‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 295 sur 411 · Êpllre à Seignelay · texte numérisé non relu

Êpllre à Seignelay

sculpture. C'est la même attitude un peu fière, avec ce port de tète assuré que ne dépare point la noblesse d'une ample perruque ; voilà bien son regard fin et viril, son sourire moqueur, sa bouche railleuse et mordante, dont la lèvre entr'ouverte ne sait pas retenir le trait, cette cordialité qui tempère ses brusqueries, ce mélange d'humeur sourcilleuse et de franchise enjouée, oià l'ingénieux s'associe au judicieux; ce qui communique à l'ensemble de sa physionomie un air d'autorité dont le caractère imposant n'exclut point l'attrait d'une bonhomie sympathique.

L,'homme et le poète. — Il y eut, en effet, peu d'hommes d'un commerce plus sûr. Si la sévérité de ses jugements condamna des vers misérables à un juste mépris, la dignité de sa vie fut aussi la censure des mœurs littéraires qu'il réforma par ses exemples. En recevant les dons du souverain qui représentait l'Etat, il n'aliéna jamais son indépendance. Louis XIV faisant un jour rechercher le grand Arnaud, pour l'envoyer à la Bastille , « Le roi est trop heureux pour le trouver, » dit Boileau. N'osa-t-il pas qualifier Scarron de « méchant poëte, » devant sa veuve, alors toute-puissante? Tandis que tant de muses mercenaires se mettaient aux gages des sots de qualité, il conserva, par sa tenue, le droit de dire bien haut :

Travaillez pour la gloire, et qu'un sordide gain Ne soit jamais l'objet d'un illustre écrivain' l

Car ses ouvrages, il les donna sans compter, et son désintéressement n'eut d'égale que sa générosité. Le célèbre avocat Patru ayant été réduit à vendre ses livres. Despréaux lui acheta sa bibliothèque un tiers de plus qu'elle ne valait, et à la condition qu'elle ne lui reviendrait qu'après le décès de son premier possesseur. Un de ses ennemis, Boursault, raconte qu'en 1683, la pension de Corneille ayant été supprimée, il courut chez le roi, prêt à offrir la sienne à l'au-

l. Il ajoutait, à l'adresse de Racine, forcé par des nécessités domestiques de vendre ses ouvrages :

Je sais qu'un noble auteur peut sans honte et sans crime, Tirer de son travail un tribut légitime.

teur de Cinna^ s'il n'avait pas obtenu réparation d'un oubli qui l'indignait. Aussi, de quel prix n'était pas son amitié. ! Il protégea Molière vivant contre les menées d'une cabale hypocrite, et il versa sur sa tombe une larme vengeresse. Il mérita que Racine, à son lit de mort, lui fit cet adieu : « Je regarde comme un bonheur de mourir avant vous. »

L'accuser de sécheresse serait donc calomnier un honnête homme, dont la sensibilité ne fut pas moins ardente à l'éloge des bons ouvrages qu'au blâme des mauvais. Car, lorsqu'il loue, c'est à plein cœur, et d'un vers passionné, sous lequel tressaille l'émotion d'une âme que réjouit le bonheur d'admirer. Voyez alors comme il se déride, et s'épanouit. Quelle chaleur pénétrante ! Quel feu de conviction ! Y a-t-il un applaudissement plus attendri, plus fraternel que cette épître à Racine (1677), où chaque mot porte, où, par une éloquence dont les beautés ne sont que l'instinct de la justice, il se montre tout à fait digne du haut rang qu'il occupe parmi les maîtres de son siècle, c'est-à-dire arbitre puis.samment établi dans un genre où il e>:celle, n'enviant rien à personne, distribuant la sentence avec une impartiale équité, respecté des uns, craint des autres, et classant ceux mêmes qui sont au-dessus de lui, comme le Caton de l'Elysée Virgilien; His dantem jura Catonem?

Les iiriiici pales époques de sa vie lîitcraipe. —' Ne pouvant ici le suivre dans toutes les occasions où se déployèrent les mérites que nous venons de signaler, distinguons du moins les principales périodes de sa vie littéraire.

1° La première, qui va de 1660 à 1668, est toute militante. Ces huit années correspondent à la jeunesse d'un poète dont la tête grisonna de bonne heure: elles compriMinent neuf satires; les unes se distinguent par la vivacité du badinage, ou l'art de tourner élégamment les plus menus détails en descriptions plaisantes; et les autres*, purement

1. Il y en a quatre de ce genre : A Molière, la rime et la Raison I6fi4 ; — le Re}ias ridicule, 1665; —le Genre .ialiri(jue, 1063; — A son l'aprit, 16(i7. Dans les autres, il est versificateur U<U}ile, exact, scrupuleux et piquant, lïTai»

critiques, nous font assister à ses combats contre les sots rimeurs. Ce sont les plus intéressantes; car il est là comme à la fête, il s'en donne à cœur joie. C'est en vain que Gotin lui prodigue l'injure et la calomnie, l'appelle le sieur Des Vipéreaux, l'accuse « d'ériger partout des autels à Ja débauche, par le décri de la raison et de la justice, par la profanation du trône, » ces libelles diffamatoires ne désarment pas l'ironie d'un bon sens qui

Appelle un chat, un chat, et Rollet un fripon.

Chapelain a beau travailler sournoisement pour faire briser le sceau du privilège accordé au « satirique effréné '; » Boileau, qui ne prétend à aucune pension, n'en est pas moins impitoyable à chasser les intrus du Parnasse, et à donner le coup de grâce à ses ennemis impuissants^. Ce fut aussi vers le même temps qu'il se moqua des héros de roman, dans un dialogue oii il fustigeait le Cyrus et la Clélie de Mlle de Scudéry ; mais, pour ne point chagriner « une fille qui, après tout, avoit encore plus d'honneur que d'esprit, » il attendit sa mort avant de livrer à l'impression une parodie dont l'à-propos divertissait les compagnies.

2° La seconde époque, qui s'étend de 1669 à 1677, est celle de sa maturité. Maître du champ de bataille, fort de son crédit à la cour et des suffrages publics, il se pacifie de plus en plus. Sa réputation même l'oblige à des ménagements. Apprécié du roi, qui le nomme son historiographe, il épargne des vaincus, et songe à profiter de sa victoire, pour donner des lois à la poésie rentrée enfin dans le devoir. C'est alors que, sous la dictée d'Horace dont il n'a pas la grâce et l'abandon, il promulgue son Art poétique (1674), non sans récréer ses loisirs par les quatre premiers chants du Lutrin (1672-1674). Ce changement de ton est sensible dans ses épitres, où il dit en propres termes •

Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable ; '

moraliste de second ordre. Les sujets sont petits. C'est du simple bon sans relevé par des portraits.

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