‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 320 sur 411 · A Saint-Germain-en-Laye · texte numérisé non relu

A Saint-Germain-en-Laye

de montrer, par rexcmple d'un Néi'on, ou d'un Nahuchodonosor « ce ([uc peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne voir rien sur sa tête. » Toutes les grandes idées qui rappellent à l'orgueil les extrémités nécessaires des choses humaines, il les vit donc du premier coup d'œil, et les exprima d'une façon souveraine.

Dei'iiiërc période, toute pastorale [iC70-i'504). — Après avoir effacé tous ses rivaux, il eût gardé le sceptre, si d'autres devoirs n'avaient réduit sa voix au silence. Dès lors, on ne l'entendit que dans les heures solennelles où il fut l'oracle du clergé Gallican et fêta quelque mort ret£ itissante. En dehors de ces rencontres, il échappe du m lins à la critique : car, de 1670 à 1704*, il ne rédigea pi is guère les exhortations oiî il réservait aux humbles « 1 !s restes d'une ardeur m qui ne s'éteignit jamais, comme l'aiteste cette page de l'abbé Ledieu : « Le 2 avril 1702, 3.1. de Meaux a assisté à la grand'mcsse, pour commencer le Jubilé; et, sur les deux heures, il a fait un grand sermon dans sa cathédrale. Ce discours était très tendre, et M. de Meaux l'a prononcé avec toutes ses grâces, et aussi avec une voix nette, forte, en sorte qu'on l'a aisément entendu jusqu'aux portes de l'Église. Chacun se réjouissait de lui voir reprendre sa première vigueur. Il est sorti de chaire sans aucune fatigue, et néanmoins par précaution s'est mis au lit jusqu'au soir pour se reposer. Chacun l'est venu voir en sa chambre. » Il avait alors soixante-quinze ans . Cette journée pastorale ne nous montre-t-elle pas au naturel la vieillesse d'un génie qui n'eut pas de déclin?

La tli«'>olo;;ic «le Dossiiot. fi ■n(rrpr<^to pliîlosopliiqiio «lu (I«>t;inc. riiitlioii<siasitie «lu «loetciir. Foi iiiiiiiii:«l»le,

impérieuse. — Voilà une lin digne de celui i[ui disait : « Les prédicateurs doivent monter en chaire dans le même esprit qu'ils vont à l'autel, pour y célébrer un mystère, et un mystère semblable à celui de l'Eucharistie. » Oui, le

1. Voyez, dans l'édilion de M. l'runeliorn, les sermons snr la Profession de madame de la Valliére (1675), sur In Circoncision (1687;. sur la Fcle de Noël (1691), i-ur l't/cfoi'c du Sainl-Sacremenl {\102).

dogme est l'essence de ses discours, et jamais la France ne vit une âme plus sacerdotale. A ce signe on reconnaît l'esprit d'un temps où les mondains eux-mêmes n'étaient pas indifférents aux questions théologiques. Mais nul autre aussi ne fut plus capable de forcer au moins l'attention des rebelles ; car sa doctrine n'a point les sécheresses d'un docteur. Elle procède moins par la dialectique et le raisonnement que par des éclairs d'intuition et des élans d'enthousiasme. Il tente l'insondable avec une sorte d'héroïsme. Ecoutez-le s'écriant : « 0 largeur! ô profondeur! ô longueur sans bornes et inaccessible Hauteur! pourraije vous rcnfirner dans un seul discours? Allons, mes frères; entrons dans cet abîme de gloire et de majesté! Jetons-nous avec confiance sur cet Océan! ». Tantôt il regarde ainsi le mystère en face, et, comme dit M. Nisard, « se porte impétueusement au plus épais des saintes obscurités », en soldat courageux qui se lance dans la mêlée. « Tantôt il s'arrête ébloui, contraint de baisser la vue, et demande à remettre ses sens étonnés. » Ailleurs, il décide impérieusement, par autorité, comme un prophète qui a reçu les confidences de Jéhovah. Parfois, si les preuves manquent, cette impuissance même se tourne en motifs nouveaux de croyance ou d'émotion religieuse. S'il ne transforme pas ces ténèbres en lumière, il sollicite une inquiétude généreuse par l'exemple d'une haute raison qui s'humilie. Le plus souvent, il commence par démontrer rationnellement un principe, avant de le confirmer par l'Ecriture; mais, alors même, les arguments n'ont rien de didactique : ce sont plutôt les mouvements d'un cœur que la contemplation de la vérité toute pure ravit et transporte. On dirait qu'il tient la lyre de David, et chante dans la nuit.

Plus il s'élève vers l'infini , plus il se sent à l'aise dans ces libres espaces oîi se déploie le vol de sa pensée. Alors, l'abstraction prend corps et âme. Il a des images pour exprimer ce que l'œil ne peut voir, des harmonies pour traduire ce que l'oreille ne peut entendre; et, parmi ces méditations d'une conscience, rien de subtil ou de

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raffiné. La raison est présente jusque dans l'oubli qu'elle fait d'elle-mêoae ; et le philosophe paraît encore jusque dans les occasions où il avoue son ignorance avec une simplicité d'enfant.

Cette obéissance qu'il pratique et qu'il commande ne lui coûte aucun sacrifice; car il n'a jamais éprouvé ni les rêveries de Fénelon, ni les transes de Pascal, ni la cuiiosité ambitieuse de Malobranche. Il est évident que du premier au dernier jour il a cru, naturellement, et d'une foi immuable, à une révélation dont il est l'interprète et le ministre, presque au même titre que les Apôtres, auxquels l'unissent d'irrésistibles affinités. Il a le droit de dire comme eux : « Mon Évangile, mon Dcutéronomc, mon maître, mon Dieu. » N'est-il pas, comme eux, l'Homme du Très-Haut, et son Lévite par excellence? Aussi leur langage est-il le sien, et nul ne s'étonne qu'il les égale, ou même qu'il les surpasse.

Le morali<i>to pratique. Le directeur des ennsoiencos. Mesure. FraneîiEsc et courage. La vérîté dite aux gi'astds, à la cour, au roi. liiserétiou et liberté. — Bien que Bossuet soit théologien pai amour de la théologie, cependant il vise à la pratique; car il estime que les véri-' tés ne sont pas «des meubles supei'llus, mais des instruments nécessaires qu'il faut avoir toujours sous la main, parce qu'on en a toujours besoin pour agir. ' » Il veut donc avant tout convertir des âmes. Sa parole est un exercice de charité; elle éclaire les intelligences, pour gouverner les cœurs.* Or, il serait inique de le regarder comme uu moraliste impitoyable qui propose un idéal inaccessible. Son bon sens connaît trop la faiblesse humaine pour ne pas proportionner le remède au mal, et la leçon aux courages. Il est trop soucieux de produire une action salutaire

1. Il dit ailleurs : « Ne comhaltez pas les doutes par des raisons, ni par dns dispiiles, mais pnr dos wuvrcs. »

2. « Mes frfcros, sVcric-t-il avec un accent pratique, failps pénitence tandis qne le médecin n'est pas encore à vos entés, vous donnant des jours et des heures qui ne sont pas en sa puissance, el toujnurs pn'^t ."i philosopher adniirahlenienl de la ma ladie après la mort. Que la pense» du snhit vienne do Dieu, el non de la liovrc, th; la raison el non du Iroulile, du chuix cl non de la contrainte. »

pour épouvanter les pénitents. Il censure également tout excès de rigueur ou d'indulgence, et ne veut ni rétrécir, ni élargir les voies de Dieu'. » Au lieu d'engourdir ou d'abattre ainsi la volonté , il la réconforte en lui parlant comme ferait tout honnête homme à sa propre conscience. Aussi, ne lui reprochons pas d'avoir été pliant et faible devant les forts. Non, il ne flatte pas les grands, elles vérités qu'il leur dit tombent d'aplomb sur les vices du temps. Quel autre a censuré plus énergiquement les habiles, les superbes, les égoïstes, les pharisiens, les hypocrites ? Quel avocat des pauvres s'est plus sincèrement révolté contre la cruelle indifférence des riches^? Que d'allusions directes à tous les faux semblants ! « L'impudicité ne perd-elle pas son nom pour prendre celui de galanterie ; et n'avons-nous pas vu le monde poli traiter de sauvages et de rustiques ceux qui n'avoient point de telles attaches?... La dignité d'homme de bien se soutient plus par esprit et industrie que par probité et par vertu : on est assez réglé pour le monde, quand on a l'adresse de se ménager, et l'invention de se couvrir. » Que de précision et de franchise dans ses tableaux de mœurs : « Les dettes du jeu sont privilégiées; et, comme si ses lois étoient les plus saintes et les plus inviolables, on se pique d'honneur d'y être fidèle... pendant qu'on ne craint pas de faire misérablement languir des marchands et des ouvriers qui seuls soutiennent depuis si longtemps cet éclat que je puis bien appeler doublement trompeur et doublement emprunté, puisque vous ne le tirez ni de votre vertu, ni même de votre bourse : leur famille éplorée, que votre vanité réduit à la faim, crie vengeance devant Dieu, contre

1. « Il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance ; une pitié mevorlriere, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité, et flatter leur ignorance affectée... Quelques autres non moins extrêmes ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes. Ils ne peuvent supporter aucune faiblesse. Us traînent toujours l'Enfer après eux , et ne fulminent que des anathèmes. » (Oraison funèbre de Nicolas Cornet).

2. Il leur montre Lazare expirant à la porte de leurs hôtels et de leurs châteaux. Il compare leurs passions à « d'autres pauvres affamés et insatiables qui exigent l'aumône avec impudence, et l'arrachent par violence. »

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votre luxe. Ou bien, si l'on est soigneux de conserver son crédit en certaines choses, de peur de l'aire tarir les ruisseaux qui entretiennent votre vanité, on néglige les vieilles dettes; on ruine impitoyablement les anciens amis, amis infortunés devenus ennemis par leur bons offices : on ne les regarde plus désormais que comme des imposteurs qu'on veut réduire, en les fatiguant, à des accommodements déraisonnables, ou à qui l'on croit faire assez de justice quand on leur laisse, après sa mort, les débris d'une maison ruinée, et les restes d'un naufrage que les Ilots emportent. « Ailleurs, on croirait lire Molière, quand il s'écrie avec Alceste : « L'amitié n'est qu'un nom en l'air dont les hommes s'amusent mutuellement, encore qu'on ne vît jamais plus de caresses, plus d'embrasscments, plus de paroles choisies pour témoigner une pariaite cordialité. »

Quelle science ûe la ville et de la cour, quelle pitié pour les humbles et quel mépris des insolents, lorsqu'il dit : a Les pécbés qui naissent du besoin sont serviles et timides. Quand un pauvre vole, il se cache; quand il est découvert, il tremble. Il n'oscroit soutenir son crime, trop heureux s'il le peut envelopper dans les ténèbres. Mais ces péchés d'abondance, ils sont superbes et audacieux; ils veulent régner : vous diriez qu'ils sentent la grandeur de leur extraction. C'est là (|ue la convoitise va tous les jours se subtilisant et renviant sur soi-même. Pendant que tout le monde apidaudit, on se résout facilement à se faire grâce; et, dans cette licence infinie, on compte ])armi ses vertus tous les crimes dont on s'abstient. » Ne reconnaissez-vous pas encore la clairvoyance d'un juge, quand il tourne en dérision le zèle de ces mondains (jui viennent à Dieu « pleins de leurs pensées, non jiour entrer tremblants dans l'ordre de ses conseils, 'mais pour le faire entrer dans leurs sentiments. "Vous prétendez que lui et ses saints épousent vos inlérêls, sollicitent vos affaires, favorisent votre amlution. Dans l'espérance de ce secours, vous lui promettez de le bien servir, et vous voulez qu'il vous achète à ce prix, comme si vous lui étiez né-

cessaîres. C'est méçonnoître votre Sauveur, et traiter avec lui d'égal à égal. Vous mettez à la fin de la prière : Votre volonté soit faite, comme à la fin d'une lettre, votre serviteur. »

Il ne ménage pas davantage les prétendues pénitentes. Que. de grandes dames durent se reconnaître dans cette plainte contre le luxe que la coquetterie apporte au pied des autels : « Que vous veniez dans ce temple mieux parée que le temple même, que vous y veniez la tête levée orgueilleusement, comme l'idole qui y veut être adorée..., que vous fendiez la presse avec grand bruit pour détourner sur vous et les yeux et les attentions que Jésus-Christ présent demande, que, pendant la terrible représentation du sacrifice sanglant du calvaire, vous vouliez que l'on songe non point combien son humanité a été indignement dépouillée, mais combien vous êtes indignement velue, ni combien son sang a sauvé d'âmes, mais combien vos regards en peuvent perdre, n'est-ce pas une indignité insupportable? «Ailleurs, c'est de l'ironie contre les mensonges de la dévotion : « Le carnaval, dit-il, mieux observé que le carême va devenir la grande affaire du monde... Infatigable pour les plaisirs, on commence à devenir infirme pour la péniteyice. Les médecins ne suffiront pas à écrire des attestations d'infirmités, ni les prélats à en donner les dispenses. » La Bruyère ne peindra pas plus au vrai la vie des courtisans ({ui « s'abîment dans un commerce éternel d'intrigues », et « ce mouvement perpétuel qui... ne laisse pas de satisfaire par l'image d'une liberté errante, promenant de çà, de là, ses désirs vagues et incertains. » L'Église n'est pas même épargnée, quand, affligé de voir les dignités ecclésiastiques prodiguées à l'ambition « d'une jeunesse imprudente et ignorante », il s'écrie : « Quel spectacle, lorsque... celui qui devroit payer de sa personne, paye à peine de mine et de contenance ! »

Pour ce qui est du roi, il évite, je l'avoue, de le mettre ouvertement en cause, et ne publie pas àx:. haut de la chaire des secrets trop connus ; mais il sait concilier le respect du sujet avec la liberté du prédicateur. Ses mena-

gemeuts n'adoucissent le blâme ([ue pour le rendre plus pénétrant. S'il ne froisse pas inutilement l'orgueil du souverain, et se garde Lien d'offenser la maiesté du trône, il se fait comprendre à mots couverts, lorsqu'il lui dit par exemple : « Faisons retentir le calvaire de nos cris et de nos sanglots : rompons tous ces indignes commerces ' »; ou bien, ailleurs : « H y a un Dieu dans le ciel qui venge les péchés des peuples, mais surtout quivengeles péchés des rois. C'est lui qui veut que je parle ainsi; et, si votre Majesté Vécoute, il lui dira dans le cœur ce que les hommes ne peuvent pas dire. - » N'y a-t-il pas quelque courage dans cette tristesse du moraliste chrétien dont la réserve n'est qu'une précaution pour mieux dire tout ce que le devoir commande ?

La qucstitin littéraire. Simplicité Iiiniinense de ses planii. — Ce souci de la responsabilité pastorale est tellement liabituel chez BossueL qu'où a l'air de lui faire injure en le soumettant à une étude littéraire. Ce sera pourtant rendre un nouvel hommage à son caractère que de louer en ses discours la composition ou le style : car c'est démontrer une fois de plus qu'il va toujours droit à la substance des choses.

Voilà pourquoi ses idées s'engendrent par une sorte de nécessité; c'est qu'elles sortent des principes, comme un Ilot de sa source. Il semble monter, dt's l'abord, sur un de ces sommets d'où son reu;ard embrasse d'une seule vue comme un immense horizon. Aussi n'a-t-il jamais besoin de ces divisions étroites qui ménagent des repos à la faiblesse, ni de ces liaisons factices qui aident une courte mémoire. Il raisonne logiquement sans artifice logique, par dos pensées maîtresses ([u'unisscnt les rapports les plus généraux et les plus naturels. De là ce mouvement qui entraîne l'ensemble de ses preuves, et

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