III. — Le fabuliste
La nouveauté de sa fable, le drame aux cent actes divers. — Telle fut la personne, tel tut le poëte. Car chez lui la poésie était moins un talent que sa vie même. Tandis que Corneille, Racine et Boileau, n'éprouvaient qu'à certaines heures choisies l'action du dieu qui ne les prit pas tout entiers, La Fontaine subit constamment, en toute rencontre, l'intime et irrésistible influence. De là ses faiblesses et sa force ; ses faiblesses, car il ne s'appartenait plus, et vivait à la merci de tous les entraînements : sa force, car il s'élevait au-dessus de lui-même parla vertu secrète qui lui fit sentir, dans l'éclair d'une rapide intuition, toute vérité comme toute beauté^. Aussi ses vers furent-ils une sorte d'expansion involontaire et incomparable par son ingénuité. Encore aimait-il mieux jouir solitairement de ses rêves que les saisir au passage : c'est ce que prouve le tardif éveil de sa verve; car il avait trente-huit ans lorsqu'il se mit en. train d'écrire. Mais s'il se plut, ici comme ailleurs, à prendre ses aises, il est certain du moins que ce nonchalant, une fois tenté par la gloire de bien dire, fut aussi soucieux de lai perfection, qu'il l'était peu de sa fortune et de ses devoirs.
Pour résumer les mérites si divers du genre qu'il renouvela, et qui, sec et ingrat chez les uns, scolastique et ditfus chez les autres, avait été jusqu'alors indiqué plutôt qu'ex-
1. Le Phèdre de Platon. Voilà pourquoi La Fontaine oul)lia, pour la poésie, tout ce qui fait le devoir ou l'iuténH des autres hommes. Voir l'ouviage de M. Taine : Li Fontaine et ses fables (Ilaclietle).
2. Combien de pensées morales, qui, chez lui, ne viennent pus de la réflexion, et qui sont supérieures au ton habituel de sa viel 11 les duil a la grâce de l'inspiration.
ploité par les aphorismes d'Esope, les paraphrases de Phèdre, et l'exubérante improvisation du moyen âge, il nous suffira de rappeler ces vers par lesquels il délinit son œuvre :
J'oppose quelquefois, par une double image, Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,
Les agneaux aux loups ravissants, La mouche à la fourmi, faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes dix'ers
Et dont la scène est l'univers '.
Faire de l'apologue un théâtre où tous les types de la physionomie humaine sont mis en scène dans de petits drames qui amusent la raison, et nous ménagent mille émotions indécises entre le rire et les larmes, voilà donc, chez La Fontaine, la merveille d'une invention qui lient moins à la matière de ses fab'es qu'à la manière dont il les a conçues ^ Tandis que la plupart de ses devanciers, visant uniquement à la leçon morale, sacrifient le récit, et ne savent ni animer, ni peindre, lui, il ne s'intéresse qu'à la vraisemblance et à la vérité des caractères ou des mœurs. Or nul ne réussit mieux à grouper les circonstances dans l'ordre naturel qui produit l'illusion, ou à combiner d'emblée, sans calcul apparent, le choix des accessoires indispensables et définitifs ^
i. Liy. V, fable première. Il ajoutait ailleurs :
C'est ainsi que ma Muse, aux bords d'une onde pure
Traduisoit en langue des dieux
Tout ce que disent sous les cieux Tant d'êtres empruntant la voix de la nature.
Truchement de peuples divers, Je les faisois servir d'acteurs en mon ouvrage :
Car tout parle dans l'univers;
Il n'est rien qui n'ait son langage :
Plus éloquents chez eux qu'ils ne sont dans mes vers. Si ceux que j'introduis me trouvent peu fidèle, Si mon œuvre n'est pas un assez bon modèle.
J'ai du moins ouvert le chemin-, D'autres pourront y mettre une dernière main. (L. XI.)