On pourrait lui appliquer ce vers
Il ne faut pas juger des gens sur l'apparence.
trine de Descartes sur l'automatisme des bêtes. Tandis que les superbes et les dédaigneux les réduisaient à n'être que d'insensibles machines, lui, le rêveur qui s'était un jour attardé jusqu'au soir à suivre l'enterrement d'une fourmi, il se fit l'avocat des humbles héros qu'illustraient ses fables, et réhabilita la merveilleuse intelligence de ces instincts que Gassendi appelait « la fleur la plus vive et la plus pure du sang. » Il propose donc ses explications sur ces subtiles matières, et revendique pour se>^ clients, pour ses amis, le privilège d'une parcelle de souffle divin',
Quintessence d'atome, extrait de la lumière, Je ne sais quoi plus vif, cl plus mobile encoi Que le feu....
Cette sorte d'âme obscure, il la met dans l'enfant, ainsi qu'en l'animal auquel il appliquerait volontiers ce vers de Lamartine :
Frère à quelque degré qu'ail voulu la nature.
Pour démontrer ses fantaisies platoniciennes, que d'ingénieux exemples n'allègue-t-ilpas, et le cerf poursuivi qui en suppose un plus jeune, etla perdrix qui contrefaitla boiteuse, et les castors architectes, et la stratégie des renards polonais, et les expédients des deux rats qui veulent sauver leur œuf 1
Mais ici La Fontaine ne perd point l'équilibre ; pas d'ambitieuse théorie : sa croyance n'est que sentiment : car il ne s'aventure jamais au delà du raisonnable. Cette mesure, nous la retrouvons encore en d'autres excursions de ce genre, notamment dans la fable oii son philosophe Scythe représente « ces indiscrets stoïciens » qui retranchent de l'âme
Désirs et passions, le bon et le mauvais, Jusqu'aux plus innocents souliails.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame. Us Citent (le nos cœurs le [>rincipal ressort; Ils font cesser de vivre avant que l'on soit morl',.
f. Dirinx fifirtirulnm aura, (lîoracc.) 3. Livre MI, fable 20,
Terminons en disant que, chez lui, ce goût de spéculation recouvre toujours le respect des vérités universelles, et s'associe souvent à des éclairs de foi religieuse ;
Vouloir tromper le ciel, c'est folie à la terre ; Le dédale des cœurs en ses détours n'enserre . Rien qui ne soit d'abord éclairé par les dieux : Tout ce que l'homme l'ait, il le fait à leurs yeux, Même les actions que dans l'ombre il croit faire'.
Aimer les hommes, leur être bienfaisant, supporter leurs défauts pour que les nôtres nous soient pardonnes, suivre la loi de nature, se confier à Dieu, ne chercher ni à juger la création', ni à prévoir l'avenir, voilà donc les conseils qu'insinue sa morale tolérante dont le ton s'éleva sensiblement, dans les années voisines d'une conversion aussi ingénue que ses faiblesses : témoin ces derniers vers qui furent comme son testament :
Apprendre à se connoître est le premier des soins Qu'impose à tous mortels la majesté suprême. Vous ètes-vous connus dans le monde habité? L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité ; Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
Troublez l'eau : vous y voyez-vous?...
Cette leçon sera la fin de mes ouvrages : Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir! Je la présente aux rois, je la propose aux sages :
Par ou saurois-je mieux finir ' ?
1. LOracle et l'impie (Livre VI, fable 26). H disait dans le Bûcheron et Mercure :
Ne point mentir, être content du sien, C'est le plus sur : cependant on s'occupe A dire faux pour attraper du bien.
Que sert cela? Jupiter n'est pas dupe.
(Livre V, fable 1.)
2. D'autres docteurs développeront mieux que Garo l'argunient des causes finales, mais il ji.ge que Dieu fait bien ce qu'il fait: il croit à la Pro\idence
3. Livre XII, fable '26. Le Jaqe arbitre, l Hospiialier et le ScHIalre. M. Nisard a dit excellemtnenl: « La Fontaine est le lait de nos premières années,
le pain de l'homme niiir, le dernier mets substantiel du vieillard C'est le>
génie familier de chaque foyer.... Il nous fait aimer cette vie, sans nous cacher une seule de ses misères.... Il n'y a de plos populaire que le livre de la religion. Celui qui n'a que deux ouvrages dans sa maison a les fables de La Fontaine.» T. III, p. 132. Hist. de la lilt. franc.
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Son enfance. — Fils d'un greffier' au parlement de Paris, et d'Anne de Niélé, Nicolas Boileau Despréaux naquit à Paris, le 1" novembre 1636, rue de Jérusalem-, non loin de la Sainte-Chapelle, dans la chambre même où le chanoine Gillot avait collaboré à la Satire Menippée, en face de la maison qui fut le berceau de Voltaire ^ Agé de de deux ans lorsqu'il perdit sa mère, il ne connut point ces douces affections (jui développent la sensibilité. Cadet d'une nombreuse famille*, abandonné aux soins d'une vieille gouvernante acariâtre qui le relégua plus d'une fois au grenier, dans une sorte de guérite, il eut une enfance triste, pesante, malingre et taciturne. Aussi son père disait-il volontiers de ce dernier venu : « Pour celui-là, c'est un bon garçon qui ne dira jamais de mal de personne. » On le mit le plus tôt possible, vers sept ou huit ans, au collège d'Harcourt, puisa celui de Beauvais oii se termineront ses études. IjOpération de la taille qu il subit, en quatrième, et
1. Gilles Boileau. Le surnom de De.ipréaux que porta son fils lui vint d'un pre.iltenanl à la maison de campagne que son père possédait à Crosnes, près Villeneuve Saint-Georges.