Au collège de Beauvais
2. Cette somme servit, dit-on, de dot à Mlle Marie de Bretonville qu'il avait aimée, et qui entrait en religion.
216 BOILFAU.
Un autre, l'abbé Jacques Boileau, docteur en Sorbonne, doyen de l'église de Sens, puis chanoine de la Sainte-Chapelle, possédait plus décidément encore le don de facétie et de gaillardise, non sans une pointe de jovialité bouflonne qui tournait volontiers les choses en caricature ^ En cela s'accusait chez lui l'air de famille, mais avec excès. A ses coups de boutoir, à la verdeur de ses brusques gaietés manquait trop la solidité d'un emploi judicieux ; il annonçait pourtant son frère Nicolas, dont le mérite original sera d'associer la malice héréditaire à ce bon sens magistral qui fera dire à un de ses amis : « Il y a plaisir à entendre cet homme-là: c'est la raison incarnée. » Aussi AI. Sainte- Beuve écrit-il spirituellement : « Quand la nature créa Gilles, elle essaya un premier crayon de Nicolas; elle resta en deçà et se repentit, elle prit le crayon et appuya quand elle fit Jacques; mais cette fois elle avait trop marqué. Elle se remit à l'œuvre une troisième fois, et ce lut la bonne. Gilles était l'ébauche, Jacques la charge, Nicolas est le portrait. »
Ses débuts, iOOO. Opportunité de la satire littéraire. — Voilà ce que justiiièrent dès l'abord ses premières satires^. A vingt-tjualre ans, lorsqu'il débute, en 1660, il apparaît armé de toutes pièces. Il a déjà l'autorité de l'Aristarque, dont l'inspiration constante sera la haine d'un sot livre. Dans sa voix ne vibre pas le timbre ému de la
1. Vu moliniste disant un jour devant lui que Pascal, retiré à Port-Royal, y faisait des souliers par pénitence, l'abbé répliqua : « Je ne sais s'il faisait des souliers; mais convenez, mon révérend, qu'il vous a porté une fameuse botte. » — Un jour, le (;ranrl Condé passant par la ville de Sens, fut complimente [lar les corps et compat^nie de la municipalité; il se plaisait à se moquer des orateurs; et, quand vint le tour de l'abbé Hoilcau. pour le déconcerter, il avança sa tête et son grand no/, du cote du doyen, comme s'il laisait semblant de le mieux écouler. L'abbe s'apergut de la malice, H, feignant d'être inteidit, il commença ainsi son compliment avec une crainte alleclee : « Monseigneur, votre Altesse ne doit pas être surprise de me voir trembler en paraissant devant Elle, à la télé d'une compagnie d'ecclésiastiques : car, si j'étais à la tète d'une armée de trente mille hommes, je tremblerais bien davantage. » Charme de ce début, le prince embrassa l'orateur, sans le laisser achever.
a. Le départ du poète, 1660. — Le genre satirique, 1663. — La rime et ia raison, à Molière, leod.
jeunesse. De cet âge il n'eut jamais le rayon et la flamme, mais seulement un entrain de vaillance prêt à tout oser pour la cause de l'esprit français. Or c'était une vertu nécessaire à son dessein; car il ne visait à rien moins qu'à faire rentrer dans le néant cette foule de rimeurs en vogue, dont le crédit ne prospérait que par l'aveuglement du goût public.
Il semble pourtant qu'après Malherbe et Corneille * ii ait suffi de se régler sur d'excellents modèles. Mais il n'en fut rien; car de 1627 à 1660, toute tradition périclitait, faute d'une doctrine qui fit loi définitive. Dociles aux influences de la mode, les intelligences flottaient à l'aventure dans une anarchie qui ressemblait au pèle-mèle politique de la Fronde. Autant la prose était déjà sûre d'elle-même, autant la langue du vers fut alors indécise et factice. Les beautés du Cid n'avaient point fait prendre en dégoût les platitudes de Scudéry. On mettait le père Lemoine au même rang que Virgile. L'Espagne envahissait notre littérature comme nos provinces. La contagion de ses défauts^ avait atteint les deux genres qui se partageaient les sufi'rages mondains, l'un, soutenu^ qui comprenait les pièces de théâtre, les poëmes descriptifs et l'épopée; l'autre, galant, où foisonnaient les vers à Iris, les badinages renouvelés de Marot, les requêtes et les remerciements, en un mot, ces mille riens qu'on appelait conceptos au delà des Pyrénées, et concetti au delà des Alpes '.
Les -victimes de Boileau. — Deux sortes de poëtes usurpèrent la faveur des salons. C'étaient d'abord les continuateurs de Ronsard, restés fidèles à ce système de facilité prolixe qui permit à leur maître d'expédier quatre cents vers dans sa journée ^ Puis venaient les prétendus disci-
1. Corneille lui-même avait eu ses écarts. En lui se confondaient le puéril et le grandiose, la déclamation et la simplicité sublime, l'emphase espagnole et le pur génie français.
2. La subtilité précieuse, l'afféterie, l'abus des métaphores, le clinquant avaient été mis à la mode par l'école de Gongora, d'oii leur vient le nom de Gongorisme.
3. On cherchait Ze grand fin, le fin des choses, le fin du fin. (Voir M. Nisard, Eut. de la litt. fr.)
4. Godeau, évèque de Grasse, improvisait en un jour trois cents vers en
pies de Malherbe, ceux qu'il eût désavoués, ces puristes qui, outrant ses prescriptions. jusqu'à l'absurde, ne se proposaient que des tours de force, transportaient la difficulté des choses aux mots, et s'ingéniaient à rimer richement des pauvretés*.
Or ne disons pas que Boileau allait s'attaquer à des morts : car ces oubliés d'aujourd'hui tenaient alors le haut du pavé, grâce aux grands seigneurs dont ils furent les clients, ou aux coteries qui les prônèrent comme leurs patrons. S'en prendre à Chapelain, par exemple, n'était-ce pas s'exposer aux vengeances de ses Mécènes, du duc de Longueville qui doubla sa pension pour le consoler d'une épigramme, ou du duc do Montausier qui voulut bâtonner LaMénardière et jeter Linière à la Seine, pour leur apprendre à respecter son favori^?
Tous ces improvisateurs médiocres se tenaient d'ailleurs par la main. Le quartier général de leurs cabales fut, entre autres, le salon de Mlle de Scudéry,où, se réunissant tous les samedis autour du poëte de la Pucelle, ils se concertaient pour affermir leur crédit, et ruiner celui de leurs adversaires'. Qui pourrait contester la puissance oaculte ou déclarée de ce grand distributeur des grâces que Golbert, dans le voisinage des maîtres, choisissait pour régler la répartition des libéralités royales*? Oui, lancer un trait contre le mieux rente de tous les beaux esprits^ c'était pres-
stances de dix. — Dans YAlaric de Scudéry, il n'y a pas moins de cent cinquante descriptions. L'une, celle de la bibliothèque d'un ermite, tient presque la moitié du cinquième livre.
1. L'un d'eux, Gomberville, s'était rendu cùlèbre par sa haine pour le mot car. Il en demandait rabolilion à l'Académie, et se vantait de ne l'avoir pas employé une fois dans les cinq volumes de son Polexandre.
a. Car tout n'iroitque mieux
Quand de ces médisans, l'engeance tout entière, Iroit, la tête en bas, rimer dans la rivière.
{Sat. IX.)
3. En 1696, ils tenaient encore La Bruyère en échec, après son discours académique.
4. Scguicr se vit forcé de supprimer un privilège donné à La Mcnardière, pour le punir d'une critique contre Chapelain. Des comédiens de Clermont furent censurés pour l'avoir joué sur leur théâtre.
que un crime de lèse-majesté, vers le temps où six éditions de la Pucelle s'épuisaient en dix-huit mois, et quand Louis XIV faillit donner pour précepteur au Dauphin celui devant lequel Racine lui-même s'inclina si bas, en disant : « Je rapporterai le jugement de M. Chapelain comme le • texte de l'Évangile, sans y rien changer. »
Boileau fut donc seul contre tous lorsque, dans le silence universel, il résolut de s'insurger contre le personnage qu'il rendit ridicule, au moment où les plus grands tremblaient devant ses oracles. Cette témérité qui parut d'abord un scandale, et eut bientôt pour elle tous les rieurs, il en prit l'initiative, à ses risques et périls , et se proposa d'opérer dans la poésie française une réforme analogue à celle que Pascal avait accomplie dans la prose. Or il y réussit à ce point que l'on peut dire avec M. Nisard : « La matière d'un grand siècle littéraire existait en France, avant Boileau, de même qu'avant Louis XIV, dans la France victorieuse de l'Espagne et de la féodalité, il y avait la matière d'une grande nation. Mais comme il fallait un Louis XIV pour organiser cette nation, et lui apprendre ce dont elle était capable, il fallait aussi un Boileau pour diriger toutes les facultés, discipliner toutes les forces, et faire voir à la France une image éclatante de son génie dans les lettres'. »
L'originalité de Boileau. — Voilà son originalité vraie. Elle consiste dans la satire littéraire. Vengeur et conservateur du goût, il parle sur ses contemporains comme la postérité même *. Sans se laisser troubler par l'influence des personnes, les caprices de la mode ou les intérêts d'amourpropre, il sut mettre chacun à son rang, discréditer les uns par ses censures, consacrer les autres par son estime, enseigner toutes les bienséances du langage, et graver dans tous les esprits, en traits ineffaçables, les vérités qui doivent être la conscience de tout écrivain. En dehors de
1. Disons du moins que Boileau contribua plus que tout autre à enhardir Molière, Racine et La Fontaine, à les éclairer sur eux-mêmes, et hâter l'heure où ils se fixèrent dans la perfection.
2. n ne fut en défaut que bien rarement, lorsqu'il mit Voiture à côté d'Horace, quand il méconnut Quinault, quand il oublia de nommer La Fontaine.
220 BOILEAD.
cette magistrature exercée par un juge presque infaillible, nous accorderons volontiers que ses devanciers lui ont été supérieurs. Horace et Régnier* sont des moralistes ou des peintres près desquels pâlit un talent de conception qui dévie aisément vers le lieu commun, et ne se relève que par le détail de la facture ou l'agrément du portrait. Mais, dès qu'il s'agit des ouvrages de l'esprit, il reprend tous ses avantages ; car c'est là que triomphe sa faculté souveraine, cette pure raison dont il a pu dire, sans craindre un démenti :
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces, Sont recherchés du peuple, et reçus chez les princes? Ce n'est pas que leurs sons, agréables, nombreux. Soient toujours à l'oreille également heureux : Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gène la mesure; Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure, Mais c"est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux yeux, et va saisir le cœur; Que le bien et le mal y sont prisés au juste, Que jamais un faquin n'y tient un rang auguste, Et que mon cœur toujours, conduisant mon esprit, Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit. Ma pensée au grand jour partout s'oH'ro et s'expose. Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose *.
En ce domaine qui lui est propre, quelle nouveauté de style vif, net, et tout personnel ! Gomme il sait donner à chaque idée son relief et sa lumière! Quelle plénitude d'expression ! que de justesse dans sa verve ! que de sincérité dans ses éclats! Quel accent de poêle anime les arrêts d'un législateur toujours fidèle à sa maxime:
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable!
Un de ses chefs-d'œuvre en ce genre est cette satire IX qu'il adressait à Son esprit. Dans ce sujet familier, il revit tout entier; nous l'y retrouvons tel que nous le montre ce beau buste de Girardon, que l'on jieut admirer au musée de
1. Ajoutons pouitant une reslricliun. Où suffisent riniagination et l'esprit Régnier excelle ; mais pour fustiger les vices, il manque d'autorité.