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que nous prétendions ici démêler les nuances compliquées d'un caractère qui déconcerte l'observateur par sa finesse et sa mobilité. Les plus babiles ont pu s'y tromper. Car il y a dans sa physionomie je ne sais quoi de fuyant et d'insaisissable. Au moment où l'on croit fixer la ressemblance, des surprises nous déroutent, et dérobent le modèle à toute définition.
Parmi les contrastes qui déjouent notre curiosité domine pourtant un trait essentiel, je veux dire l'inquiétude, parfois aventureuse, d'une imagination qui se laisse prendre aux nouveautés, et s'écarte volontiers des voies communes, à la recherche de ce qui charme sa généreuse fantaisie. Indépendant jusque dans les liens de la tradition, enclin à suivre son sens particulier même sous la discipline de l'obéissance, aussi hardi qu'insinuant, Fénelou est de ceux pour lesquels le désir du mieux peut devenir un piège d'autant plus périlleux qu'il y tombe avec une sorte d'innocence. Il est du moins incontestable qu'il n'eut pas toujours, comme Bossuet, l'autorité d'un bon sens souverain, et le parfait équilibre. Sans aller jusqu'à dire avec Louis XIV qu'il fut un bel esprit chimérique , il faut pourtant convenir qu'en certaines rencontres il faillit faire plus d'un laux pas, notamment dans la question du quiétisme, où risquèrent de s'égarer les candides audaces d'un docteur épris d'une perfection inaccessible.
Chez le politique comme chez le théologien apparaît donc un tour d'esprit trop prompt à poursuivre les décevants mirages. S'il lui arriva de pressentir et de signaler des réformes qui auraient pu dispenser la France d'une révolution, si des vues justes et des vérités courageuses recommandent sa mémoire à tout ami des sages progrès, on ne saurait cependant se refuser à voir dans ses vœux les plus légitimes une impatience remuante qui s'élance au delà du but, un excès de sollicitude susceptible de compromettre les meilleures maximes de gouvernement, enfin \\\\ luxe de prescriptions minutieuses (jui recouvrent trop de secrète déliance contre la nature humaine. Le législateur de Salente n'est-il pas vraiment tyranniquc, lorsqu'il se plaît à mesu-
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rer pour chacun l'air et l'espace, à élever comme des murailles infranchissables entre les diverses classes de sa cité bienheureuse, à multiplier des lois impuissantes ou importunes, à régler les moindres mouvements du corps social par les ressorts d'un mécanisme artificiel, en un mot à concevoir les visions d'un rêve aussi souriant que trompeur?
Si, dans la spéculation, il eut ses méprises ou ses erreurs, il ne fut pas non plus infaillible dans la pratique, comme l'apprennent à ses admirateurs les plus sincères ces mémoires où il conseillait à Louis XIV d'acheter la paix coûte que coûte, « et de sacrifier la Franche-Comté, les Trois Evêchés, plus encore, s'il le falloit. » Dans sa lettre au roi qui l'avait nommé précepteur de son fils, n'allait-il pas jusqu'à censurer l'acquisition de Strasbourg, jusqu'à proposer d e faire réparation à la Hollande pour la guerre de 1672, et de restituer Valenciennes et Cambrai , sauf à donner à la France « pour toute frontière la vertu, la modération et la bonne foi? »
Mais n'insistons pas davantage sur le faible de ce génie supérieur dont l'unique tort fut de trop croire à l'idéal. De ce rapide aperçu, nous voulons seulement tirer cette conclusion, que, dans l'ordre littéraire, on doit aussi s'attendre à retrouver, sous l'indécision de doctrines parfois un peu flottantes , des instincts novateurs qui visent toujours à l'excellent, mais ne sont point étrangers au caprice, à l'humeur, j'allais dire aux témérités du goût personnel. Hâtonsnous d'ajouter que ces saillies sont ici plus que jamais tempérées par la réserve d'une intelligence discrète, et assez maîtresse d'elle-même pour s'arrêter à temps sur le bord des écueils autour desquels sa libre fantaisie semble se jouer en toute sécurité. On aurait donc mauvaise grâce à se plaindre do ce travers, si c'en est un ; car il lui devient un mérite qui le rapproche de nous ; et c'est peut-être par cet endroit que s'explique surtout la prédilection dont il n'a pas cessé d'être favorisé, en plein dix-huitième siècle, sous le règne de Voltaire. On lui sut gré d'avoir eu des pressentiments d'avenir en un temps où les plus satisfaits du pré-
sent se croyaient les plus clairvoyants. Lui aussi, comme La Fontaine, on l'aime par entraînement involontaire ; car il émane de ses écrits un parfum qui prévient et attire. La physionomie de l'homme parle d'abord pour l'auteur; il semble que le sourire et le rej^ard s'en mêlent : en l'approchant, le cœur se met donc de la partie, sans en demander un compte bien exact à la raison, tant est puissant le charme d'une âme sympathique jusqu'en ses défauts, si l'on peut donner ce nom à des qualités qui nous annoncent l'âge nouveau à l'entrée duquel Fénelon se tient, comme un introducteur hospitalier.
Rôle de Féuelon clans la querelle des Ancien» et des modernes. — Pour bien comprendre toute la pensée de Fénelon écrivant sa lettre à l'Académie, il convient aussi de ne point oublier les circonstances littéraires dont il pul alors subir l'influence. Or au moment où il prit la plume, la guerre des Anciens et des Modernes venait de se rallumer entre La Motte et Mme Dacier, avec autant de vivacité que vingt-cinq ans auparavant, entre Perrault etBoileau. Celte fois encore, le prétexte de la querelle fut le nom d'PIomèri' attaqué par les uns avec une présomj)tucuse ignorance, défendu par les autres avec une admiration souvent aveugle, et qui portait à faux. La curiosité publique, à laquelle une paix récente donnait loisir et relâche, était d'ailleurs singulièrement attentive à ce débat, dans lequel la tradition se trouvait aux prises avec l'esprit de libre examen.
Ce fut alors que Fénelon se vit invité à dire tout haut son avis sur des questions en apparence étrangères à cette lutte, mais qui n'étaient en réalité pour les deux partis (ju'une façon détournée de solliciter l'appui de son suffrage. Il eut mieux aimé n'être pas ainsi mis en demeure de choisir; car il lui en coûtait de rompre un silence dont l'habileté ne blessait personne. Mais provoqué sérieusement à se prononcer entre des adversaires qui se disputaient son alliance, il ne put se tenir en dehors d'une controverse à la(juelle l'intéressait sa conscience d'écrivain.
Toutefois, si l'on se rappelle la dextérité merveilleuso dont il lit preuve d;ius le dupl du quiélisme, ses rusos in-
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stinctives ou calculées, ses détours, ses plis et replis, sa vigilante attention à prévenir ou à éluder l'attaque, à profiter des occasions, à échapper aux prises, et à se ménager l'opinion par un arl d'e.i.sorœllement qui lit dire à Joubert qu'il était « plus doux que la douceur même, et plus patient que la patience j), on pressent que, réduit à entrer en scène sous le regard de toute la France lettrée, le partisan éclairé des Anciens saura concilier ses affections avec le désir de plaire à tous, et de donner gain de cause à chacun.
Voilà ce qui doit guider notre critique, Lorsque nous abordons cet opuscule qu'on regarde généralement, mais à tort, ce me semble, comme une exposition de principes ou de sentiments étrangers à toute arrière-pensée.
A ne considérer que les titres des chapitres, il est permis de s'y tromper. Mais une lecture attentive y découvre bien vite un parallèle perpétuel entre les Anciens et les Modernes, rapprochés indirectement par un arbitre courtois, qui, tout en ménageant un parti puis:^ant alors dans l'Académie française, veut défendre poliment l'antiquité contre l'irrévérence de ses détracteurs.
Dans les jugements portés sur les genres et les écrivains, nous chercherons donc autant de répliques faites à mi-voix aux paradoxes bruyants de La Motte. De comparaison en comparaison, nous serons amsi conduits à une conclusion dont la réserve nous étonnerait à bon droit, si cette attitude même ne trahissait le manège d'un esprit circonspect qui nous laisse deviner la sentence, mais sans avoir l'air d'en assumer la responsabilité, ni de s'engager à fond dans un procès embarrassant.
En résumé, il aborde l'ennemi de biais, par un mouvement tournant, sans annoncer ouvertement son dessein, ni au début, ni à la fin du livre. Par la prudence de cette manœuvre, il donne à sa iioh'mique un air d'impartialité. Mais s'il n'exprime ses convictions qu'incidemment, par des échappées furtives, et des confidences voilées, la vérité n'y perdra rien; car à la façon dont il traite les vices de l'éloquence ou de la poésie contemporaine, l'affectation des uns, la pédanterie des autres, la subtilité, le ton déclamatoire, 1?
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sécheresse et la froideur d'une vaine rhétorique ; au tour de fine raillerie qui conseille la modestie à un siècle trop amoureux de lui-même ; aux restrictions souvent rigoureuses qui atténuent, de propos délibéré, les louanges les mieux méritées, il est visible que Rome, et surtout la Grèce, demeurent la pati'ie préférée de son imagination et de son goût. Seule, la vanité de La Moite ne voulut pas s'en apercevoir ; mais la postérité ne saurait prendre le change, et, pour qui sait lire entre les lignes. Fénelon reste ici ce qu'il tut toujours, l'admirateur enthousiaste et passiouné des Anciens.
Le sujet. — Quelques mots sur le Dictionnaire , des projets de traités sur la Grammaire, sur les Moyens (Venrichir la langue^ sur la Rhétorique^ la Poétique, la Tragédie, la Comédie et l'Histoire, des Réponses à une objection laite à ces projets, enfin un Jugement sur les Aiiciens et les Modernes, tels sont les dix chapitres qui composent cette causerie dont l'allure vive, libre et familière, rappelle la Lettre aux Pisons. Des sujets si divers ne comportant pas la rigueur d'un ordre didactique, nous n'essayerons point de réduire en système des doctrines éparses, des sentiments rapides, des vues fugitives, les digressions d'une plume légère qui suit sa i'antaisie, et ne s'assujettit qu'à la logique de l'instinct. Mettre la méthode où elle n'est pas, serait fausser l'impression du lecteur. Bornons-nous donc à dégager, en les di^cuhult, si l'occasion l'exige, les idées principales qu'entraîne ici le courant un peu capricieux d'un entretien aussi éloquent que les dialogues de Gicéron , et aussi fin que les épîtres d'Horace.
Dictionnaire. — Après un mot d'hommage aussi courtois pour M. Dacier que déférent pour l'Académie, Fénelon débute par des formules de politesse un peu froide à l'endroit du Dictionnaire qui « mérite, dit-il, d'être achevé », mais dont il semble révoquer en doute l'autorité. Gar il laisse entendre que ses services les plus efficaces seront d'offrir, un
jour, une sorte de « clef » pour l'intelligence de « tant de bons livres », qui deviendront plus tard aussi difficiles à comprendre que les chroniques de « Villehardouin et de Joinville. » Il estime en effet que les langues se transforment sans cesse, et n'obéissent pas à d'autres législateurs que l'usage. Enregistrer ses arrêts, voilà donc le seul droit qu'il reconnaisse à un tribunal académique. Que ses confrères n'en doutent pas, et se tiennent pour avertis I
Grammaire. — Il suit de là qu'ils ne sauraient avoir la prétention de « fixer une langue vivante », par des règles définitives. Tout au plus peuvent-ils se permettre l'espérance de « diminuer les changements capricieux par lesquels la mode règne sur les termes comme sur les habits.» Or, pour y réussir « peut-être », il faut, non pas « un de ces traités trop curieux et trop chargés de principes, qu'un savant risque de composer», mais une grammaire modeste, «simple, courte, claire, facile », sobre d'exceptions, et surtout pratique, c'est-à-dire visant moins à la théorie qu'à l'application.
Projet d'enrichir la langue. Goût libéral, mais aventureux^ archaïsmes, néologismes, mots composés. — Si le présent n'enchaîne pas l'avenir, il ne faut point qu'il dédaigne les siècles passés, mais plutôt qu'il s'enrichisse de leurs ressources. Oril semble à Fénelon« qu'en voulant purifier » notre langue, on Va trop appauvrie et gênée, depuis environ cent ans. Au lieu dêtre, comme Boileau, contempteur superbe des âges précédents, il regrette donc, avec La Bruyère, l'ancien idiome qu'il apprécie fort « dans Marot, Amyot et le cardinal d'Ossat, dans les ouvrages les plus enjoués et les plus sérieux. Car il avoit je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné. » Cette protestation fait grand honneur à un goût éminemment libéral, et l'on ne saurait mieux penser ni mieux dire. Mais Fénelon ne va-t-il pas un peu loin, quand il ajoute : « Je voudrois ne perdre aucun terme, et en acquérir de nouveaux?» Oui, il nous paraît que c'est exagérer l'insuffisance de l'instrument dont il se servait si bien, lui et ses grands contemporains.
Nous n'approuverons pas non plus sans restrictions les
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expédients dont il s'avise pour combler des lacunes imaginaires. Je ne parle point ici de ces mots étrangers dont il autorise, à bon droit, l'importation par l'exemple des Latins et des Anglais. Les néologismes^ il est bon de les admettre dans Jes cas indispensables, pourvu toutefois que cette liberté ne dégénère pas en une licence qui méconnaîtrait les lois de l'analogie, et finirait par altérer le fond même de notre vocabulaire national. Mais n'y a-t-il pas imprudence à nous conseiller l'essai des mots composés, rappelant le procédé grec, comme pantocrator , glaucopis, et euchnémidesl Renouveler la tentative de Ronsard' serait évidemment s'exposer au même ridicule ; et ces prétendues ricbesses ne feraient que nous appauvrir.
Il y a bien aussi quelque péril à prôner trop complaisamment ces alliances de mots « qu'on n'a pas coutume de mettre ensemble » comme les expressions latines, remigium alarum, etlubricus adspicP. Car, si ces combinaisons réussissent à des écrivains de marque, ils nous avertissent euxmêmes de n'en user que très-sobrement ; et, si le procédé devenait habituel, la simplicité risquerait d'en souffrir.
A plus forte raison Fénelon fait-il fausse route, quand il défère à l'Académie le droit de créer des locutions pour des idées nouvelles; car ce privilège n'appartiendra jamais qu'au génie, ou, mieux encore, à l'invention populaire dont l'anonyme vertu produit seule ces générations spontanées. Du reste, l'objection n'échappe pas au sens éveillé de Fénelon : il n'a voulu que flatter ici l'amour-propre de la docte Compagnie, et remarque malicieusement que « le public se révolti'roit, si elle faisoit un édit, avec une affiche, en faveur d'un terme nouveau. »
1. Il disait : Le sommeil charme-souci, l'abeille mcc-fleutSy les dieux chèvrepieds. Il s'ccriait ;
Combien je suis marry que la muse l'Yançoise Ne fasse pas ses mots comme fait la Grégeoise, Ocymorc, Dyspotme, Oliqochronien :
Certes je te dirois du san^ Valésien.
2. Rames aériennes. (Virgile parlant d'Icare. VI-!9). — Vutlus nimium lubri' tus adsfiici. (Horace, O. L. 19-V 8 : un visage qu'il n'est pas sur de regarder.)
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En résumé, plus d'une velléité chimérique se glisse dans ces aperçus ingénieux auxquels des juges sévères peuvent reprocher de contrarier le tempérament naturel de notre langue. Parti de ce principe qu'elle s'est exténuée jusqu'à l'indigence (ce qui fut alors une exagération), Fénelon en tire des conséquences qui, appliquées à la lettre et sans les ménagements dont il enveloppe ses hardiesses, mèneraient peut-être à une décadence.
Projet «îe i-hctorique, auîoE-îté du maître. Anciens et JHodernes. Les orateurs de la chaire. Déniostbërae et Cicéron. Définition de l'éloquence. — Nous serons plus à l'aise pour louer pleinement le chapitre où ilsuhstitue enfin des doctrines fécondes, une érudition vivante, des lois sûres, et des jugements définitifs à la sécheresse des préceptes arbitraires, et à l'artifice de ces procédés ingrats qui constituaient jusqu'alors, ou encombrent aujourd'hui même plus d'un aride traité de rhétorique. Lui, il réduirait volontiers la sienne « à n'être que la fleur de la plus pure antiquité, dont on feroit un ouvrage court, exquis et délicieux. »
Laissant donc de côté le lourd bagage de l'école, il va droit à l'éloquence même ; et, préoccupé de la dispute qui mit alors aux prises les Anciens et les Modernes, il déclare d'abord, non sans précautions oratoires, que l'exercice du discours a besoin d'être favorisé par des conditions propices, dont la plus importante est «/a /brme du gouvernement. Chez les Grecs, tout dépendoit de la parole. » Or parmi nous le ressort de la liberté faisant défaut à nos institutions, les assemblées ne sont que des cérémonies et des spectacles. . . . Car tout se décide en secret, dans le cabinet des princes, » Nous en sommes donc réduits soit au barreau., soit à la chaire; l'un qui, ne conduisant plus à la tribune, n'est qu'une arène de stérile chicane; l'autre qui pourrait être l'asile d'un art indépendant et désintéressé, mais qui sert trop souvent do théâtre au bel esprit, ou, ce qui n'est pas moins regrettable, à une ambition médiocrement évangélique, et plus soucieuse « de sa fortune que du salut des âmes. »
Il y a là bien des vérités toutes neuves, et qui s'expriment avec autant de force que de tact et de convenance. Nous re-
marquerons cependant que Fénelon, dans sa prédilection pour les Anciens, est un peu dur pour les Modernes. Car, s'il est certain que la France n'avait pas encore eu son Mirabeau, il était juste d'accorder au moins un souvenir aux orateurs des Etats-généraux de 1614, qui ne dataient pas de si loin. Des doléances courageuses, et plus d'une belle harangue prouveraient combien est vrai ce mot de Mme de Staël disant de la France : « C'est le despotisme qui est moderne, c'est la liberté qui est ancienne. » — Dans les limites même où Fénelon renferme notre éloquence, n'aurait-il pu citer un monument digne d'attention ? Ne voir dans les avocats que des parleurs à gages^ et des hommes d'affaires « plaidant pour la rente d'un particulier, ou s'enrichissant aux consultations », est peut-être un parti pris trop sévère. Le souvenir d'un Pellisson ou d'un Patru devait tempérer ces préventions. — Ce qui nous surprend encore davantage, c'est que, parlant d'un genre ignoré de l'antiquité, delà Ijrédication, Fénelon n'ait pas eu l'idée d'opposer aux maîtres classiques le génie d'un Bossuet ou d'un Bourdaloue. Gela vient de ce qu'il est préoccupé surtout de la cause des Anciens. Or il y aurait ingratitude à lui en faire un sérieux grief. Car nous devons à son admiration si dévouée des pages incomparables, entre autres ce parnllèle de Cicéron et de Démosfhène : « Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je fais : il embellit tout ce qu'il touche, il fait honneur à la parole ; il fait des mots ce qu'un autre n'en sauroit faire ; il a je ne sais combien de sortes d'esprit ; il est même court el véhément, toutes les fois qu'il veut l'être, contre Gatilina, contre Verres, contre Antoine. Mais on remarque quelque parure dans son discours ; l'art y est merveilleux , mais on l'entrevoit; l'orateur, en pensant au salut de la république, ne s'oublie pas, et ne se laisse pas oublier. Démosthène paroît sortir de soi, et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau; il le fait sans y penser ; il est au-dessus de l'admiration. Il se sert de la parole comme un homme modeste de son habit, pour se couvrir. Il tonne, il foudroie ; c'est un torrent qui entraîne tout; on ne peut le ciiiiijuer parce qu'on est saisi.
On pense aux choses qu'il dit, et non à ses paroles ; on le perd de vue ; on n'est occupé que de Philippe qui envahit tout. »
Combien d'autres esquisses magistrales sur saint Augustin' a si sublime et si populaire », sur saint Gypriou et « sa magnanime véhémence », sur saint Ghrysostôme et « ses nobles images, sa morale aimable et sensible », sur saint Bernard, « ce prodige dans un siècle barbare ! » — Que d'autorité dans les conseils relatifs à l'importance « de la. passion qui est l'âme de la parole », à la nécessité de la logique, et de cet ordre lumineux « qui est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit ! » Mais ne pouvant extraire tout le suc de ces leçons si substantielles, résumons-les du moins dans cette définition où se condense, comme en un germe, tout ce qui échappe à notre analyse : « Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la foible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole. C'est un art très-sérieux qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les mœurs, à soutenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. » C'est ainsi que Fénelon, confondant la rhétorique avec la morale, et l'éloquence avec la conscience, ramène toute sa doctrine à cet axiome : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu ». Or cette formule, il l'a trouvée toute vive dans son propre cœur. Pour enseigner le secret de l'art, il s'est souvenu de lui-même.
Prtejet de poétique", procès intenté à notre poésie. La simplicité antique; jugements et exemples. — Dans son projet de poétique, nous goûterons aussi l'amour du simple, du vrai, du naturel; maintes sentences courtes et décisives, des analyses émues, des citations appropriées au précepte, une candeur ingénue qui enchante, une littéra-
1. Dont il cite le sermon sur l'abus des festins trop libres, et le discours contre les combats entre concitoyens.
ture aussi variée que profonde, en un mot toutes les séductions qui, mêlant le profit au plaisir, nous font estimer l'honnête homme chez le plus exquis des lettrés. Cependant, si le critique ne cesse pas d'être judicieux et aimable, quand il se borne à nous faire confidence de ce que j'appellerai les voluptés intimes de son intelligence, ou quand il emprunte à la science du cœur humain les raisons délicates qui justifient ses préférences, il faut avouer que la partie technique de son sujet ne lui a pas également réussi.
Bien que Fénelon ait toujours l'imagination et la sensibilité du poëte, la prose seule lui porta bonheur. Or, à voir la façon dont il se plaint ici de notre vers et de son mécanisme, il est vraisemblable qu'il a des raisons personnelles d'en médire, ou qu'en ces questions la compétence pratique lui fait trop défaut. Quand il se montre si rigoureux pour la prosodie française, quand il reproche à notre versification de multiplier d'inutiles obstacles, de rendre « la perfection presque impossible », de perdre plus qu'elle ne gagne par les exigences de la rime, et de condamner « les plus estimables à des épithètes forcées », à une facture « raboteuse ou languissante », la cause de cette humeur chagrine pourra sembler à quelques-uns la rancune secrète d'un bel esprit qui en veut aux servitudes dont il a souffert, et s'en venge,
à son insu.
Ce n'est pas que Fénelon prétende «abolir la rime->->. Il a trop de goût pour ne pas sentir que « sans elle, notre versification tombcroit». Il voudrait simplement alléger ces chaînes qu'alors portaient avec aisance et grâce d'heureux génies qui ne songèrent point à murmurer. Or cette indulgence qu'il réclame ne serait d'aucun profit pour les élus; elle deviendrait seulement une tentation fàclieusc pour ces improvisateurs médiocres dont il faudrait décourager l'impuissance, au lieu de l'enhardir par la suppression de salutaires entraves.
Il est moins paradoxal lorsqu'il fait valoir les avantages (\cV inversion, et censure l'uniformitc! d'un ordre trop scrupuleux a qui exclut toute susjiension de l'esprit, toute surprise, toute variété, souvent même toute magnifique ca-
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dence. » Mais ici encore, il oublie trop le caractère d'une langue avant tout analytique, et dont l'instinct ne comporte guère des qualités d'emprunt qui se prêteraient malaisément à ses mérites propres. Disons toutefois, en passant, que l'école romantique a tenté, non sans succès, certaines réformes indiquées par Fénelon, plus d'un siècle auparavant- Pourvu qu'on respecte les lois du rhythme et de l'harmonie, on peut donc faire bon accueil aux conseils qu'il donne, à propos de la coupe, du rejet et de l'enjambement.
Dans le procès qu'il intente aux contraintes de la poésie fi-ançaise, il est évidemment dominé par le radieux souvenir des Anciens auxquels il envie les ressources de Yaccent, la durée variable des syllabes, la facilité du tour, le son musical des désinences, les mouvements passionnés, en un mot tous les bénéfices de la synthèse et des flexions grammaticales. Aussi est-ce encore à l'école de Rome et d'Athènes qu'il demande ici la leçon du précepte et de l'exemple. De là découle, comme d'une source inépuisable, tout un choix de citations qui échappent à son cœur plus qu'à sa mémoire. C'est sa façon d'enseigner ; il 'ne discute pas, il ne dogmatise jamais ; il se souvient et admire, avec l'accent persuasif et la bienveillante sérénité d'un patriarche, d'un Nestor qui s'oublie en intarissables réminiscences.
Or, parmi tant de beautés chères à son imagination, il va surtout aux plus naïves, aux plus aimables. Ce dernier mot qui sans cesse lui revient aux lèvres est ici la confidence de son génie même. Combien d'aveux involontaires semblent en effet trahir l'idéal qu'il recherche partout, parce qu'il le rencontre en soil Voici quelques-unes de ces notes vibrantes ; écoutez : « Le goût exquis craint le trop en tout.... — Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit tenté de croire qu'il l'auroit trouvé sans peine.... — Oh! qu-il y a de grandeur à se rabaisser ainsi, pour se proportionner à tout ce que l'on peint!... Il faut que l'auteur s'oublie, et me permette de l'oublier.... C'est le beau simple, aimable et commode que je goûte. » On pressent dès lors quels seront ses modèles favoris. Homère, Tcrence, Virgile, Horace. Raphaël (car il compare vo-
Ijntiers la poésie aux arts, et c'est encore une de ses fécondes nouveautés], voilà ses délices, voilà ses ravissements, dont l'émotion est, à elle seule, la plus éloquente des poétiques.
Quant aux Modernes^ ils ne figurent dans ce tableau que pour faire ombre. Quelques phrases sèches lui suffisent à résumer l'histoire de la poésie française. Il se borne à citer deux noms. « Personne, dit-il, n'a fait de plus beaux vers que Malherbe^ mais combien en a-t-il fait (jui ne sont pas dignes de lui ! n Plus loin, il ajoute : « RoJisard parle grec en françois. Il avoit forcé notre langue par des inversions trop hardies, et obscures. Cet excès choquant nous a jetés dans l'extrémité opposée. » De ceux qui précédèrent, de ceux qui suivirent, pas un mot. Franchement, c'est un peu court !
La Tragédie. Scrupules d'un prélat. Corneille et Racine. — Ce silence, l'art dramatique lui olirait l'occasion de le réparer. Mais à l'embarras d'un prélat qui va dire son avis sur le théâtre, on prévoit dès l'abord qu'il ne peut se montrer indulgent pour des divertissements trop mondains qui furent toujours suspects à l'Église, et que Bossuet avait cru devoir foudroyer dans sa lettre au père GalTaro. II y a pourtant une distance entre ces analhèmes presque cruels et les censures mitigées de Fénelon qui, partagé entre ses goûts classiques et ses scrupules ecclésiastiques, ne cesse pas d'aimer les poëtes qu'il a l'air de proscrire, un peu, ce me semble, par tradition, et comme par acquit de conscience. « Loin de vouloir qu'on perfectionne de tels spectacles, je ressens, dit-il, une véritable joie de ce qu'ils sont chez nous imjjarfaits en leur genre. » Ce sourire qui n'a rien de méchant, et ces plaisanteries enjouées qu'il fait sur des « héros fades et doucereux qui veulent mourir en se portant bien », nous prouvent (|u'il ne redoute guère la contagion « d'un poison dont la foiblesse diminue le mal ». Mais on s'aperçoit aussi très-vite que les Modernes vont être plus que jamais sacrifiés aux Anciens, chez lesquels la tragédie « étoit complètement indéjiendante de l'amour proliine »,comuie Fénclou ruOirme d'une manière trop absolue.
Ici donc se trahit encore l'intention peu déguisée d'un parallèle qui ne tourne point à notre avantage. Car il ne cite le nom de Corneille que pour préterer à son OEdipe celui de Sophocle, pour se moquer des stances où le Cid fait des antithèses affectées et pompeuses, pour accuser le vieil Horace d'avoir compromis un mot sublime par un vers médiocre dont la rime est responsable, enfin pour condamner l'emphase d'Auguste., au nom de Suétone et « de sa modeste simplicité ». Bref, il termine en disant que « si les Romains étoient des hommes hautains par leurs sentiments,... ils n'ont aucune ressemblance avec les héros bouffis et empesés. »
Dans ces critiques injustes, et que n'atténue pas le moindre éloge, signalons aussi le désaccord de deux esprits peu compatibles, parce qu'ils n'ont point le même idéal. Car l'un vise toujours à l'héroïsme, et le pousse parfois jusqu'à étonner notre faiblesse, tandis que l'autre, tout uni, tout simple, exagérait plutôt le naturel jusqu'à l'abandon. De là l'iniquité d'un arrêt qui se réfute par son excès même.
Le tempérament de Fénelon devait le rendre plus sympathique à /?acm6,« qui a fort étudié l'antiquité ». Mais, en dépit de certaines affinités de nature, il n'en parle cependant que pour donner la palme à ÏHippolyte grec sur la Phèdre française, et mettre l'invraisemblable récit de Théramène au-dessous des plaintes entrecoupées de Philoclète. Sans discuter ce blâme, nous estimons que le peintre d'Eucharis et de Télémaque devait être plus indulgent pour les amours d'Hippolyte et d'Aricie. Remarquons aussi qu'il lui convenait de juger avec moins d'irrévérence une narration épique, un peu longue sans doute, mais autorisée par les Anciens eux-mêmes. En somme, Fénelon traite mal notre scène, parce qu'il fait ici de la polémique sar» le savoir.
L.a conicdie. Plaute. Tcrence. Molièpe. — Voilà ce que prouvent encore ses réflexions sur la comédie. Sans prescrire aucune règle à ce genre, auquel il fut d'ailleurs plus étranger qu'à tout autre, il s'étend complaisamment sur l'inimitable naïveté de Tércnce, dont « le dramatique in-
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génu » devait lui être singulièrement agréable par son élégance et son atticisme. Il se reconnaît en ce modèle, et l'oppose soit à Plaute, chez lequel la force comique lui paraît une « basse plaisanterie «, soit à Molière qu'il admire pourtant, malgré lui; car il l'appelle « un grand auteur qui trouva un chemin tout nouveau » ; il loue « la variété de ses sujets ?>, la puissance de sa conception, et la profondeur de ses peintures. Mais aussitôt viennent ces restrictions qui portent sur le fond comme sur la forme : K S'il pense bien, il parle souvent mal* », surtout en vers; <f la multitude de ses métaphores approche du galimatias. » Pour plaire à la foule, « il outre les caractères » ; enfin, ce qui est plus grave, « il prête un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu j). Voilà surtout ce que Fénelon « ne pardonne pas » à l'auteur du Tartufe et du Misanthrope-. Or, si comparé aux violences de Bossuet, ce sentiment nous semble presque modéré, nous regretterons pourtant les duretés qu'il contient. Mais Fénelon est encore ici plus excusable que Boileau disant de son ami .
Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe Je ne reconnois plus l'auteur du Misanthrope.
Projet d'un traité sur l'histoire. Le choix, la critique, la vérité des mœurs et du costume. — En revanche, nous n'avons qu'à souscrire à la plupart des idées contenues dans le chapitre suivant. Si, comme Lucien, Fénelon confond trop l'impartialité avec l'impassibilité, s'il force une maxime juste au fond, quand il conseille à l'historien de « n'être d'aucun temps, ni d'aucun pays », il est excellent lorsqu'il lui recommande de fuir la vaine science, « les minuties, les faits vagues, les dates stériles, la superstitieuse exactitude des compilateurs », d'entrer d'abord « dans le fond des choses, d'en découvrir les liaisons », d'embrasser l'ensemble d'un sujet, « de tirer d'une seule source tous les
1. 0 V Avare est moins mal écrit que ses pièces en vers.... il a mieux réussi dans V Amphitryon, où il a pris la liberté de fnire des vers irreguliers. »
FENELON AH
principaux événements », de placer son tableau dans un jour avantageux », et de se hâter vers le dénouement.
Pour ce qui est du style, ses préceptes n'ont pas moins de portée. On dirait qu'il prévoit l'art de Voltaire, quand il loue dans les commentaires de César la beauté d'une forme toute nue*, et redit avec Cicéron : Nihil est, in historid, piird et illustri brevitate dulcius^.
Mais il faut lui savoir gré surtout des vues que lui inspire la nécessité de ce qu'il appelle i^ co^iwme, c'est-à-dire la vérité de la couleur. Car il est le premier qui, chez nous, se soit douté du ridicule qu'il y avait à étouffer la vie de nos annales sous le vernis d'une fausse rhétorique, par exemple a à représenter Giovis environné d'une cour polie, galante et magnifique». Il veut donc que «l'on sache exactement la forme du gouvernement, ou le détail des mœurs », et qu'ainsi l'on puisse ranimer la poussière des morts. Traçant même une rapide esquisse des changements opérés dans notre nation, il ouvre la voie aux maîtres, qui plus tard sauront transformer la science en poésie, et ressusciter les générations éteintes. Non, Augustin Thierry ne dirait pas mieux.
Mais c'est encore aux Anciens qu'il a recours pour encourager leurs émules ; et si, parmi les Modernes, il cite en passant Froissart, d'Ossat et Davila, il se tait sur Villehardouin, Joinville et Gommines.
Les Anciens et les modernes. Précantions oratoires. Préférences secrètes pour l'antiquité, mais voilées par des faux-fuyants. Fénelon se dérobe au lieu de conclure. L'ami de tout le monde. — Après un mot de réponse sur une objection faite à ces divers projets', Fénelon arrive enfin au chapitre délicat entre tous. Ici son attitude devient plus indécise. Sachant que le public l'attend à ce défilé dangereux, il va se dérober par des faux-fuyants, et nous aurons affaire à un habile qui sous-entendra ses sentiments vrais.