II. — Le moraliste
misanthropie dii sntirique. — Pourtant, ne demandons pas une philosophie sereine à celui qui a dit : « Il faut riio avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. » Non ; il aura des émotions extrêmes, de la véhémence, de l'ironie, un pessimisme qui en veut à l'espèce humaine et à son temps. En un mot, il est satirique.
N'oublions pas, en effet, que La Bruyère intitula son livre les Caractères, ou les Mœurs de ce siècle. Ce titre seul nous avertit que des portraits sont là, si ressemblants que l'histoire contemporaine en est souvent l'indispensable commentaire. Par exemple, quand il écrit : « Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan, qu'il s'occupe et se remplit toute sa vie de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu ])eut faire toute la gloire et la félicité des saints, » ne vous hâtez pas de traiter cette ])hrase d'hyperbole. Le maréchal do Villeroy ne s'écriait-il pas : « Le roi me traite avec une bonté qui me rappelle à la vie; je commence avoir les cicux ouverts; il m'a accordé une audience. » Le duc de Richelieu allait encore plus loin lorsqu'il disait : « Je prie le roi à
1, « On voit certains animaux farouches, dos niAles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la tcrro qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée; et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et, en oITei, ils sont des hommes. Ils se retirent, la nuit, dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent ai;x antres hommes la peine de semer, de laliourer, de recueillir jHiur vivre, et méritent ainsi de no pas manquer de ce puio qu'ils ont semé. »
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genoux qu'il me permette d'aller lui faire quelquefois ma cour; car j'aime autant mourir que d'être deux mois sans ( le voir. » Saint Simon, Dantïeau, Mme de Sévigné, Bussy- Rabutin sont donc autant d'autorités qui garantissent la parole du moraliste choisissant pour principal observatoire cet étroit espace qui s'appelle la Cour, ce point du globe qu'il place « à quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. »
A>t-il faÊt des portraits contemporains? — Seulement, ce peintre fidèle ne nomme pas ses victimes, comme fit Boileau. Il laisse au public le plaisir de les reconnaître; car il se sait assez habile pour que les noms viennent s'inscrire d'eux-mêmes au bas du portrait. G est ce qu'indiquent ses protestations contre les clefs qui prétendaient révéler les sous-entendus de sa discrétion redoutable, a Si j'avois voulu mettre les vrais noms à mes peintures, je me serois épargné, dit-il, le travail d'emprunter des noms à l'histoire ancienne, d'employer des lettres initiales qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les dégoûter des applications. » Se justifier ainsi, c'est avouer ce que l'on nie; et la preuve en est que, malgré leurs contradictions, ces clefs diverses se rencontrent souvent sur les personnages les plus connus de la cour et de la ville. Sans accepter toutes ces conjectures, et en les réduisant au certain ou au probable, on ne saurait donc contester que La Bruyère ranime son.s nos yeux tous les originaux dune société disparue.
Mais, comme il n'en résulte pour nous qu'un intérêt historique, cette exactitude n'est pas aujourd'hui ce qui importe le plus ; et il ne serait point un maître si, sous ces costumes d'autrefois, il n'avait aussi représenté l'homme lui-même, en des types permanents qui, depuis, n'ont pas cessé de vivre parmi nous, et près de nous. Il nous apprend donc à nous mieux connaître.
Il est moraliste littérateur. — A ce titre, il compte dans l'élite de nos moralistes, mais s'en distingue par des traits
personnels. Il ne fut pas, en effet, comme Pascal, La Rochefoucault, et Vauvenargues, de ceux qui veulent ou peuvent remonter aux principes des sentiments primitifs par lesquels s'explique le secret de notre nature. Ils sont rares chez lui ces mots qui éclairent les profondeurs de l'âme, ou montrent les ressorts habituels de nos actions. Peu laite pour les vues d'ensemble, sa curiosité n'ouvre pas de voies nouvelles, mais s'applique de préférence aux formes individuelles de la passion, aux cas particuliers d'humeur et de caractère, à leurs combinaisons, à leurs elïets, et aux variétés produites dans les mœurs par les différences d'état ou de profession . Son esprit d'observation s'exerce donc avec entrain sur les vérités de détail, il a l'intuition de la réalité vive, il est physionomiste : c'est par le deliors qu'il atteint l'être moral, et dans l'accidentel qu'il surprend le détinitif. En cela, il est incomparable; et, si d'autres le surpassent par la puissance ou l'autorité de la doctrine, nul n'a le sens plus fin, plus délié, j'ajouterai plus raisonnable. Car ce chrétien sans raideur, et ce philosophe sans morgue, n'est ni voluptueusement égoïste comme Montaigne, ni paradoxal comme La Rochefoucauld, ni farouche comme Pascal. Sa vertu ne fait peur à personne. Il est même, avant tout, désireux de nous plaire, et l'on pourrait l'appeler le premier des moralistes littérateurs.