoire nous montre condamné par les duumvirs, et enchaîné au poteau fatal par le licteur qui commençait à lui lier les mains pour le supplice, lorsque le peuple lui fit grâce ?

Pour conclure, nous dirons que les deux actions procèdent l'une de l'autre, et ne peuvent être séparées Le dénoûmenl n'est ni la victoire d'Horace, ni le meurtre de Camille, mais JDien la sentence qui, sauvant de l'ignominie le héros du combat, fixe le sort de cette famille dans laquelle se résume l'unité des impressions produites par cette peinture du caractère Romain. Aussi le chef de cette maison est-il le principal persoiinage. C'est sur lui que se concentre l'intérêt exprimé par ces vers du cinquième acte :

Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle; Il m'en reste encore un ; conservez-le pour elle.

Les caractères. — Le vieil Horace. Le citoyen. Le père. L'héroïsme et la Wature. — S'il y a des faiblesses dans l'économie de la pièce, le rôle du vieil Horace les couvrirait à lui seul de son éclat. Aussi Voltaire a-t-il raison de dire qu'on chercherait vainement son pareil « chez les anciens et dans tous les théâtres étrangers. » Dès qu'il paraît, sa grandeur domine tout. Dès lors Sabine et Camille ne sont plus rien ; elles peuvent se retirer presque sans qu'on y fasse attention. Jamais l'Honneur et le Patriotisme n'ont parlé plus sublime langage. Citoyen avant tout, il a la majesté de ces Romains qui, prêtres et rois dans le foyer, ont sur leurs fils droit de vie et de mort *. Voilà le trait saillant de sa physionomie. Le sentiment de cette toute-puissance lui communique un caractère auguste et souverain. H a conscience de sa magistrature ; car, lorsqu'il apprend la fuite de son fils, il n'hésite pas à prononcer contre lui ce serment :

J'en atteste des Dieux la suprême puissance;

1. Le Romain pouvait vendre ses enfanti jusqu'à trois fois, selon la loi des douze Tables. Le fils avait beau se marier et devenir père, il n'eu était pas

Avant ce jour lini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains'.

Ne lui demandez donc pas les mollesses familières à l'adoucissemejit de nos mœurs. Outre que pour son pays il esi décidé à tout faire, à tout souffrir, il a foi dans l'autorité qu'il tient de la nature, et que lui confèrent les lois comme les coutumes de la patrie. Tandis que chez nous les pères semblent parfois douter de leur pouvoir, et suppléer à leur droit par la tendresse ou même la complaisance, lui, il commande avec la sécurité dune omnipotence incontestable, et acceptée comme un dogme.

Faut-il en conclure que cette énergie impérieuse exclut de son cœur les mouvements de la nature ? Au premier abord, un regard distrait pourrait le faire supposer; car le vieil Horace, comme don Diègue, ignore ces agitations et ces faiblesses qui, chez nous, passent pour être un signe de sensibilité. Mais ce serait cependant une erreur de croire que le stoïcisme étoufie en lui la tendresse.

« Prenez cette grande âme dans les moments où elle ne se surveille plus, où quelque coup inattendu ôte à l'homme l'empire qu'il a sur lui-même ; prenez-la par exemple quand ses fils partent pour le combat, et entendez-la s'écrier :

Ah! n'attendrissez pas ici mes sentiments! Pour vous encouraç:er ma voix manque de termes, Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes. Moi-même, en cet adieu, j'ai les larmes aux yeux. Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux' !

Voilà bien la tendresse d'un cœnr qui se trouble et l'avoue. Ce vieillard, qui parait si dur, sait même consoler sa fille et sa bru, Camille et Sabine, et cela, comme on console, en prenant part à leurs peines, en les ressentant:

Je ne le cèle point ; j'ai joint mes vœux au vôtres ;

moins, lui et sa femme, ?ou9 cette omnipotente tnlpUe. Le consulat même ne 1 afTanchissait pas : la loi |>olitique s'inclinait devant la loi civile.

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