I. — L'homme
Son intlépendance et sa réserve dans nne condition assnjétie. — On le voit par la notice précédente ; peu d'écrivains furent à la fois plus célèbres et moins connus que La Bruyère. Sa vie est renfermée presque tout entière dans son livre. Or, puisque le caractère de l'homme est la meilleure garantie du moraliste, interrogeons dabord ses confidences involontaires, pour esquisser les principaux traits de sa physionomie. Nous étudierons ensuite son œuvre, et son art.
Une honorable domesticité dans une famille voisine du trône, tel avait été le terme de sa fortune. Soumis à une dépendance nécessaire, près de ces deux princes, dont l'un, le père de son élève « tenoit tout dans le tremblement, » dont l'autre n'épargnait pas même à ses amis « des insultes grossières et des plaisanteries cruelles • », le serviteur de cette maison hautaine, celui qui écrivait à Bussy : les Altesses à qui je suis, n'oublia jamais ce qu'il devait à ses maîtres, mais ne permit non plus à personne d'oublier ce qu'on lui devait à lui-même. Évitant donc une familiarité qui lui eût été rendue en mépris, il se retrancha « dans un sérieux » qui força le respect. « On me l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet,
1. Saint-Simon. Un jour, Santeuil reçut, en pleine table, un soufflet de madame la duchesse, suivi, pour le calmer, d"un verre d'eau jeté à la figure. Il se contenta de clianter en vers latins cette colère d'une dépssp contre un favori des muses. — I.a légende veut même qu'il soit mort à la suite d'une plaisanterie de monsieur le duc qui lui Qt boire du tabac verse dans un verre de Champagne.
LA BRUYERE. 423
comme un philosophe qui ne songeoit qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste, ingénieux à la faire naître, poli dans ses manières, sage dans ses discours, et craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit. « Ce dernier mot est peut-être de trop; mais il est du moins certain que, soucieux de sa dignité, cet honnête homme, instruit des faiblesses de l'amour-propre, sut toujours s'en défendre, pour rester maître de soi.
Son désintéressement. — Son désintéressement égala sa réserve. « Car il se contentoit, dit Saint-Simon, d'une pension de mille é eu s faite par M. le duc, et ne chercha pas à tirer parti de son livre. » Maupertuis raconte que La Bruyère, encore inconnu, venait journellement s'asseoir dans la boutique d'un libraire de la rue Saint-Jacques, nommé Michallet, pour y feuilleter les nouveautés. Sa fille était une gentille enfant qu'il avait prise en amitié. Or, un jour, tirant de sa poche un manuscrit, il dit au père : « Voulez-vous imprimer cela? Je ne si<.is si vous y trouverez votre compte ; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. » Quelques années après, l'ouvrage avait rapporté deux ou trois cent mille francs ; et, plus tard, Mlle Michallet épousait un homme de finance, nommé Jolly, qui, devenu fermier général , n'en resta pas moins honnête. Cette anecdote a d'autant plus de prix qu'à sa mort le donateur de la dot ne possédait qu'un tiers dans un petit bien situé à Sceaux, et estimé à quatre mille francs.
Ajoutons que sa fierté, presque ombrageuse, n'avait pas voulu s'astreindre aux démarches exigées des candidats à l'Académie ^ Groyons-en son discours où il put dire, sans être démenti : « Il n'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité, ni faveur, messieurs, qui aient pu vous plier à faire ce choix; je n'ai rien de toutes ces choses : tout me manque. Un ouvrage qui a quelque succès, et dont
l. Pontchartrain,un de ses amis, s'employa vivement pour lui, mais k son lasQ.
les fausses, je dis les fausses, et malignes applications pourroient me nuire auprès de personnes moins éclairées et moins équitables que vous, a été toute la médiation que j'ai employée, et que vous avez reçue. »
Sa sensibilité oouieiiue. — Sous cette discrétion s'entrevoit une sensibilité qui nous touche. L'ami deLaBoétie' n'eût-il pas envié ces pensées : « Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime, il faut parfois se contraindre pour eux, et avoir la générosité de recevoir. — Celui-là peut prendre qui goûte un plaisir aussi délicat à recevoir, que son ami en sent à lui donner. » Dans son chapitre sur le Cœur, se rencontre encore plus d'un aveu furtif qui nous charme ainsi par une émotion profonde.
La blessure d'une âme itère; sa revanche. — Mais cette cordialité contenue recouvre certain accent amer qui trahit en ion livre comme une blessure secrète. Quelles sont donc les sources de l'humeur chagrine qui le fit satirique? Serait-ce la souffrance de ces débuts lents et difliciles qu'il lui fallut traverser avant l'heure où, longtemps obscur, il passa subitement à la pleine lumière? Oui, La Bruyère eut le droit de dire : « Personne presque ne s avise par luimême du mérite des autres » ; et il est manifeste qu'il garde rancune aux indifférents ou aux maladroits qui ne l'ont ni apprécié, ni deviné. Pauvre, pensionné par un Grand, commensal d'une Altesse, sans nom, sans crédit, simple précepteur et homme de lettres, dans un monde qui considérait peu l'esprit, et traitait les écrivains avec une hauteur humiliante, il dut sentir, plus d'une fois, la gène do cette condition subalterne; et les témoignages en éclatent de toutes parts. Écoutez : «Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux; Philinte a du mérite, de l'agrément, de l'exactitude sur son devoir, de la fidélité et de ratlaciiemcnt pour son maître, et il no plaît ])as, il n'est pas considéré : — expliquez-vous. Est-ce Philinln ou le Grand que vous condamnez?» — «Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires. Je no lui confierois
pas l'état de ma garde-robe » et il a raison. Ossat, Ximenès, Richelieu étoient savants. Etoient-ils habiles? Ont-ils passé pour de bons ministres? — « Il sait le grec, continue l'homme d'Etat; c'est un grimaud, c'est un philosophe. » Les Bignon, les Lamoignon étoient de purs griraauds. Qui peut en douter? Ils savoient le grec ! « A ce ton de sarcasme douloureux, qui ne reconnaît une rancune? Si vous en dout3z, lisez encore cette plainte : « Ghrysante, homme opulent et impertinent, ne peut pas être vu avec Eugène, homme de mérite, mais pauvre. Il croiroit en être déshonoré. Eugène est pour Ghrysante dans les mêmes dispositions; ils ne courent pas risque de se heurter. » Dans ce dédain rendu au centuple, n'y-a-t-il pas une revanche contre les insolences du privilège, de la naissance et de la fortune, contre ces orgueilleux qui, pour avoir titre ou équipage, toisaient de haut le talent perdu dans l'ombre, mais ayant conscience de sa valeur?
Certaines saillies nous autoriseraient même à croire que, témoin de la comédie jouée par les élus de la faveur, il fut peut-être tenté de s'écrier un jour : « Pourquoi donc n'entrerais-je pas en scène, aussi moi? » N'a-t-il pas maintes fois raillé les gens à courte vue qui s'imaginent qu'un talent en exclut un autre? Mais, toute réflexion faite, il s'abstint, et finit par se dire, comme Montesquieu : Le mérite console de tout.
N'exagérons donc pas l'âpreté de ses griefs. Ils n'allèrent jamais jusqu'à la noire misanthropie de Rousseau. Sans doute, il sent et exprime vivement ce qu'il y a de contraire à la justice dans un ordre social où il n'est pas à son rang. Il lui arrive même d'écrire : « Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme. Celui-ci a un bon fond et n'a point de dehors; ceux-là n'ont que des dehors et une simple superficie. Faut-il opter? je ne balance pas, je veux être peuple. » Mais ces échappées, qui devancent les temps où l'oppression produira la révolte, ne l'empêchent pas d'appartenir à son siècle par la foi monarchique et religieuse. Tandis que son goût le porte à la censure, son habitude l'incline au resjicct de la hiérarchie à laquelle il obéit par
426 LA BRUYERE.
devoir. Les inégalités qui clioquent l'instinct de sa raison ne l'aigrissent donc pas jusqu'à en faire un réformateur, un utopiste, un révolté. L'ami de Bossuet reste sujet docile, et chrétien sincère. L'honnête homme qui s'attendrit avec une sorte de colère poignante sur la condition du laboureur*, Ignora toujours cette jalousie et cette haine vindicative qui, dans l'âge suivant, sera le poison d'une philanthropie déclamatoire.