Il dit ailleurs
N'attendez rien de bon du peuple imitateur} Qu'il soit singe, ou qu'il fasse un livre, Lu pire espace, c'est l'auteur.
sion*. C'est aussi la pratique conseillée par Gliénier dans ces vers:
Je m'abreuve surtout des flots que le Permesse Plus féconds et plus purs fit couler dans la Grèce; Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux Dont j'anime l'argile, et dont je fais des dieux. Tantôt, chez un auteur j'adopte une pensée, Mais qui revêt, chez moi, souvent entrelacée. Mes images, mes tours, jeune et frais ornement; Tantôt je ne retiens que les mots seulement : J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre. La prose plus souvent vient subir d'autres lois, Et se transforme, et fuit mes poétiques doigts : De rimes couronnée, et légère, et dansante, En nombres mesurés elle s'agite et chante.... De ce mélange heureux l'insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur.
Maint exemple nous apprend comment cette transfusion devint chez La Fontaine un principe d'originalité ^, et cela
1. A plus forte raison est-il dans son droit, quand il emprunte aux inconnus. C'est alors qu'on peut lui appliquer ces vers :
Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur,
7t. Ces vers du Chêne et du Roseau :
Le vent redouble ses efforts
Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel étoit voisine Et dont les pieds touchoient à l'empire des morts.
Ne sont-ils pas une traduction de Virgile disant :
Qux quantum vertice ad auras Mtherias, tantum radiée in Tartara tendit. (Qéor. 1. II, 291 )
Ingrediturque solo, et caput inter nubila condit. {Éiiéid. 1. IV, 177.)
Dans ce passage :
Dieu permet aux moutons De retrancher l'excès des prodigues moissons.
Nous reconnaissons encore celte expression des Géorgiques :
Luxuriem scgetum lenerd depascit in herbâ. (1. Il, 401.)
Ailleurs, il reflète Horace ; ce trait : Vitae summa brevis spem nos vetat inchoare longam, est devenu :
Quittez le long espoir et les vastes pensées.
Il retrouve aussi le sentiment de Lucrèce, pour décrire « le temps où tout aime el pullule dans le monde. »
Il puise même dans des fragments oubliés. Cs mot des Satires Ménip-
d'autant plus que cet adorateur des anciens n'a jamais vu dans les livres des instruments de travail, mais la volupté d'un goût étranger à toute préférence exclusive. Disciple de « la simple nature*,» il est d'ailleurs, parmi les poêles du dix-septième siècle, le seul chez lequel la greffe latine ait amélioré la sève gauloise. Trouvète malin, tout imbu de l'esprit d'où naquirent les fabliaux, il en a reçu l'héritage plus directement que Marot lui- même. Le signe en est un tour d'imagination preste et leste, un vers alerte et V souple, l'art d'eftleuier les ridicules innocemment et sans éclat, cette délicatesse qui atténue toutes les sensations, ce coloris discret qui se joue parmi les nuances, ce sourire qui lutine autour des objets et laisse deviner au lecteur la finesse d'une arrière-pensée comique, enfin ce don merveilleux de philosopher à la dérobée, sous forme de badinage, du coin de l'œil, avec bonne humeur et sans intention méchante.
Sa langue. Saveur gauloise, franchise populaire, expressive familiarité. — Cette parenté se trahit dans la langue même qu'il emploie. Car sa verte saveur rappelle Villon, Rabelais et Régnier, non sans tempérer pourtant la crudité de leur franchise. Mais en s'accommodant à la politesse contemporaine, les termes dont il se sert gardent souvenir de leur origine : tout voisins de la source d'où ils jaillirent, ils ont une physionomie indigène où se manifestent les instincts qui les avaient jadis suscités spontanément. Ils sont si vivants, qu'ils semblent éclos, à l'heure même, sur les lèvres du poète, et produits pour la première fois par l'impression ou le contact de la réalité présente. De là vient qu'au lieu d'avoir la sécheresse des chiffres, ou d'être une monnaie usée par la circulation, ils parlent aux yeux par les images les plus saillantes. C'est que La Fon-
fiées de Varron; Venti phrenelici septentrionum fiUi , ne lui suggcre-t-il pas :
Le plus terrible des enfants Que le nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
t. Ils se moquent de moi, qui, plein de ma lecture,
Vais partout pri!'cl'.ant l'art de la siiM|ile nature.
taine ne recule jamais devant ce mot propre qui donne aux choses tout leur relief. Est-il question d'un marchand; il n'hésite point à nommer « les facteurs, les associés, les ballots et le fret » ; il ne déguise pas sous des périphrases la vente « du tabac, du sucre, de la porcelaine et de la cannelle, n Met-il en scène un singe qui s'amuse à faire des ricochets avec les louis de son maître; il entre dans le détail du trésor , appelle chaque pièce par son titre, énumère les « pistoles, les doublons, les jacobus, les ducatons et les nobles à la rose. » Au lieu de voiler par des circonlocutions les objets que dédaignaient alors les gens de cour, il dit bravement : « une bique^ un loquet^ un cotillon^ un jupon » ; il peint « le tripotage des mères et des nourrissons ; » il nous fait entendre les « pétarades » du cheval ; il ne craint pas même l'odeur du fumier', et risque le vocabulaire villageois sans le moindre scrupule de fausse noblesse. C'est ainsi qu'il écrit :
Et chacun de tirer, le mâtin, la canaille, A qui mieux mieux : ils firent tous ripaille^.
Le ton famillier de cet idiome populaire que Malherbe, aussi lui, prisait fort, agrée tellement à son humeur, que cette habitude le suit parfois jusque dans les rencontres où le sujet comporte un tour plus relevé. Voyez comme il fait la leçon à ces princes « qui vont s'échauder en des provinces, pour le profit de quelque roi. » Eût-il affaire à un de ces dieux dont il rajeunit l'antiquité*, à Borée, par exemple, il dira sans façon :
Notre souffleur à gaçe S'enfle comme un ballon, Fait un vacarme de démon.