Allusion à Corneille, et à ses subtiles dissertations
2. Il lance encore ici un trait contre VHéraclius de Corneilla :
Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer, De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer.
ÉUTDES LITTÉRAIRES. 11. — 16
loi qu'Aristote lui-même eût jugée trop exclusive. Mais, si ces rigueurs paraissent lyranniques, nulle objection ne s'élèvera contre les conseils qui invitent le poète à respecter la vraisemblance^, à substituer parfois le récita l'action^, à ménager des péripéties graduées par une progression hai3ile', enfin, à préparer, par des moyens logiques, un dénoûment naturel et saisissant.
Sur la foi d'Horace, qui lui sert ici de guide préféré, Boileau se risque ensuite à tenter l'histoire de la tragédie Bt de ses origiDes. Or, si l'épître aux Pisons a pu se tromper sur une question que les savantes études de M. Patin ont seules éclairée d'un jour tout nouveau, nous pardonnerons facilement à un poëte moins bien informé des erreurs répétées de confiance par les lettrés les plus consciencieux d'un âge où l'antiquité grecque ne fut intimement connue que de Racine et deFénelon. Il loue sans doute avec justesse l'harmonieux génie de Sophocle; mais il confond les légendes de Thospis et de Susarion, il prête à Eschyle un brodequin au lieu d'un cothurne, il lui reproche à tort des vers raboteux, et ne dit pas un mot d'Euripide.
Le moyen âge lui était encore moins familier. Aussi consure-t-il vertement les plaisirs de nos aïeux, qu'il accuse d'avoir « abhorré le théâtre, jj Cette boutade est presque une calomnie. C'est du moins oublier trop la vogue de ces Mystères qui, écoutés par les foules, pendant plusieurs siècles, avec édification et plaisir, furent supprimés par l'ordonnance de 1548, pour avoir dégénéré en récréation légitimement suspecte aux délicats, dont elle offensait le goût, et à l'Église qu'alarmaient les audaces de l'esprit gaulois \
t. Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
2i .... n est des objets que Tart judicieux
Doit offrir à l'oreille, et reculer des yeux....
3. Que le trouble toujours croissant de scène en s"on« A son comble arrivé se débrouille sans peine.
4. Il eût été digne de Boileau d'ajouter que ce genre avait été transforme et renouvelé par un coup de génie, gr.ice à deui rcjeions imprévus, In Polyeucle de Corneille, et le Saint-Gencst de Hotmii.
BOILEAU. 2'i3
Boileau préfère Racine à Corneille. — Du reste, CBS ébauches naïvement barbares ne pouvaient agréer à un contemporain de Corneille et de Racine. De ces deux poètes toujours présents à sa pensée, Boileau préfère évidemment celui qu'il consola par de généreux accents, après la disgrâce de Phèdre. C'est ce que témoigne ici plus d'une allusion, entre autres ce passage où parlant de l'amour, dont
la sensible peinture,
Est, pour aller au cœur, la route la plus sûre,
il veut que cette passion paroisse une foiblesse et non una vertu, mais à condition que le poëte n'aille pas, reniant la vérité de l'histoire ou des mœurs,
Peindre Caton galant, ou Brutus dameret'.
Car il faut conserver à chacun « son caractère propre »; jusque dans les occasions oii il s'agit d'un personnage imaginaire, il convient donc,
Qu'en lout avec soi-même il se montre d'accord, Et qu'il soit jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord'.
L'épopée; le merveilleux païen et chrétien. — Ces
lois qui régissent le théâtre gouvernent aussi l'épopée, dont « le vaste récit »
Se soutient par la fable, et vit de fiction.
C'est dire qu'ici le merveilleux est un de ces éléments sans lesquels la poésie est morte, ou rampe sans vigueur. Mais Boileau ne permet pas d'autres sources que la mythologie, qu'il célèbre sans la bien comprendre; car il ne voit guère en elle rr-i'un système d'allégories abstraites. Il ne conçoit pas une tempête sans l'intervention d'Éole. Pour lui, la mer, cest Neptune en courroux qui gourmande les flots; la foudre, cest Jupiter armé pour effrayer la terre. 1!
1, Allusion à la Clélie où Brutus est aussi dameret qu'Horatius Coclès, el chante des couplets langoureux.
Servetur ad imum'
2ualis ab incepto processerit, et ■^ibi constet.
[Uoraoe,
ne souffre point qu'on oteà Pansa flûte, aux Parques leurs ciseaux, à Thémis sa balance, au temps son horloge, à Caron ^a. barque, où il passe le monarque ainsi que le berger. En un mot, il reste fidèle aux Dieux de l'Olympe, et ne voit pas de salut pour le poëte en dehors du paganisme.
Aussi proscrit-il Astarotli, Belzébuth, Lucifer, « le diable hurlant contre les cieux, » les saints et les prophètes. Il déclare très-haut que les « terribles mystères » de notre loi d' ornements égayés ne sont point susceptibles, n'en déplaise au Tasse dont le succès ne le désarme pas. — Avouons que ces arrêts sont sujets à révision. Sans rappeler le Génie du Christianisme, où Chateaubriand venge victorieusement une poétique méconnue, il suffira de nommer Dante, Milton et Klopstock pour démentir une thèse ingrate et rétrograde. Mais, au lieu de traiter avec irrévérence une opinion que partageaient tous les honnêtes gens du dix-septième siècle, mieux vaut en voir la cause dans le dégoût d'un bon esprit qui venait de lire, non le Paradis perdu, dont il ignora les beautés, mais le Clovis et la Pucelle. Ajoutons qu'à la prévention littéraire s'associèrent les scrupules du croyant, aux yeux duquel est coupable l'indiscrète confusion de la table et de la vérité.
Boileau a donc du bon sens jusque dans ses préjugés, A plus forte raison l'écouterons-nous docilement, quand il s'accorde avec Horace pour conseiller le choix d'un héros intéressant, la simplicité du début, la sobriété des descriptions, et la nouveauté des images. L'éloge d'Homère, qui partout divertit et jamais ne nous lasse, couronne dignement ces leçons parfois incomplètes ou entêtées de parti pris, mais souvent substantielles, et toujours variées par d'ingénieuses saillies d'humeur satirique.
La comédie; ses ori{;iiies; vérité dos niaMirs , les trois Ages. — Abordant ensuite la comcdir. par une transition qui n'est pas légère, il retrace son histoire avec vivacité, mais non sans erreuis ou lacunes; car il se trompe lorsc[u'iJ lui donne la ville d'Athènes pour berceau' ; et, s'il indique
I. Kù|i.i), bourg, ùii, chant. — Son • heureuse > folie fut promenée dans les bourp.'ides sur le chariot de Susarion.
ses deux âges, l'ancien etle nouveau, il ne dit rien de celui qui, représenté par le Plutus, tut intermédiaire entre « la licence » dont il fallut « arrêter le cours » et la décente liberté de Ménandre.
Étudier la nature qu\m geste nous découvre, et qu'unrien fait paroUre^ voilà le premier devoir du poëte qui « prétend aux honneurs du comique; » et, confirmant le précepte par l'exemple, Boileau, qui se souvient de la Leltrf' aux Pisons, signale par leurs traits généraux les différents âges de la vie. Moins naturelle et moins expressive que la nerveuse paraphi-ase de Régnier, cette imitation porte cependant la marque du maître dont la défaite même n'est pas sans honneur.
Boileau et Molière. — Mais notre respect pour l'autorité de sa parole n'ira pas jusqu'à lui pardonner les restrictions trop sévères qu'il met à l'éloge de Molière, quand il dit :
Étudiez la cour, et connoissez la ville ;
L'une et l'autre est toujours en modèles fertile.
C'est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix,
Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures,
Il n'eût point fait souueHÏ grimacer ses figures.
Quitté, pour le bouffon, l'agréable et le fin,
Et sans honte à Tcrence allié Tabarin '.
Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe
Je ne reconnois plus l'auteur du Misanthrope.
Il y a là un 'peut-être que la postérité ne doit pas absoudre. Elle eût passé plus volontiers à Boileau l'exagération de la louange^, surtout au lendemain du jour où il venait de perdre son ami. Si le mot de grimace paraît dur même pour des farces que relève tant de verve comique, il devient souverainement injuste pour des chefs-d'œuvre purs de tout mélange équivoque. On se demande, en effet, comment la haute bouffonnerie de la Comtesse d'Esca^bagnas
1. Bouffon giossierqui était le valet d'un charlatan nommé Monder, au commencement du dix-septième siècle.