I. — Étude historique
L.e ministôiu' Fleury. Montesquieu |trêlu<Ic ù I Ksprît des lois l>ar ses étiide.s sur les Romains. Uiles dataient de loin. — Lcs Con-<vlcralion>i furent composées sous le ministère du cardinal Fleury, dans le voisinage d'un pouvoir ombrageux qui ne tolérait pas les controverses politiques, mais laissait le champ libre aux recherches inolTensivcs de l'érudition ou de riiistoirc''. Ces régions sereines ne déplaisaient point à un publiciste dont l'esjjrit était
1. Probablement, à l'ancien n' 27. Sort corps fut déposé dans le caveau de la chapelle Sle-Geneviévc, à i^aint-Sulpice.
2. Montesquieu disait de Voltaire : « Il est comme les moines qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre : Vollairo éi-ril pour son couvent. »
3. En même temps qu'il ferm.iit le Club de l'Entresol, le canliual Floucy favorisait des travaux on se disliiiL'uircnt alors Bouliipr, cioin C.ilmct, dom Homiucl, d(im IVivi'l, le I'. lirnmoy, Frércl. d'Olivet, llnllin, el Mably. (■.Vlail 1< Icnips uù Voltaire lui-nièma écrivait CUarlcs XII.
plus lumineux qu'ardent; et il se tourna d'autant plus volontiers vers cet asile, que, depuis longtemps, il avait conçu le dessein d'essayer sur le peuple romain la méthode dont il devait un jour appliquer les procédés aux lois de l'humanité tout entière '. Sans insister sur un manuscrit latin de soixante-dix-huit pages, où le jeune écolier de Juilly avait réduit en résumé substantiel toute l'histoire de la république romaine, rappelons du moins qu'il lut, en 1716, devant l'Académie de Bordeaux, une dissertation surla. Politique des Romains dans la Religion, et, en 1721, devant le Club de l'Entre-Sol, le Dialogue de Sylla et d'Eucrate. Ce sont les premiers symptômes d'un projet que dut raviver ce voyage d'Italie, où le spectacle de Rome agit puissamment sur une intelligence toute pleine de l'antiquité. Il est du moins permis de croire que ces émotions ne furent point étrangères à la pensée d'un sujet qui méritait de solliciter une telle plume. N'a-t-il pas fait cet aveu ; « On ne peut jamais quitter les Romains; c'est ainsi qu'aujourd'hui même, dans leur capitale, on laisse les nouveaux palais, pour aller chercher des ruines. »
Durant son séjour en Angleterre, cette idée ne l'abandonna pas ; et son fils nous apprend qu'à Londres « il commença d'immenses lectures » dont elle fut le centre. Parmi les sources qu'il consulta, figura sans doute un Essai sur le gouvernement de Rome, rédigé par le puritain Moyle, membre de la Chambre des Communes. Divisé en deux parties, ce travail envisageait à la fois les causes qui firent la fortune de la République et celles qui précipitèrent sa ruine. N'était-ce pas déjà le plan que se proposait l'auteur des Considérations'i
Travaux préliminaires . Pradence du publiciste . Première édition, IVS-l. IiidîHTérence publique. ^uccèM
à Londres et à Berlin. — A son retour, il poursuivit de plus près encore des études auxquelles collaborait un bénédictin de Saint-Maur qui, mécontent de son cloître,
1. Il disait plus tard : « Je me trouve fort dans mes Maximes, lorsque j'ai pour moi les Romains. »
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vint demander l'hospitalité au château de la Brède. Deux mémoires présentés à l'Académie de Bordeaux, l'un en 1731 sur la Campagne de Rome, l'autre en 1732 sur V Intempérance des anciens Romains, précédèrent l'apparition de Touvrage qu'il fit imprimer en Hollande, par l'intermédiaire de l'ambassadeur des Pays-Bas, le comte de Vanliœ. Usant d'un surcroît de précautions, Montesquieu avait eu soin de soumettre les premières épreuves à un jésuite, le P. Gastel, professeur au collège Louis-le- Grand*. Il le pria de « corriger religieusement » tous les passages qui pouvaient sembler périlleux. Docile à ses conseils, il supprima tout un chapitre sur la constitution anglaise, une phrase sur Charles I", un double éloge du suicide, et quelques traits qui se souvenaient trop des Lettres Persanes. Ainsi révisée, la première édition vit le jour en 1734 -. Un second tirage l'ut rapidement épuisé avant que le livre pût obtenir en France le privilège du Boi. Quelques mois après, il parut enfin à Paris, chez Huart ; et, dans les Mémoires de Trévoux, le P. Gastel en publia deux extraits qu'accompagnait un éloge de l'auteur encore anonyme.
En ce moment, les hommes d'État n'étaient préoccupés que de la succession de Pologne, où la diplomatie française se battait pour sauver au moins no*re honneur militaire. Quant au Parlement et au Clergé, que venaient de passionner les miracles du diacre Paris, ils continuaient à se quereller sur la Bulle Unigenitus. De leur côté, les savants ne parlaient que du voyage de Maupertuis et de Clairaut, partis pour déterminer la figure de la Terre. Enfin, les mondains elles philosophes favorisaient de leur engouement le roman de Manon Lescaut et les Lettres Anglaises. Aussi l'attention publique n'eut-clle plus guère de loisir pour les Bomains de Montesquieu.
1. C'était lui que Voltaire appelait « le fou de mathématiques. »
2. Amsterdam. D'sljordcs, iii-12. Il y a des carions aux pages 17 et 18, VU et \-i1, 179 et 180, 199 et 200.
L'édition définitive fut celle de 17'i8 qu'il revit lui-niomc. Il y ajouta nu màns (pinrante pages, modifia la plupart des anciennes notes, en intercala quchiui'S-unes, reloucha le style en maint endroit, supprima l'apologie du suicide, arrèl 1 lu texlo qui do()uis n'a plus varié .
Mais, si de beaux esprits de salons osèrent dire que les Lettres Persanes « avaient été sa grandeur », et que les Considérations « étaient sa décadence », les étrangers réparèrent l'injustice de ces indifférents. A Londres, le chef-d'œuvre conquit d'emblée les suffrages de tous les connaisseurs. Il y en eut quatre contrefaçons en Hollande; il ne tarda pas à être traduit dans les principales langues de l'Europe; et Frédéric II écrivit sur la marge de son exemplaire des remarques encore plus piquantes que celles dont il avait enrichi le Prince de Machiavel.
Les Devanciers. Poljbe. Machiavel. Paruta. Bossiiet et Montesquieu. L évèque et le philosophe. Le XVII*^ et le XVIIF siècle, la Foi et 9a Raison. — Il serait long de passer en revue les écrivains qui furent plus ou moins les devanciers de Montesquieu : aussi ne djrons-nous rien ni de Polybe, ce soldat et ce diplomate dont les récits offrent un enseignement si précieux aux politiques et aux gens de guerre, ni de Florus ce rhéteuràla fois vague et concis, ni de Machiavel dont les réflexions profondes mais sceptiques sont l'apologie du succès et justifient les moyens par la fin*, ni de Paruta, ce Vénitien avisé que l'expérience des affaires préparait à bien juger les choses antiques-. Mieux vaut indiquer les rapports et les différences qui existent entre Montesquieu et son vrai précurseur, Bossuet, dont l'éloquence avait si magistralement esquissé la phy- .sionomie du peuple Romain. Tous les deux se ressemblent par la grandeur du sujet, la sûreté des vues, la plénitude de la conception, la majesté du discours. Mais, de l'un à l'autre, il y a la distance qui sépare un orateur d'un historien, un moraliste d'un politique, un évêque d'un philosophe, le dix-septième siècle du dix-huitième. Bien que leur plan soit à peu près analogue, ils n'ont ni la même méthode, ni le même esprit, ni le même but. Si Bossuet a saisi quelques traits primitifs avec une force qui lui assure