‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 281 sur 411 · Car il a puisé ses sujets à toutes les sources · texte numérisé non relu

Car il a puisé ses sujets à toutes les sources

3. Comparez par exemple Boileau et J. P. Rousseau s'essayant après lui sur la fable ta Mort et le bùclieron

Le peintre, le naturaliste; la sensation définitive, sentiment ingénu. — Quant à ses liéros, bêles ou ger ils ont tous cette vie individuelle qui, par des nuanc aussi variées que précises, trahit d'un côté l'espèce et ]? instincts', de l'autre le rang, l'âge, la condition, le temp rament, les travers, les habitudes, tous les accidents q comportent les temps, les lieux et les personnes. Aus pourrait-on dire qu'il est, sans le vouloir, naturaliste i historien, mais par une divination soudaine qui n'eut p besoin d'apprendre pour savoir. Oui, ses- animaux no laissent un souvenir plus distinct que ceux de Eull'on. G'( ; que le savant nous montre les siens emprisonnés da une ménagerie, ou embaumés dans les salles d'un m séum, taudis que le poëte est leur compère, leur ami, semble avoir partagé leurs jeux, leurs joies, leurs sot frances ou leurs passions. Dans ses esquisses, tous les trai ont donc une justesse qui nous donne la sensation mèr de l'objet.

D'un mot, il en dit plus que n'en ferait une analys On en sait assez sur la tortue quand on l'a vue aller s train de sénateur. La belette est Demoiselle; sonnez point son long corsage et son esprit scélérat^ lui méritent bien titre. Qui a mieux peint le vol de l'hirondelle caracolai frisant l'air et les eaux, ou bien encore la bégayante coût des oisillons gloutons?

La sotte grenouille, avec ses gros yeux ronds, et ses plo geons effarés ; le canard, au regard narquois, à la démarcl goguenarde et aux refrains nasillards; le chat hypocrite son humble contenance ; le renard fripon et courtisan ; l'ou misanthrope et brûlai, le singe hâbleur et charlatan, le t boa grognon, frondeur et philosophe, le co([ turbulen*^ orgueilleux, Jeannot Lapin, étourdi, sensuel et gourmau la chèvre vive et capricieuse, gentille et proprette, le pa

f. La violence du loup qui n'est qu'un brigand ne ressemble pas chez lu celle du lion qui est roi. 11 y a chez l'un inquiétude, sottise, pollronnerie, cl l'autic une majesté qui rappelle Louis XIV et Vorsaillos. — « Si ses l'ah n'et.iicnt pas l'histoire, «i's h(pmmcs, a dit Hornardin de Saint-Pierro, el seraient pov moi un suppluiiicnl à celle des animaux. »

vre Lauaet, bonne créature succombant sous la charge, mais balourd et vaniteux, le loup maraudeur inquiet et efilanqué, l'agneau doux et dolent, le mouton benêt et peureux, le bœuf pacifique et patient, en un mot tous les hôtes du paradis terrestre, depuis la fourmi jusqu'au lion, ne figurentils pas en ses poëmes aussi naïvement que s'ils sortaient des mains du Créateur* ?

Le sens comique du moraliste. — La Fontaine n'est pas moins surprenant, si l'on considère en lui le moraliste qui pénétra profondément tous les replis du cœur humain. Sans aller jusqu'à chercher dans son œuvre des allusions faites, de parti pris, à la société qu'il avait sous les yeux (ce qui tournerait au paradoxe), on ne contestera pas du moins que des réminiscences et de furtifs reflets, venus d'alentour, nous permettent de reconnaître sous ses fictions nonseulement l'homme de tous les temps, mais le siècle même de Louis XIV. Car la cour, la ville, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le peuple, tous les originaux de l'époque passent et repassent devant le miroir où leur image se réfléchit en de fines miniatures qui valent les fresques de Molière. C'est la même puissance, mais réduite aux proportions d'un conte qui doit tout exprimer à demi-mot, et en glissant. Cette faculté dramatique est surtout sensible dans la vive aisance des dialogues où il met directement en jeu ses acteurs, au lieu de se substituer à leur initiative, et de parler en son nom. De là vient un comique imprévu qui s'ignore, parce qu'il jaillit de ces mots spontanés qui sont une explosion de nature. Si d'aventure le poëte intervient dans sa pièce, c'est encore un attrait de plus. Ne le fait-il pas à la façon du chœ.ur antique, pour prendre part à l'action, approuver les uns, railler les autres, admirer, gourmander, rire et pleurer avec ses personnages, ou parfois confesser ses faiblessas, regretter les années envolées, et s'échapper en aveux quf. l'on aime ? Car chez lui, le moi nous enchante toujours, et .:es caprices de son humeur ont tant de grâce,

1. Lorsque Granville voulut illustrer ses fables, il eut à faire peu de frais d'invention. Il lui suffit de transposer l'air dans un autre ton.

qu'on les prendrait volontiers pour une loi de ce genre dont il dit avec un si tendre accent :

L'apologue est un don qui vient des immortels;

Ou, si c'est un pivsent des hommes, Quiconque nous l'a fait mérite des autels :

Nous devons, tous tant que nous sommes,

Eriger en (.livimté Le sage par qui fut ce bol art inventé. C'est proprement U7i charme : il rend l'âme attentive,

Ou plutôt il la tient captive,

Nous attachant à des récits Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits' .

Sa première et sa seconile manière. — Ce n'ost pas qu'il ait, de prime-saut, rempli loule rôtondue de son génie. Ses préludes, sauf le (lui des détails, ne iVanchissont guère les limites de la tradition. La Cigale et In fo^irnii, le Corbeau et le renard, voilà bien la fable élémentaire'', dans son humble simplicité ; on dirait qu'il veut essayer ses ailes. Mais elles ne tardent pas à s'enhardir, et, dès la fin du premier livre, le Chêne et le roseau témoigne déjà qu'il a pris son essor. Car, en un cadre modeste, il a trouvé moyen d'introduire la plus sublime poésie. Dès lors, il est maître, il excelle; et bientôt, par exemple dans le Meunier, S071 fils et l'dne, il se joue avec tant de liberté que l'apologue semble disparaître. C'est sa seconde manière qui s'annonce. Elle consiste à s'affranchir de toute entrave, à mêler toutes les couleurs, tous les tons et tous les genres. Le motif qu'il développe va lui devenir un prétexte à l'élégie, à l'idylle, à l'épître, au conte, à l'anecdote, à la rêverie, aux mille confidences d'une fantaisie qui nous fait penser tour à tour à la grâce d'Anacréon, à l'atticisme de Térence, à la mélancolie de Virgile, à la finesso d'Horace, à la sincérité de Montaigne et à l'esprit de Voltaire, ou plutôt de Villon et de Marot : car l'ironie do LaFontainc effleure sans blesser jamais.

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