L"avocat de Phryné. Il mourut en
ronne déposée par la Patrie sur la tombe des fils qu'elle décorait d'un triomphe, elle ne cessa pas d'être une prérogative que les patriciens se réservèrent, avec le droit d'être ensevelis dans un linceul de pourpre. Si dans l'origine le peuple fut convoqué sur le Forum pour entendre l'éloge de Brutus' et des vertus républicaines, l'usage de louer les morts ne tarda point à se tourner en démonstrations ambitieuses où s'étalait l'orgueil d'une aristocratie puissante. C'est ainsi que durant sa questure, sous prétexte de rendre de pieux devoirs à sa tante Julie et à sa femme Calpurnie, Gésar, non sans arrière-pensée politique, fit remonter l'origine de sa race au sang des rois et des dieux. Ces mensonges furent poussés à un tel excès que les historiens eurent peine à reconnaître la vérité parmi tant d'impudentes falsifications^. Il y eut aussi là des menaces de tyrannie prochaine, comme le prouva l'apologie du dictateur déclamée par Antoine devant ses restes sanglants. Si quelque temps après, à une époque où les armées n'étaient plus que des instruments de domination aux mains d'un maître passHger, Gicéron put encore, devant le sénat, dans la dernière de ses Philippiques, honorer les morts de la légion de Mars' par les accents d'une voix vengeresse, qu'allaient étouffer les sicairos du triumvir, ce fut en vain qu'il tenta d'encourager le patriotisme par la gloire; car le vainqueur d'Actium devait bientôt monter seul à la tribune définitivement « pacifiée'' ». Dès lors, soumise à la censure du pouvoir % l'oraisou funèbre n'eut pas d'autre office que de flatter les souverains ;
1. On cite aussi l'éloge de Valerius Publicola par Brutus, et d'Appius Clandius Cï-cus par son fils.
2. C'est ce que dit Cicéron : i Ilis liivdationilius liistoria rerum nostrnrum est fada menuacior ; mnlta enim scripla suni eis quce (uc.ia non sunt, fal^i Iriumfihi, ]>lure.i rnnsulatus, gênera eliam falsa : Par ces panégyii(|iies, notre histoire est devenue plus mensongère: car on imagina bien des faits supposes, de faux triomplies, des consulats renouvelé!:-, ou même des généalogies conlrouvi.es.
3. Quatorzième Philippique. Ces-soldats avaient péri dans un combat contre Antoine, sous les murs de Modcne.
4. Pour louer son ni-vcu Marcellus, et Drusus, le fils de sa femme.
fi. Le droit de {irononcer ce^ discours n'appartenait qu'à certains magistrats dé.sigiies par le prince.
ou plutôt ils jugèrent plus sûr de célébrer eux-mêmes leurs prédécesseurs. Ainsi firent Tibère, Caligula, Claude et Néron que l'on vit, tout enfant, débiter, en l'honneur de son père adoptif empoisonné par le mets des dieux \ un discours composé par Senèque, Plus tard Rome applaudit l'apothéose de Poppée, et Domitien osa parler de sa douleur sur la tombe du frère qu'il venait d'assassiner. Plusieurs de ces monstres prirent même la précaution de prononcer, de leur vivant, leur propre éloge. Bref on peut dire, sauf exception rare^, que les héros valurent les panégyriques.
L. oraison funèbre aux premiers temps de I Église grecque et latine. — Il appartenait au christianisme de purifier ces souillures, et de réhabiliter un genre justement décrié. Aussi respectueux pour la mort que pour la vie des hommes rachetés par le sang du Pvédempteur, ouvrant aux âmes les perspectives d'une immortalité qui n'était plus la récompense précaire décernée par une patrie terrestre*, il transforma l'orateur en un moraliste qui, tout en proclamant notre misère, nous fortitie par le sentiment de notre grandeur, nous révèle nos destinées, nous console par le dogme de la vie future, et nous anime à d'infaillibles espérances par des leçons dont l'autorité s'adresse au riche comme au pauvre, au prince comme au sujet, humiliés dans la même poussière, devant l'égalité que la loi de nature établit entre toutes les conditions. C'est dire que cet enseignement de l'exemple aura plus d'influence et de portée, s'il nous offre une de ces existences illustres auxquelles est assuré le retentissement durable de l'histoire.
1. Agrippine hâta la fin de Claude par un plat de champignons empoi- Bonnés.
2. Antoninfut célébré par Marc-Aurèle, et Pertinax par Seplimi' Sévère.
3. « Rappelez dans votre éloge, disait Ciceron, la noble naissance de votre héros, sa beauté, sa force, ses richesses. Si de tels avantages sont par euxmêmes peu dignes de louanges, c'est un mérite d'en avoir bien usé. Vantez ses vertus, et celles qui furent surtout utiles à lui-même, et celles qui tournèrent au bien de ses semblables, les unes, parce qu'elles produisent l'admiration, les autres, parce qu'elles excitent la reconnaissance. Célébrez surtout les belles actions accomplies par le courage sans espoir de récompense. Loue* même le bonheur comme un don des immortels. »
Mais l'Église souffrante ne pouvait nous transmettre que des noms obscurs de héros sanctifiés par le martyre, et leur éloge, comme leurs reliques, dut se dérober à la lumière, dans le secret des catacombes. Même au quatrième siècle, quand la société religieuse parut au grand jour, les premières oraisons funèbres qui méritent l'attention ne sont point un panégyrique officiel, mais une sorte de sermon où les souvenirs du foyer se mêlent à des conseils édifiants. Tel fut, entre autres, le tribut de regrets dont s'acquitta saint Grégoire de Naziance envers son frère Gésarius qui, médecin de la cour impériale, était demeuré fidèle à sa foi, dans le palais même de Julien l'apostat \ Ges adieux se distinguent par l'onction d'une sensibilité sincère, et des élans qui ne languissent pas dans le voisinage de Bossuet*, témoin cette péroraison : « Alors, Gésarius, je pourrai te revoir, non plus exilé, non plus enseveli, non plus objet de larmes et de pitié, mais glorieux, triomphant et couronné, tel que souvent, ô le plus tendre des frères, tu m'apparus en songe soit par une illusion de mes désirs, soit par l'effet de la réalité même. 35 A cette homélie domestique nous préférons toutefois l'éclat du discours où il soiennisa les funérailles de saint Basile^. Car l'éloquence de son deuil fut alors digne de l'amilié qui avait uni les cœurs de ces grands évêques, tous deux chrétiens dès le berceau, tous deux aussi épris d'admiration pour les lettres profanes que de ferveur pour les saintes Écritures, tous deux promus aux suprêmes honneurs du sacerdoce, et non moins inséparables par la fraternité de leur apostolat que par cello de leurs talents.
!Si l'Eglise latine est inférieure* à sa sœur d'Orient, élevée
1. Il est vrai que l'empereur ne l'en estima pas moins; il ne voulut pas lui o[iposer (J'aiitrps armes (|ue le raisonnement.
2. Ce passaRii r.ipiicUe un mouvement analogue qui lermine l'oraison funèbre dcCondé. - Saint Gn-goire eut aussi la douleur de faire des adieux publics à sa sœiii nurponia, et a sun père, ùvùquc de Naziance.