‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 367 sur 411 · Taino. Journal des DibalK · texte numérisé non relu

Taino. Journal des DibalK

LA BRUYÈRE. kSb

eutre même en des détails qui peuvent choquer les délicats. Jugez-en par la crudité de ce croquis : « Gnathon ne se sert à table que de ses mains; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire et en use de manière que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune des malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés. Le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe. S'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit à la trace. Il mange haut, et avec grand bruit : il roule les yeux en mangeant. La table est pour lui un râtelier; il écure ses dents, et continue à manger. » La vie réelle, les circonstances vulgaires, les petits faits précis et familiers sont donc ceux que préfère cette imagination forte qui, suivant son expression « relève les petites choses par la beauté de son génie «. Si le mot n'avait été compromis, nous dirions qu'il recherche le réalisme. En voici un autre témoignage : « M*** est moins affoibli par l'âge que par la maladie; car il ne passe pas soixante-huit ans. Mais il a la goutte, il est sujet à une colique néphrétique, il a le visage décharné, le teint verdâtre et qui menace ruine. Il fait marner sa terre et compte que de quinze ans il ne sera obligé de la fumer. Il fait bâtir dans la rue*** une maison en pierres de taille, raffermie dans les encoignures par des mains en fer, et dont il assure, en toussant, et avec une voix frêle et débile, qu'on ne verra jamais la fin; il se promène tous les jours dans ses ateliers sur le bras d'un valet qui le soulage; ce n'est point pour ses enfants qu'il bâtit ; car il n'en a point, ni pour ses héritiers, personnes viles et qui sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demain. »

Par ces hardiesses, le précepteur de M. le duc se rapproche de nous. Plus on compare les variantes de ses éditions, et plus il est visible que ses retouches tendaient à cette exactitude minutieuse qui vivifie le style. Il ne cessait pas de reviser son travail à la loupe; il est tel mot qu'il change trois ou quatre fois de place, avant de trouver la bonne. Tantôt il transpose des phrases, tantôt il réunit des

436 r.A BRUYÈRE.

traits séparés, ou sépare ceux qu'il avait réunis. Ailleurs, tel caractère émigré d'un chapitre dans un autre. Il retranche, ajoute, condense, ajuste avec un scrupule inquiet, qui vise à la perfection, et ne pèche que par excès de conscience.

En résumé, son talent, qui regarde deux âges, termine l'un, et inaugure l'autre. Patronné par Bossuet, accepté par Boileau, accueilli par Racine, il précède Montesquieu, présage les Lettres persanes^ et reste maître dans un genre (ju'il a créé. Les plus vifs esprits du dix-huitième siècle, les Duclos, les Ghamfort, les Rivarol, les Beaumarchais i-elèveront de lu: par le mot ironique et mordant, par le propos plaisant et amer. Aujourd'hui, de tous ses pairs, il est encore le plus vivant. Tandis que Fénelon lui-même a pâli par endroits, les peintures deLaBruyère sont aussi solides qu'au premier jour. On peut l'appeler le plus coulemporain de nos anciens classiques.

(1689-1755.) PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

LiC girondin. Le patricien. Le disciple de l'Oratoire. L'iiuni.-ïioiste. Le doctrinaire. — Compatriote de Montaigne et des Girondins, Montesquieu narfuit le 18 jan- ^7ier 1689, au château de la Brède, près de Bordeaux, dans cette heureuse province de Guienne où les dons natifs de la race Gauloise, la franchise, le hon sens, l'esprit, la verve et l'imagination s'associent en un si juste équilibre *. Il appartenait à une famille de robe et d'épée : « Quoique mon nom ne soit ni bon, ni mauvais, disait-il, n'ayant guère que deux cent cinquante ans de noblesse prouvée, cependant j'y suis attaché. » Jamais il ne fut indifférent aux avantarges que conférait alors la naissance, et qu'il regarda toujours comme une des conditions essentielles de toute monarchie bien constituée. Jaloux de ses droits féodaux-, il sollicita même l'érection de sa terre en marquisat ; ce

1. Il s'appela Charles-Louis de Secondât de la Brède jusqu'à la mort de son oncle, le baron de Montesquieu, qui l'institua son légataire, en 1716. Sa mère, Mario Françoise de Panel, était originaire d'une famille atiglaise. Ses ancêtres paternels avaient occupé des emplois à la cour protestante de Navarre, et se convertirent en même temps qu'Henri IV. Leur devise était : Virtufem fortuna secundat.

2. Il soutint un procès contre la ville de Bordeaux, au sujet des limites de Martillac et Léogan, paroisses dont il était seigneur. Il y gagna 1200 arpents de landes.

qui ne rcmpêcha pas d'écrire dans ses Pnisécps : « ,To vais lairc une assez sotte chose; c'est ma généalogie. ^^

Son éducation fut très soignée. Le 11 août 1700, il entra chez les Oratoriens de Juilly, et quitta ce collège le 1 1 août 1705. Le goût de l'étude devint de bonne heure sa principale passion. Il avouait, à la fin de sa vie, « n'avoir jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'eût dissipé. ?> Or, il lisait beaucoup, plume en main, avec une réflexion intense, surtout les maîtres anciens. « Cette antiquité m'enchante, s'écrie-t-il; et je suis toujours prêt à dire avec Pline : C'est à Athènes que vous allez; respectez les Dieux. » Mais, bien qu'il aimât ces traits brillants qui relèvent l'idée, ou lui donnent une forme sensible, il préférait les prosateurs aux poètes, et les Latins aux Grecs. On le destinait à la magistrature*; et, dès qu'il aborda dos livres de droit, « il en chercha Vesprit -. » Car, dès sa jeunesse, il éprouvait le besoin de remonter aux principes, et sa curiosité se tournait par instinct vers les considéralions historiques ou politiques.

I>c Prrsifleiit ù mortier. Son «lisroiirs de rentrée en IfS»*». L siendéniieien de Uordeaiix. FréliitIcM scientifiques. — Le 15 septembre 1713, il perdit son père, et, le 24 février 1714, fut nommé conseiller au parlement de Guienne. Marié, depuis le .30 avril 1715, à Jeanne de Lartiguc, fille d'un gentilhomme calviniste, il avait vingt-sept ans, lorsque la mort d'un oncle lui laissa en legs le nom de Montesquieu, et la charge de président à mortier (29 juin 1716). Ce poste de dignité lui rendit plus facile son rôle d'observateur; il put alors choisir entre les relations qui s'offraient, et traiter de pair avec les personnages en vue. Ce fut ainsi iju'il connut intimement le maréciial de Berwick, fils naturel de Jacques II, gouverneur de la province. Pourtant, à mesure que s'élargit l'horizon de ses visées scientifiques, il se trouva tro]) à l'étroit dans la con-

1. Ses deux Rrands-pferes avaient été présidents du Parlement de Guienne, et son oncle l'iitait encore.

2. Il se Irara nn plan de travail dont l'esquisse existe dans ses manuscrits, sous ce lilre : Mnnicre d'apprendre la jurisprudence.

trainte de ses fonctions. « Ce qui m'a toujours donné une assez mauvaise opinion de moi, écrivait-il, c'est qu'il y a fort peu d'états dans la république auxquels j'eusse été véritablement propre. Quant à mon métier de président , j'ai le cœur très droit; mais je n'entendois rien à la procédure. Je m'y suis pourtant appliqué; mais ce qui me dégoùtoit le plus, c'est que je voyois à des bêtes le même talent qui me fuyoit pour ainsi dire. '>

Nous savons cependant'que, malgré cette aversion secrète pour la pratique, il fut très estimé dans sa Compagnie qui, en 1725, lui confia le Discours de rentrée. Or, il s'en acquitta si bien que cette tnercuriale eut longtemps la faveur d'être réimprimée tous les ans, au même anniversaire, et se vendit, ce jour-là, aux portes du Palais de Justice. En 1722, il avait aussi été délégué vers le Régent, pour lui soumettre des remontrances contre l'impôt de quarante sols qui frappait chaque tonneau de vin sortant de la Guienne. En cette occasion, il se montra d'autant plus habile qu'il était propriétaire de vignobles; l'avocat réussit à gagner sa cause '■.

Les devoirs du magistrat permettaient des loisirs au savant ; et nous ne pouvons oublier la part très active qu'il prit, à dater du 3 avril 1716, aux travaux de l'Académie instituée à Bordeaux par lettres patentes de 1712 -. Aucun de ses membres ne fut plus zélé; mais il cherchait encore sa voie: car il s'annonça comme un disciple de Fontenelle par des dissertations variées sur des sujets de médecine, de physicpie et d'histoire naturelle"'. Payant ainsi tribut à la mode, il se plaisait trop à enjoliver la science; mais ces erreurs mêmes annoncent déjà l'éveil d'un esprit avide de lumière et impatient de se satisfaire, faute

1. A propos des Lettres Persanes, le Régent lui ayant dit : « Que vous ontelles coûté à composer ?» — « Le papier, Monscigni'ur, » répondit Montesquieu.

2. Elle avait été organisée par un avocat, nommé Melon, qui plus tard devint secrétaire de Law. Le duc de la Force était protecteur de cette Académie.

3. L'essence des maladies, — l'usage des glandes rénales, — la cause de l'écho — la transparence des corps, — le flux et le reflux de la mer, — la pesanteur, — le mouvement relatif. Quoique myope, il observait à la loupe et disséquait des grenouilles.

de mieux, sur les plus menus objets. C'était une façon de tromper sa curiosité inquiète et désœuvrée. Il y avait là des symptômes d'aptitude à laquelle manquait un emploi capable de la passionner et de la retenir. A ces jeux de son loisir se mêlait encore le souci du bien public ; car il faisait des recherches sur la qualité nutritive des divers végétaux et fondait à ses frais un prix d'anatomie. Dans un de ses mémoires, n'écrivait-il pas : « Ceux qui vivent au milieu d'une société ont des devoirs à remplir; nous devons compte à la nôtre de nos moindres amusements. " Cet apprentissage l'habituait d'ailleurs à comparer les faits, à les analyser, à les classer, et à en dégager des lois K

Les Lettres PLTSinifs, fl7*2fl. Lc-^ S»»"'t «lu temps. Crébillont et Tacite. La Braijérc et :?Bontes(|iiieu. — Tout en

se consacrant avec entrain à ces distractions sérieuses, il préludait à sa renommée littéraire par un livre dont l'apparente légèreté fut émineramcnt propre à égayer le public, après l'onnui des dernières années de Louis XIV, et à le faire réfléchir, après l'orgie de la Régence. Je veux parler des Lettres Persanes, qu'on peut appeler la plus profonde des œuvres frivoles. Elles parurent en 1721, à Amsterdam, sans nom d'auteur-. Le cadre de cette satire fut-il suggéré par les Siamois de Dufresny, ouïe Spectateur d' Addhon? Nous ne saurions en décider. Toujours est-il qu'elle inaugura parmi nous un genre qui eut depuis bien des imitateurs. Sans entrer dans le détail de ce roman trop sensuel où des Parisiens déguisés en Persans, sous les noms d'Usbek et de Rica, critiquent la France de 1712 à 1720, nous regretterons qu'un grand esprit ait commencé par obéir à son siècle, avant de lui commander. Mais ne nous laissons pas tromper par ce libertinage qui est la date d'un écrit approprié au goi'it d'une société licencieuse.

1. Ce fut aussi pour l'Aradémie d« Bordeaux qu'il composa des opuscules récemment découverts : Un trailé grnérai des dcmirs de l'Iinintne. \'' mai l7?,i ; un Discouru sur la différence entre la consid'b'ation et la rcputalion ; cnlin, la Politique des llnmnins dans la rcliqioti.

2. I.a prciniiTO pai^e portait un miui d'aiilcnr supposé, et uji lii'ii (rimpression inciacl. Son intermédiaire fui un abbé, iioinu).! Duval. Voici leur rubri(iue : Cologne 1721 Marteau.

Tous ces parfums énervants du Sérail furent des amorces destinées à capter la faveur des salons : pour conquérir leur attention, il fallait bien les llatter. Ces concessions étaient donc les calculs d'un penseur habile à s'assurer le droit de touchera toutes les nouveautés qui allaient devenir le péril et la gloire de son temps. C'est ainsi qualliant Tacite à Grébillon, son badinagc affronte, sans en avoir l'air, les plus graves problèmes de la science sociale, provoque de généreuses recherches, éveille des espérances de réformes, discrédite les abus, dissipe les préjugés, propage l'esprit de tolérance et montre aux hommes d'État l'idéal d'un avenir meilleur. Politique et métaphysique, institutions et croyances, mœurs et coutumes, travers, ridicules, caractères, toutes les idées qui sollicitent l'opinion ' sont effleurées en passant par une ironie dont les épigrammes donnent à la vérité l'attrait du paradoxe. Mais ces audaces cjui sentent la jeunesse sont tempérées par la prudence d'un caprice qui semble se jouer. Le plus souvent même, le trait n'est lancé que d'une main discrète qui ménage ses victimes ; car Montesquieu saura toujours garder la mesure. S'il s'amuse aux dépens de ce qui blesse sa raison, il incline à croire que ce qui est doit être, et il n'a point le tempérament d'un révolutionnaire.

Tandis que les boutades de son irrévérence laissent entrevoir le publiciste dont le génie ne peut se contenir dans les bornes de la fantaisie, ou de la fiction, nous admirons le moraliste qui rivalise avec Pascal par l'énergi que précision de sa raillerie sentencieuse -, et le peintre qui rappelle La Bruyère par la verve de ses portraits. Telles sont les esquisses du Fermier Général, du Directeur, du Casuiste, de VAbbé de Salon, du Pédant, du Poète, de

1. Par exemple, le Jansénisme, la querelle de la bulle Unigenitvs, la révocation de l'Edit de Nantes, le système de Law. Quand la satire directe est impossible, ii passe de Paris à Constantinople. Alors, le sultan paye pour Louis XIV, rAlcoran pour la Bible, et le despotisme oriental pour la monarcbie du bon plaisir.

2. Ecoulez l'aimable Hica disant : « Je ne puis comprendre comment les princes croient si aisément qu'ils sont tout, et comment les peuples sont si prêts à croire qu'ils ne sont rien. » Citons encore cette définition de la noblesse : « Un grand seigneur est un homme qui voit le roi, qui parle aux ministres, qui a des ancêtres, des dettes et des pensions. »

VHomme à bonnes fortunes, de la Femme jalouse, de Vhitrif/ante, et du Nouvelliste. Toutes ces pages révèlent un maître qui, pour signaler son avènement, n'attend plus que des sujets dignes de lui^

Le enndîdat à lMcnf1«.*niîe franç»î.*$e, où il est reçu en i528. — Glassé bon gré mal gré dans la confrérie des hommes de lettres par un succès à demi clandestin qui compromettait la responsabilité du magistrat, Montesquieu finit par vendre, en 1726, une charge qui gênait son indépendance. Dès lors, délivré de tout lien, il put suivre sa destinée. Pour consacrer sa réputation d'écrivain, il ne désirait plus que devenir membre de l'Académie française. La mort de Louis de Sacy, le traducteur de Pline, lui en offrit bientôt l'occasion. Mais, quoiqu'il fût désigné parle suffrage des salons -, l'affaire n'alla pas toute seule. Au premier bruit de cette candidature, le Père Tournemine, directeur du Journal de Trévoux, s'empressa d'extraire les passages les plus scabreux des Lettres Persanes, et les mit sous les yeux du cardinal Fleury. Ce vieux ministre, qui s'effarouchait aisément, fit dire à l'Académie que « son choix serait blâmé par tous les honnêtes gens. 55 C'était le jeudi, 11 décembre 1726. Irrité de ce fe^o, Montesquieu déclara très haut <.<; qu'après cet outrage, il irait chercher à l'étranger la récompense qu'il ne pouvait espérer de son pays. " Pour apaiser sa colère, on lui offrit une pension. Mais il répondit que, « n'ayant pas fait de bassesses, il n'avait pas besoin d'être consolé par des grâces, jî Cependant, des amis puissants intervinrent : on essaya do négocier, une audience fut accordée par le cardinal , et la paix finit par être conclue. Suivant les uns, Montesquieu se refusa nettement auxdésaveuxqu'on exigeait. Selon d'autres, il improvisa en quelques jours une édition expurgée qu'il soumit au jugement du Ministre. Quoj qu'il en soit de ce stratagème auquel celui-ci se serait prùlé complaisammcnt,

1. Aussi ne cilcrons-nous que pour mémoire deux méprises de son laleiil, lo Temple de Gnide ci \(s Voyar/c à Papkns. 1725, IT'H. Mlle de Clermont, Princesse du sanp des Coudé, f'il responsable de ces crrimrs.

2. Il avail surtout le ijalrouage de Mme de Lambert dont lo salou était le vestibule de l'Acadéinie.

la liberté du vote fut rendue à l'Académie qui nomma Montesquieu tout d'une voix, le 5 janvier 1728, et le reçut, le 24 du même mois. Dans cette séance, le directeur, qui s'appelait Mallet, lui lança plus d'une malice à bout portant \ et l'amour-propre du récipiendaire en garda si profonde rancune qu'il vint trois fois seulement aux réunions de la. Compagnie, n'y ouvrit pas la bouche, et cessa d'y reparaître.

Les voyages, — Trois mois après, le 5avril 1728,ilpartait avec le comte de Waldegrave pour ce long voyage qu'il entreprit comme un complément indispensable de ses études politiques. La première station fut Vienne où il retrouva dans la société du prince Eugène toute jla politesse de la France. Il alla jusqu'en Hongrie surprendre les derniers vestiges de ce régime féodal qu'il devait peindre si vivement dans quelques lignes de l'Esprit des Lois.

Accompagné de lord Chesterfield,le plus parisien de tous les Anglais d'alors, il visita ces petits Etats de l'Italie qui, sous un pouvoir absolu, mais patriarcal, jouissaient de la liberté, sans l'indépendance '-. On prétend qu'à Venise son imagination fut frappée de terreur par ce gouvernement mystérieux qui pourtant n'était plus qu'un vain épouvantail''. En remontant par la Suisse et les bords du Rhin, il gagna la Hollande où il put contempler le spectacle d'une république enrichie par son industrie. Mais ce fut surtout l'Angleterre qui le captiva. Il séjourna dix-huit mois dans ce pays qu'il regardait comme la principale école de liberté constitutionnelle, et dont il disait : « Là seulement sont nés des gens de vrai bon sens, 35 Parmi les notes du Journal qu'il écrivit alors, celles qui nous sont parvenues attestent qu'il vit tout, et cela, sans illusion ni engouement. Car, malgré ses sympathies, il censure la

1. En voici une : « Rendez au plus lot vos ouvrages publics... notre ambition est d'écrire des choses dignes d'être lues. »

2. A Florence, il écrit : « Un des objets les plus agréables pour moi, ce fut de voir le premier ministre du Grand-Duc sur une petite chaise de bois, eu casaque et en chapeau de paille, devant sa porte. Heureux pays où le premier Ministre vit dans une pareille simplicité, et un tel désœuvrement ! »

3. On sait l'anecdote qui courut sur la mystiOcation faite par un ami, sur la visite d'uu inconnu, ses papiers brûlés, et son ilépart précipité.

vénalité des consciences, il juge au vrai l'égoïsme d'un peuple calculateur, et prédit l'émancipation prochaine de l'Amérique anglaise. Mais il envie à nos voisins leur respect de la loi. le sérieux des mœurs, et le mécanisme de leurs institutions. Bref, il revint de là, comme Voltaire muni d'idées nouvelles qu'allaient féconder la méditation c la retraite.

Laretrnite stii<Iî(Mise de la lîrèdo. T.on C<>iisid(M*ntinn*4 sur la sraiiilciii* «'t la di-i-adeiicc des Romains, 19!t-l. Le

i»iaio;;;iic de S.Tiia vt d'a^siorate, -lî^."». — Il ne se pressa pas en effet de produire ses trésors d'observation; mais, durant deux années, loin de Paris et de sa turbulence, il s'enferma dans son château de La Brède oîi il ne vécut qu'avec ses livres, sans autre souci que de recueillir et d'ordonner ses pensées. Se détournant mémo des sujets contemporains, et ajournant l'éloge de la constitution anglaise, il donna la préférence à l'inoffensivc antiquité. C'est ce qui nous vaut le livre des Co7isi(Jc)'atio)is, qui parut en 1734, et restera le plus solide de ses ouvrages. On y sentcommela joie d'un génie qui reconnaît enfin son idéal, je dirai presque sa patrie de prédilection ; car il y adu Romain dans Montesquieu, du moins dans ce style dont la rigidité stoïcienne a je ne sais quel air de commandement. Par la vertu d'un sujet qui l'affranchit de toute influence mondaine, il redevient simple et naturel, il demeure toujours maître de lui; la gravité du ton ne se dément pas, et son accent égale la majesté du Peuple-Roi. A ce monument se rattache comme une de ses dépendances ce fameux Dialogue de Sylla et d'Eucralc ([ui, jmblié en 1745, remontait plus haut: car l'Académie de Bordeaux en eut la primeur; depuis lors, il s'était aussi produit au Club de rÊntre-Sol, devant ce petit parlement composé d'économistes, de diplomates et d'hommes d'Etat qui s'assemblaient chez l'abbé Alary, place Vendôme, dans l'hôtel du président Ilénault. Ces origines académiques expliquent peut-être l'éloffuenceunpeu théâtrale f[ui se méleài'énergie ou au pathéti(iuc de cet essai. Si Montcs(|uieu cache trop j'horrcur d'une âme airocc oous le faste de la grandeur el

l'ostentation de l'audace, il lait du moins comprendre la , puissance et lirapunité de ce dictateur sanguinaire qui rappelle Marins et prédit César. Il est visible que désormais Rome appartient à un maître; et l'on prévoit tous les tyrans qui vont naître de ce despotisme accepté comme un bienfait, ou souffert comme une nécessité par des âmes lâches et indignes de la liberté '.

Son idée fixe. L. Esprit des Lois. Infatijfable lal)cur. L «euvre parait à Genève, en 1748. — Sous leurs titres

spéciaux, les études dont nous venons de parler n'étaient que les chapitres détachés du grand ouvrage auquel nous conduisent ces degrés successifs; car il fut la première et la dernière pensée de Montesquieu. Oui, depuis 1724, à travers les salons, et les pays étrangers, comme dans la solitude de la Brède, il ne cessa pas de porter en lui l'Esprit des Lois. C'était le quartier général de la longue enquête qu'il poursuivait depuis vingt-cinq ans.

Ses amis en avaient eu déjà confidence, entre autres d'Argenson qui, dès l'année 1736, exprimait ce pronostic: « Je crains bien que l'ensemble n'y manque, et qu'il n'y ait plus de chapitres agréables à lire, plus d'idées ingénieuses et séduisantes que de véritables et utiles instructions sur la façon dont on devroit rédiger les lois et les entendre. » C'était juger bien sévèrement ce qu'on pourrait appeler l'idée fixe d'une si puissante intelligence; car ce livre ne fut pas seulement élaboré dans le cabinet. Soit qu'il causât diplomatie avec lord Waldegrave, stratégie avec le prince Eugène, finances avec Law, soit qu'il observât le mouvement social dans le commerce du monde, Montesquieu sut puiser à toutes les sources d'information, comme l'attestent six volumes in-quarto d'extraits, de réflexions et de notes rédigées de sa main '. C'est là qu'il réunit ses

1. Mentionnons encore l'épisoile dii Lijsimaque oii respire l'orgueilleux enthousiasme du stoïcisme.

2. Mme Geolfrin disait : « Cet homme venoit faire son livre dans la société. H retenoit tout ce qui s'y rapporloit. Il ne parloil qu'aux élrang-ersdont il croyoit tirer quelque chose d'utile. » Nous lisons dans Montesquieu : « Le malheur de certaines lectures, c'est qu'il faut se tuer à réduire ce que l'auteur a pris tant de peine à amplilier. »

Zi46 MONTESQUIEU.

idées ôparses, avant de les ordonner en corps de doctrine, ou de les formuler en axiomes : bel exemple de cette longue^ patience qui est une des conditions du génie !

Aux abords de l'heure décisive où il fallait satisfaire à l'attente du public, il y eut trois années d'ardente activité (1743-46), pendant lesquelles nous le voyons, en sa terre de Guienne, dégrossir sa matière, avec la collaboration de de son fils Secondât, de sa fille Denise, de son secrétaire d'Arcet, et de l'abbé Guasco, homme de bon conseil et d'agréable érudition. Puis suivirent encore deux autres années de lutte vaillante lorsqu'il s'agit de fixer la forme et de graver le trait sur l'airain. Il faillit y perdre la vue; il succombait de lassitude. Ne lisons-nous pas dans sa correspondance : « J'ai pensé me tuer, depuis trois mois, afin d'achever un morceau qui formera trois heures de lecture. Gela m'a coûté tant de travail que mes cheveux en sont blanchis. « Enfin, en 1748, parut l'œuvre oià Montesquieu surpassa les espérances de ses amis mêmes. Pour échapper à la censure, elle dut s'imprimer à Genève^, d'où elle se répandit en France à la dérobée, mais eu Angleterre et en Italie avec une faveur telle c^u'on en fit vingt-deux éditions en dix-huit mois, et qu'elle fut traduite dans toutes les langues de l'Europe.

IjC ^raaitl esprit sons lu l>cl esprit. Lînitiatour. Le

eitoy«'n. — Si les Craintes du marquis d'Argenson furent parfois justifiées, si Mme du Duffant put dire trop malicieusement : « C'est de l'esprit sur les lois », il n'en faut pas moins honorer d'une admiration reconnaissante un do CCS génies qui ont eu la gloire de restituer à l'humanité ses litres les plus précieux. Qu'il y ait là des contradictions, des lacunes, des problèmes suscités sans être résolus, des opinions trop exclusives, des citations inexactes, une mé-

1. Lelivro fut [uililic dans les pri'iiiicrsjoiirs de novembre, on deu^ vol. inV, rlicz rîririllot. Malgré des corrections attestées par 14 carions, il avait été interdit en France. Cet ouvrage contient 32 livres. Dans le XI", lo chapitre des Lois qui formcnl la liberté politique est l'analyse de la constitution anglaise. Il portail cette cpitrrnplie liautaine : Prnlem sine, matre. crcatam (Ovide). Monles(|uiou voulait dire (ju'il n'avait pas eu de modèle. Quelques-uns ont prétendu ([u'il faut traduire sans miirc par sans liberté. Cette leçon c.'^l douteus((.

thode arbitraire ou discursive qui morcelle les chapitres et déconcerte l'attention, nous l'accorderons volontiers. Il est certain que Montesquieu n'a pas toujours dominé son vaste sujet. Outre que la science politique, enrichie par l'expérience d'un autre âge, s'est portée plus avant, il faut bien avouer aussi que je ne sais quel ton d'oracle, et surtout la recherche de l'effet dénoncent ici le crû de Gascogne. Mais, à chaque pas, éclatent, soit des beautés qui consolent de ces défauts, soit des découvertes qui rachètent de rares erreurs. Dans ce labyrinthe, le fil se brise parfois; mais le flambeau ne s'éteint pas ; à travers les routes qui se croisent et semblent se confondre, le philosophe triomphe de la plupart des obstacles; car la lumière des principes éclaire sa marche et lui montre le but.i;

Ce n'est pas qu'il ait le goût des doctrines ou des théories préconçues. Il serait plutôt un historien qui se propose d'expliquer le droit positif des gouvernements établis ; car son livre rappelle ce Panthéon qui donnait l'hospitalité à tous les Dieux du monde païen K Mais, si Montesquieu n'est pas de la famille des utopistes, comme l'abbé de Saint-Pierre ou J.-J. Rousseau, et s'il préfère aux systèmes l'étude impartiale des faits, il les juge toujours avec sa raison et sa conscience. En s'appliquant aux choses passées, il a donc plus que personne propagé des vérités d'avenir; et, en traitant des lois mortes, il en a préparé d'autres qui feront vivre à jamais les sociétés civilisées. Voilà pourquoi le dix-huitième siècle reconnut un de ses guides dans ce penseur fécond en paroles mémorables que les peuples ou les souverains ne sauraient oublier impunément.

Sous la réserve d'un sage qui ne parle jamais à la passion, se déclarent ouvertement les préférences d'un citoyen qui appartient à la race des L'Hôpital, des Vauban, et des Gatinat, à cette élite dont le vœu constant fut le bonheur de la patrie et du genre humain. Son livre confirme le témoignage qu'il se rendait en disant : « J'ai toujours senti

1. Lfi Contrai Social, qui parut 14 ans après, en 1762, recherche au contraire l'origine et la nature du droit. Visant à l'absolu, il commence là où Montesquieu finit.

une joie profonde lorsqu'on a fait quelque règlement qui alloit au bien commun. » H fui le premier qui posa les principes du droit politique et civil, en le fondant sur la division des trois pouvoirs ^ Il essaya de tempérer les rigueurs du droit pénal par un es))rit dedouceur et d'équité. Lorsqu'on 1764 Beccaria publia son beau traité des Délits et des Peines, il s'annonça comme le disciple du publiciste qui avait donné le signal d'une éloquente protestation contre le scandale de la torture et de Tesclavago. Enfin, c'est de Montesquieu que relèvera l'école des hommes d'État qui; depuis Turgot et Malesherbes jusqu'à Royer- Collard et Tocqueville, ont avec tant d'éclat représenté parmi nous la cause du gouvernement parlementaire et des libertés publiques.

Injustice des salons et tleft seetes philnsoplaiques. Apolo;;ie de.TIoiitesqiiîegi. S:» vie privée I.e pliilaiitlirope.

Sa mort, lîôs. — Cependant, ce salutaire ouvrage ne reçut pas en France l'accueil qu'il méritait. Tandis que des reines de salon le condamnaient lestement par un bon mot, le lourd Crevier osa le trouver trop léger. Voltaire lui-même affecta de ne voir que de l'espnt dans sa justesse-. Aux censures de la Sorbonne et aux épigrammes des mondains s'associèrent les ombrages de la Cour, les rancunes des financiers et les critiques des philosophes. Montesquieu expiait ainsi une (jualité maîtresse f[ui aurait dû le recommander plus sûrement encore à des lecteurs français, je veux dire ce tour ingénieux qui, chez lui, est l'ornement du bon sens. Mais ne nous plaignons pas de ces injustices, auxquelles nous devons la riposte d'une apologie si vive, si mo(|ueuse, si étincelanlc de malice cl d'imagination"'.

1. Quinze ans auparavant, Voltaire, dans ses f.elli'es anqlaïKr.'s, n'avait fait qu'un asseï! froiil élo;^o «le lAnfilcli^rn! cl de sa conslilulioii. Moiilosi|iiieii l'oirro à l'I'.uro[>p comme un objet d'envie, cl en comprend les ressorts mieux ipie les An^'lais euxmêmes.

2. Les Docteurs de Sorbonne l'accusèrent d'irréli^'ion. Pour désarmer leurs censures, Montesquieu dut promettre de corriger son livre. Apres de longues négociations, cl malgré le bon vouloir du Pape Denoil XIV, il fut aussi condamné par la Congrégation de Vhidrx, le 2 mai 1752.

3. Otte dé/eiisc (|ui répondait .'i la Cazrllc, Jannéniste parul à Paris, chez Guériii, sous celle rubricjue : I7i0 (j'i/icrc, chez liariUut.

Ce chet-d œuvre de logique fut le dernier écrit de Montesquieu; car tant de travaux avaient épuisé ses forces. Vieilli prématurément, il vécut cinq années encore, et put jouir d'une gloire qui lui vint d'elle-même, sans aucune impatience d'ambition, paisible et sereine comme son génie.

Nous aimerions à peindre dans le cadre de sa vie seigneuriale le penseur que nous enviait l'Europe, et dont la bonhomie charma tous ceux qui l'approchèrent. Il y aurait du moins à esquisser le portrait de l'administrateur économe qui, très avisé en culture comme en politique, mit son point d'honneur à mieux aménager ses domaines, « plutôt pour une certaine idée d'habileté qui lui en reviendroit, que dans l'intention de s'enrichir. » 11 sut accroître la valeur de ses vignobles, et, selon son aveu, « profita du succès de ses livres pour assurer celui de ses crûs à l'étranger. » L'Angleterre rendit hommage à Y Esprit des Lois, en accordant aux vins de l'auteur la dispense du droit d'entrée. Il en use avec ses terres comme il désirait que le pouvoir en usât avec la France. Il ne cesse d'y introduire toutes les améliorations que lui ont enseignées ses nombreux voyages. Il fait venir de Flandre un trèfle qu'il acclimate en Gironde. Il défriche ses landes et y crée des métairies. Il arrange à l'anglaise le parc de la Brède, pour se consoler de ne pouvoir en faire autant de la constitution qui régit son pays. Il paraît parcimonieux et frugal ; mais il est généreux pour ceux qui souffrent : témoin cette famine durant laquelle il fonde à ses frais des greniers de charité, et fait distribuer à ses vassaux plus de cent boisseaux de froment. Autant il est fier avec les puissants, autant il se montre affable aveÈ ses inférieurs. Ce stoïcien auquel on reproche de n'avoir pas le cœur assez chaud répand partout des bienfaits que révèle seule, malgré lui, la reconnaissance de ses obligés. Bref, il est aussi grand de près que de loin, et sa bonté vaut sa raison.

Il avait l'instinct de sa fin prochaine, et l'envisageait sans trouble. Presque aveugle, il parlait gaiement de sa cataracte : « Mon Fabius Maximus, M. G-endron, écrivait-il, me dit qu'elle est de bonne qualité, et qu'on ouvrira le

ÉTUChS LITTÉKAIRES. II- — 29

volet de la fenêtre, » Puis, il ajoutait avec mélancolie : « Il me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que l'aurore dujour où mes yeux se fermeront pour jamais x>.

Ce pressentiment n'était que trop vrai. Car, le 10 février 1755, il s'éteignit doucement, à Paris, où il venait chaque année passer quelques mois, dans son appartement de la rue Saint-Dominique Saint-Germain '.

Après sa mort, Voltaire put enfin régner sans partage sur la société française, jusqu'à l'avènement de Rousseau, et de son influence toute démocratique -.

Page 1