Troisième sermon sur la Passion
2. Sermon pour la Charité fraternelle. Jo lis ailleurs : « Sire, vous savez les besoins (l« votre peuple, \f> fardeau excédant ses forces dont ti est chargé. Il se remue pour Voire Majesté queUpic cboso d'illustre et de çrand ipii passe les dcsiinccs de vos iircdéccsscurs. Soyez (idole n Dieu, et ne mettez pus d'obstacles par vos péchés aux choses qui ce couvent. »
leur communique une force persuasive. De là cette aisance d'un esprit tout plein de son sujet, et qui le domine, sans le moindre effort.
Il improvise toujours. Candeur de son style. — Aussi n'imposait-il point à sa verve les contraintes de la mémoire. Ces ébauches qui sont parvenues jusqu'à nous n'étaient donc qu'une première improvisation qui préparait l'autre. A peine prenait-il le temps d'achever ou de relire cette rédaction rapide et récente qui, tout en fixant les lignes essentielles d'un développement, le laissait libre de se livrer à toutes les heureuses rencontres d'une inspiration excitée sans cesse par la vue de son auditoire, et l'entrain du champ de bataille ^. Il retrouvait alors la route tracée d'avance, mais sans être jamais Tesciave de ses souvenirs.
Or, si sa parole écrite a conservé tant de flamme, que dirions-nous donc de ces accents imprévus qui furent le miracle de son éloquence soudaine? Ce qu'on peut du moins affirmer, c'est qu'il ne pensa jamais à lui-même et à la renommée. Voilà ce que proclame ce style tout voisin de l'âme, et dont le pathétique va d'instinct au sublime. Quand on le lit, on croit l'entendre ; soit qu'il s'élève sans se guinder, soit qu'il s'abaisse sans déroger, il nous charme par la naïveté d'un premier et irrésistible élan. Que de fois il lui arrive de laisser échapper des cris involontaires comme ceux-ci : « Ah ! mes frères, je n'en puis plus... non, je ne peux plus retenir mon cœur »; ou bien encore ce sont de brusques apostrophes : « Parlez, parlez, Messieurs : démentez-moi hautement, si je ne dis pas la vérité. « On voit son geste; sa physionomie est enjeu, on assiste à l'éclosion de sa pensée. Partout se trahit une candeur qui enchante. Parfois, il désespère d'exprimer ce qu'il sent : « Je ne sais, dit-il, si j'enfanterai ce que je conçois. » Ailleurs, il a l'air d'écouter l'Esprit, et d'atten-
1. Il le disait à l'abbé Ledieu : « La nécessité d'apprendre par cœur eût fait languir mon action, et eût énervé mon discours. » Avec Fénelon, il pensait que la science de la religion, la méditation du sujet, et l'esprit évangélique doivent suflire à l'orateur sacré pour se présenter avec assurance devant des chrétiens.
dre le Dieu. Il en est tout plein datis ce Te Deum qu'il entonne en faveur de la paix des Pyrénées, avec une etiusion vraiment patriotique : v Ça, ça, peuples, qu'on se réjouisse; et, s'il y a encore quelque maudit reste de malignité passée, qu'elle tombe aujoudhni devant ces autels... Je ne brigue point de laveur, je ne fais pas ma cour dans la chaire. A Dieu ne plaise ! Je suis François, et je suis chrétien : ie sens, je sens le bonheur public, et je décharge mon cœur devant Dieu sur le sujet de cette paix bien heureuse qui n'est pas moins le repos de l'Église que de l'État. 3)
L.'iniaginntinn de Bossiiet. Le sermon dramatîqne. I.e poète. Le peintre. — Lingénuité de Bossuet n'a d'égale que son imagination. Plusieurs de ses sermons res-^ semblent à un drame où les vices et les vertus, la raison et la foi, deviennent autant de personnages qui prennent figure et jouent un rôle tragique sur la scène de la Conscience ^ Il revêt la métaphysique ou la morale de formes et de couleurs qui parlent aux yeux; mais ces métaphores, ces comparaisons et ces allégories ne sont pas l'amusement d'un bel esprit; car, outre qu'elles naissent sans qu'il les cherche, elles sont toujours des arguments qui rendent la vérité plus visible et touchent la raison ]uir les sens. Jugez-en par ce trait : « L'inclination rend le vice aimable, l'habitude le rend nécessaire. Nous n'avons en notre pouvoir ni le commencement de l'inclination, ni la lin de l'habitude. L'une nous enchaîne et nous jette dans une prison. L\adre no-us y enferme et mure la porte sur nous, pour ne plus nous laisser aucune sortie. » C'est ainsi qu'il dit encore, au risque de paraître trop familier : « Ignorez-vous de ([uclle sorte les péchés s'engendrent en nous. Ils y naissent comme des vers, non engendrés par le dehors, mais conçus cl boulllo)imints au dedans de la pourriture invétérée de notre substance. » Quelle spontanéité dans ces similitudes qui veulent forcer les plus distraits à entendre la leçon, et à la retenir ! C'est aussi que
I. a Li>8 passions, troupe mutine cl omporlée, font retentir de toutes parts un
cri si'-ii:i:rii.i\ 011 l'on n'iiili'ii I '|ii.' i-. ■; mots : Apporte, apporte. »
sous l'orateur il y a un poêle, et que pour lui toute pensée est vraiment une vision. Par là, son langage est une peinture. S'il parle des démons, il les représente « comme des victorieux cruels qui se rendent maîtres d'une âme, y entrent avec furie, la pillent , la ravagent, la violent. » S'il" flétrit la cupidité, il dira : « Vous avez dépouillé cet homme pauvre, et vous êtes devenu un grand ileuve engloutissant les petits ruisseaux : par quels moyens ? je ne me soucie pas de le pénétrer , que ce soit en levant les bondes des digues, ou par quelque machine plus délicate : enfin, vous avez mis cet étang à sec, et il vous redemande ses eaux. Que m'importe, ô grande rivière, par quels détours elles ont coulé dans ton sein? Je vois que vous l'avez desséché. » Mais il suffit de lire n'importe quelle page pour s'assurer que Bossuet vaut Homère par la faculté de créer des images '.
La lanjg^ue de Bossuet. Ses latînisines. Fécondité d invention. — Cette liberté d'invention, nous la retrouvons dans sa langue même, la plus audacieuse et la plus personnelle qui soit dans l'histoire de notre littérature. Il l'a forgée de toutes pièces par une fréquentation constante de la double antiquité profane et sacrée. « J'ai fait peu de lectures des livres françois », disait-il dans un opuscule postérieur à 1670 -. Mais ce qu'il savait à fond, c'était le latin, celui de Gicéron comme celui de Tertullien et de saint Augustin. Il le parlait ou l'écrivait aussi couramment que son idiome maternel. De cette science intime, et de l'usage quotidien qu'il en fit découla son français original qui se souvient encore de ses racines. Celte sève
1. Il n'est pas moins inventif et pittoresque dans le détail de l'expression. En Toici quelques exemples : « Le péclié fait un cri terrible aux oreilles toujours attentives de Dieu. — En croupissant, la colère s'aigrit — Le hemiissement des cœurs lascifs. — Écoutez, esprits téméraires et follement curieux..., laissez traiter vos yeux malades. Souffrez qu'on les nettoie, qu'on les fortilie. — Vous avez acquis de grands biens, mais vos inlirmilés vous empêchent d'en jouir : c'est avoir le verre en main, et ne pouvoir boire, bien que tourmenté d'une soif ardente. — Donnez-moi ce couteau, que je le porte jusqu'à la racine, que je coupe jusqu'au vif, que j'aille chercher jusqu'aux moindres fibres des inclinations corrompues. »
2. Sur le style et la lecture des Pères de l'Eglise pour former un orateur.
ÉTUDES LITTÉKAir.ES. II. — 19
romaine éclate non seulement dans le détail des expressions, mais dans l'ampleur des tours, les mouvements, les jointures de la phrase, et le geste familier de l'orateur, c'est-à-dire dans ces brusqueries grandioses auxquelles se plaisait la nation qui porta la toge. Chez lui, ce n'est pas accident curieux à noter, mais bien caractère, habitude et principe, comme le déclarent ces conseils qu'il donne à l'orateur sacre : « On prend dans les écrits de toutes les langues le tour qui en est l'esprit, surtout dans la latine dont le génie n'est pas élo.igné du notre, ou plutôt qui est tout le même. » C'est ainsi que, réintégrant les formes du langage dans leur sincérité native, il en renouvelle la saveur et la verdeur. De là vient la vertu de son élocution : il la déduit, et la conclut d'autorité, sur la loi de ce qu'on pourrait appeler son extrait de naissance.
Bossiict ooinparô à Itoiirdaloiie. — On appréciera mieux encore l'originalité de Bossuet, si on le compare à Bourdaloue qui continua ses exemples sans le l'aire oublier. Logicien grave et pénétrant, trop attenlil' aux choses pour s'in(juiétcr des mots, écrivain clair, exact et probe, il ne songeait, lui aussi, qu'à l'édilication des fidèles. Il se montra supérieur par la beauté de ses plans, la rigueur de sa dialectique, le tissu serré de l'exposition, l'autorité d'une irréprochable orthodoxie, la science du cœur humain', et la ferveurde sacharité. Mais sa méthode rappelle tro]) qu'il avait enseigné les sciences pendant dix-huit ans. Il n'est aucun terme qu'il ne définisse, aucune proposition qu'il no prouve; il abuse de l'appareil techni([ue. Dans la nudité de son style exact mais timide, véhément mais décoloré, vigoureux mais froid, il n'y a rien pour l'imagination. Chez lui ne s'éveille jamais cet œil intérieur qui voit l'objet et le fait voir. S'il est par excellence le prédicateur ordinaire qui fait un cours de cliristianisme pratique, et l'ouvrier apostoli([ue distribuant le pain quotidien, s'il atteint sûrement la moyenne des auditeurs, il doit pourtant
1. U « frappait comrriR un sourd » sur les vices assis au piod de sa chairo. Sa parole avait la velu'iiieiice d'uii réquisiloire. « Silence, voici l'ennemi »; disait do lui le Prince de Condé. Il faisait Irotnblor les courtisans.
céder la palme à un génie dont le verbe est ailé comme celui des prophètes.
Bossuet et Uassilloii. Conclusion. -:— Quant à Massillon, qui reçut le redoutable héritage de ces deux maîtres, son enseignement devait se signaler aussi par des mérites qui s'accommodèrent à des temps nouveaux. La part du dogme déjà réduite par Bourdaloue, il la supprime tout à fait, ou ne la rappelle que par acquit de conscience. Sadoctrine n'est plus guère qu'une philosophie morale. Il fallait bien faire quelques avances à ces esprits qui se piquaient de ne connaître que la raison. Ces transactions qui donnèrent l'exemple du respect humain sont-elles dignes de l'Évangile et de ses ministres? Ne risquent-elles pas de compromettre les principes qu'elles désirent sauver? C'est une question que chacun résoudra selon ses sentiments. Toujours est-il que Massillon ne lut point homme àbraver des oreilles superbes. Au lieu de résister à l'opinion, il crut plus sage de lui céder; et, pour compenser ce sacrifice, il rassura ses propres scrupules en exagérant les obligations du devoir jusqu'à désespérer les saints. Telle est du moins l'impression que laisse son discours sur le Petit nombre des Élus ; car il y apparaît, « l'épée en main, dit M. Nisard, comme un ange exterminateur». Or, le péril de ce zèle intempérant ne serait-il pas d'ôter au pécheur le désir même de s'amender? Demander aux faibles plus qu'ils ne peuvent, c'est en effet les enfoncer plus avant dans l'inertie: voyant que l'innocence est interdite aux meilleurs, les uns se résignent à mériter l'anathème, et les autres en sourient; car il ne les effraie pas plus qu'une figure de rhétorique.
Ajoutons que, s'il est maître à son tour dans l'art de l'amplification, il fait montre de son industrie, au point qu'il nous semble parfois plus soucieux de plaire que de persuader. Ses divisions et subdivisions ne portent pas toujours sur l'essentiel; il confond les petites raisons avec les grandes, énerve quelquefois son sujet à force de l'étendre, et a l'air d'avancer, lorsqu'il piétine. Enfin, tout en admirant sa richesse cicéronienne, les ressources in-
génieuses de sa diction, une mélodie incomparable, et le savant équilibre de ses périodes symétriquement balancées pour le plaisir de roreille, nous applaudissons dans cette dextérité un contemporain des beaux esprits que charmait Fonienelle.
Mais ne soyons pas trop rigoureux pour des défauts qui se dérobent sous ragrémcnl. Puisque l'auditoire crée l'orateur, il faut bien que les formes du discours varient avec les mœurs. Seulement, si Massillon a pu être appelé le Racine de la chaire, mettons hors de pair celui qui en lut le Corneille, et parfois l'Eschyle ; car ses sermons restent l'exemplaire unique de la plus haute éloquence dans la plus belle des langues.
DE T/ORAISOX FUXEBRE.
ÉTUDK iii-TorjijrF. ET Lrn'i';r, \IRE
L'oraison fun«^l»re et ses origines. — Interprète du
deuil, du regret et des consolations, le discours funèbre procède des sentiments les plus naturels au cœur humain. Aussi est-il une des formes primitives de rélo(iuence. Si rien n'est plus spontané que le culte des morts, si la reconnaissance superstitieuse des moindres peuplades élevait au rang des dieux les chefs ou les liienfaiteurs de la tribu la phis obscuro, on ne s'étonnera pas de rencontrer chez des nations fameuses ces solennelles expressions d'une commune douleur. C'est ainsi ([ue les livres saints nous font entendre la |)hunte de David pleurant le courage de Saiil et la beauté dc.Tonalhas. .Tusque dans cette Egypte monotone où le nneurs, les coutumes, l'immobilité des castes et «le muet langage» des hiéroglyphes semblaient «avoir établi l'empire du silence « ', les privilèges d'une ombrageuse théocratie conféraient aux prêtres le droit desoumellre les