‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 358 sur 411 · Nudi sunt, recti et venusti · texte numérisé non relu

Nudi sunt, recti et venusti

2. t:ii histoire, rien de plus doux qu'une éclatante et pure brièveté.

3. Cette objection est que l'Académie n'adoptera pas les ouvrages proposés,

412 FEXELON.

Il commence par déclarer qu'il s'agit là d'une matière où chacun est libre de suivre ses idées : ce qui réduit une question de principes à la mesure changeante des goûts individuels. Il affirme que cette guerre civile ne l'alarme point, pour peu qu'elle se renferme dans l'Académie, où elle ne manquera pas d'être « douce, polie et modérée ». Ce compliment, qui cache un conseil détourné, est accompagné de concessions généreuses. Souhaitant, non sans une nuance d'ironie, que « les Modernes surpassent les Anciens », il accorde qu'il y aurait « de l'entêtement à juger d'un ouvrage par sa date », et que les Modernes ont raison de vouloir vaincre les Latins et les Grecs, pourvu toutefois que cette rivalité «ne se tourne pas en mépris », mais en étude féconde, qui « profitera de tout ce qu'ils ont d'exquis » . Il est « charmé » de cette ambition ; et, pour Tencourager, « ne craint pas de dire » que parmi les maîtres antiques les plus parfaits ont des imperfections, comme le prouvent les chœurs tragiques « souvent insipides ou vagues », les froides plaisanteries de Gicéron vaniteux jusqu'au ridicule ou violent jusqu'à la trivialité, telle ode' ou telle satire^ d'Horace, dont les longueurs nous feraient « bâiller», si on ignorait le nom du poëte.

Il ajoute que la religion des païens est « un monstrueux tissu de fables » aussi absurdes que« les contes dos fées » Leur philosophie ne vaut guère mieux. « Elle n'a rien ([ue de vain et de superstitieux », témoin Platon qui « fait raisonner foiblement Socrate sur l'immortalité de l'âme », témoin Virgile et ses Gliamps Élysées dont il se moque spirituellement. Homère lui-même, il ne l'^'-pargne point; car il confesse que ses héros «ne ressemblent pasàd honnêtes gens » et que ses dieux « sont fort au-dessous de ses héros ». En-

ce qui découragera les auteurs. Fenelon répond que ses confrères peuvent tenir un journal des observations faites sur les travaux envoyés, le publier, et donner ainsi de l'éclat à leurs séances, en même temps que de l'énuiUilion aux concurrents.

1 Liv. IV, ûd. 3, Qualem ministrum fulminis alliriii... Il y raille une parenthèse (Quitus mos inde deductu»).

2. Celle qui commence ainsi : Prosrripli rcyis Rupili pus adjue venenum (Liv. l.sat. 7.)

FENELON. 413

fin il avoue « qu on se passeroit volontiers w d'Aristophane, de Plante, de Scnèque le tragique, de Lucain et d'Ovide. Bref, c'est toute une hécatombe qu'il immole en l'honneur des contemporains, «qu'on goûte et qu'on admire avec raison. »

Après ces flatteries d'autant plus complaisantes qu'à cette époque tous les grands écrivains du siècle étaient morts, saut Massillon, Fénelon, qui veut tenir un juste-milieu entre les opinions extrêmes, n'en revient pas moins aux avantages qui militent en faveur des Anciens, auxquels « nous devons ce que nous avons de meilleur. » Il faut donc, avec Longin, les admirer « jusqu'en leurs négligences. 5) Car ils visaient trop au grand pour s'arrêter à des minuties ; et, plus leur religion fut grossière, plus il y eut de mérite à « la relever par de belles images. » Moins leurs mœurs étaient polies, plus il nous convient d'être sensibles à la grâce ou à la force de leurs peintures. Blâmer Homère d'avoir été fidèle aux tableaux qu'il eut sous les yeux, ce serait donc « reprocher à MM. Mignard et Bigaud' la ressemblance de leurs portraits. »

Puis, partant de là pour s'abandonner aux rêves d'une imagination riante , le législateur de Salente oppose l'aimable simplicité des premiers âges à notre « luxe ruineux qui est la perte et l'opprobre de la nation. » — Qui ne voudrait être, s'écrie-t-il, le vieillard d'Œbalie, ou habiter les jardins d'Alcinoùs? Les occupations de Nausicaa ne sont-elles pas «plus estimables que le jeu et les intrigues des femmes de notre temps ? Et l'on ose mépriser Homère, pour n'avoir pas peint par avance ces mœurs monstrueuses, pendant que le monde étoit encore assez heureux pour les ignorer ! »

En éludant ainsi la question littéraire pour dévier vers la morale, il se dispense de formuler un arrêt embarrassant ; mais ses prédilections n'en éclatent pas moins, ne fût-ce que dans «l'espèce d'apologue « où il compare les caprices,

1. Nicolas Mignard, né à Troyes en Champagne (1608), mort en 1668, ei Hyacinthe Rigaud, né à Perpignan (1663], mort en 1745, furent de célèbres peintres de portraits.

la barbarie, et les « vains raffinements » de l'architecture gothique à la simplicité de ces édifices grecs, « où toutes les pièces nécessaires se tournent en grâce par leurs proportions *. »

Voilà son dernier mot; mais à peine l'a-t-il laissé deviner, qu'il se rétracte, ou du moins se récuse ainsi : «Je n'ai garde de vouloir juger, en parlant de la sorte. » Au moment de conclure, il s'évade donc par cette porte dérobée : a Je croirois m'égarer au delà de mes bornes, si je me mêlois de décerner le prix; » et une citation latine favorise sa retraite :

Non nostrum inter vos tantas componere lites ; Et vitula tu dignus, et hic^....

Ces deux vers, qui partagent la couronne, résument bien ce dernier chapitre, mais non l'ouvrage tout entier. Dans cet art de pondérer les arguments il y a plus de politesse que de conviction. Pour expliquer toute cette diplomatie, il faut se rappeler que, dans le courant de l'année précédente, le traducteur de l'Iliade, l'académicien La Motte, venait d'échanger avec Fénelon une série de lettres relatives aux Anciens. Très-obséquieuse d'un côté, très-complimenteuse de l'autre, mais non sans restrictions polies que la vanité du poète ne voulut pas comprendre, cette correspondance imposait à un confrère l'apparente neutralité de Philinte, Pris pour confident, il se crut donc obligé par ces relations à garder jusqu'à la fin l'attitude d'un témoin désintéressé plus que d'un juge. L'aménité de son caractère relâchant la fermeté de son esprit, il s'avança pour ainsi dire entre les deux camps, une branche d'olivier dans la main ; el sa devise fut un peu celle de Sosie : Ami de tout le ■monde. C'était perdre en autorité ce qu'il gagnait en séduction. Mais nous

1. La façade du Louvre, construite dans le style grec, était l'œuvre du fiàro de Perrault, l'adversaire des anciens. Ici donc, Fénelon flatte toute 1 famille.

a. n ne m'npiiartient pas de trancher entre vous tel procès.

Tu es digne de la génisse, et toi aussi.

Vino. Ecl. III, V. i08./

ne serons pas aussi naïfs que La Motte qui dans ces ménagements vit un assentiment. En dépitdes contradictions qui proviennent d'une tolérance courtoise et d'une situation gênante, Fénelon n'en est pas moins, comme nous l'avons dit, ie champion de l'antiquité.

LA BRUYERE

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

Débuts pénibles et obscurs. — Il est désormais incontestable que Jean de la Bruyère, fils d'un contrôleur des rentes et d'Elisabeth Hamonin, fut baptisé, le 17 août 1645, dans l'église de Saint-Christophe, en la Cité. Il était né probablement la veille*. Il faut donc restituer à Paris l'honneur attribué longtemps à Donrdan, ou à quelque village voisin. Il appartenait à une famille d'anciens ligueurs, et il paraît qu'il fut élevé à la congrégation de l'Oratoire; mais, tout en passant par les écoles, il dut connaître de près la campagne et la province, comme l'atteste d'un côté sa sympathie compatissante pour les misères du paysan'^, de l'autre la description de cette petite ville dont la physionomie est si expressive. Il étudia le droit, et eut titre d'avocat au Parlement; mais, abandonnant le barreau à vingt-huit ans, il acheta, le 23 décembre 1673, l'olfice de trésorier des iinan ces dans la généralité^ de Gacn, sans être assujetti à la rési dence. Car les honoraires d'une charge qui lui rapportait deux

1. C'est ce que prouve l'extrait des registres de la paroisse fait sur leâ indications de M. A. Jal par M. E. Chatel.

2. Il le vit à la peine : car il parle de sa misère avec nn accent poignant.

3. Les Bcniiralitcs it.iienl les circonscriptions financières do Taiicienne l'rsnce.

mille trois cent quarante-huit livres' lui permirent de vivre à Paris, dans une studieuse indépendance qui convenait à ses goûts. On conjecture qu'il essuya des revers de fortune vers l'époque où. un contemporain^ le représente habitant « une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie que le vent soulevoit », à l'arrivée des visiteurs ouvrant la porte de cette m.ansarde. Toujours est-il, du moins si l'on en juge par certains accents du chapitre sur le mérite personnel, qu'il n'ignora pas l" horrible, peine de se faire jour. Ce fut sans doute alors que, sacrifiant sa chère liberté, il consentit, en 1680, sur la recommandation de Bossuet, à entrer dans la maison du grand Gondé, pour y enseigner l'histoire à son petit-fils, le duc de Bourbon, élève peu digne d'un tel maître, mais intelligent, et qui conserva toute sa vie, dit Saint-Simon, « les restes d'une excellente éducation »

L'événement qui décide de son génie. Occasion de son livre. — Cet emploi fut pour sa destinée un événement décisif. « Qu'aurait-il été sans ce jour inattendu qui lui fut ouvert sur le plus grand monde, sans cette place de coin qu'il occupa dans une première loge, au spectacle de la vie humaine et de la haute comédie de son temps? Il eût été comme un chasseur à qui manque le gros gibier, et qui en est réduit à se contenter d'un pauvre lièvre rencontré en plaine*. » Au peintre, il faut en eflet des modèles; or, dans cette cour princière, dont les fêtes rivalisaient avec Versailles, il put observer à loisir la fleur des originaux les plus huppés, toute une collection qui vint, sans le savoir, s'offrir d'elle-même à ses pinceaux. Un habile aurait pu profiter de cette situation pour des visées ambitieuses, tenter un rôle, et servir sa fortune'. Mais La Bruyère, vrai philosophe d'une âme fière et d'un cœur élevé, ne voulut être que

1. Il ne résigna cette sinécure qu'en 1687, et attendit cette époque pour exercer sa malignité contre les gens de finance. '2. Bonaventure d'Argonne, un de ses détracteurs.

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