Elle fut cédée à Conrad Walther, au prix coûtant
Tel ne fut pas l'avis de Voltaire, qui usa cruellement du droit de représailles, dans un supplément où éclatait sa colère légitime, mais trop injurieuse*. Il dit quelque part, qu'en ses prières il s'écriait chaque jour : « Mon Dieu, rendez mes ennemis ridicules. » Or, cette fois, il aida le ciel plus qu'il ne fallait.
C'est à cet accès de mauvaise humeur que nous devons l'Édition de Genève (1756), et l'Essai sur les mœurs^ qui lui servit comme d'introduction. Il y trouva l'occasion de réparer plus d'une erreur, et de combler certaines lacunes, grâce aux informations envoyées à l'envi par les lettrés ou les hommes d'État, auxquels il avait fait appel, en 1752, « dans l'espoir de rendre moins indigne de la France le monument qu'il voulait élever en son honneur. »
Ajoutons pourtant que le texte définitif est celui de 1763, qui parut encore à Genève, corrigé, considérablement augmenté, et enrichi d'un Précis sur le règne de Louis XV.
Quelle connance mérite l'histoire de Louis XIV? — Si l'exactitude est le premier titre d'un historien, rendons tout d'abord hommage aux scrupules d'un écrivain qui ne craignit pas de consacrer à son travail vingt années d'étude, et seize années de révision.
Sans doute, nous ne prendrons pas à la lettre tous les éloges qu'il se décerne dans sa propre correspondance; mais, en faisant la part de ce charlatanisme inconscient ou calculé, qui est le faible des auteurs parlant d'eux-mêmes, on ne contestera pas du moins le souci qu'il eut de puiser toujours aux sources directes. Elle serait longue, en cll'et, la nomenclature des ouvrages consultés par son enquête*. Pièces politiques, recueils littéraires, traités spéciaux, an-
1. Il regretta même cette violence, lorsque La Beaumelle, quelques jours après, fut mis à la Ha^lille, pour une note oiilragfanle contre le duc d'Orléans.
2. Ihstctires (jénérnle.K de Louis XIV par Pellisson, Hiencourt, Reboulet, Larrey, La Hode, La Martinière, Roussel, Lamberty, le comte Olliori, le bénédictin S:ri, etc.; Abrégés ihroiolngiquea du P. Daniel, du président Hc^snaiilt; Lettres de Maz.arin, du comte d'Avanx, de Mme de Maintenon, de Fénelon, de Bolingbroke ; Anuaie.i polttii^ucs de l'abbé de Sainl-Pierre; Itecherclies sur les finances par Forbonnais ; liecueils littéraires du P. Niceron , du P. Lambert, du P. Desmolels ; Mémoires des intendants publiés vers 1700, etc-
nales générales et particulières, il vit tout de ses yeux; et cela, chez l'étranger comme chez nous; car il interrogea le& ennemis comme les amis de la France, et il exagère peu quand il dit que « dix lignes de tel ou tel chapitre lui ont coûté parfois quinze jours de lecture. 5) N'a-t-il pas poussé la conscience jusqu'à faire le voyage de Hollande, pour y feuilleter les pamphlets calvinistes que la censure arrêtait à nos frontières? Parmi les documents dont il eut la primeur, notons les mémoires alors inédits de Villars, du maréchal de Berwick, de Torcy , de Mme de Caylus, du marquis Dangeau, et peut-être même de Saint-Simon; sans parler de ceux que laissa Louis XIV, et qui lui furent communiqués par le maréchal de Noaiiles, grâce à des louanges qui lui ouvraient toutes les portes. Outre que son savoir-faire se glissait partout, son titre d'historiographe lui permit aussi de pénétrer dans les archives secrètes de certains ministères, où il put « travailler six mois, sans relâche. » Récemment encore, plus d'un texte original ne nous était guère connu que par Voltaire, entre autres le Journal de la cour de Louis XIV ^^ dont il put détacher d'importants extraits.
N'omettons pas non plus les traditions orales qui vivaient encore dans le souvenir des contemporains, et les confidences que sut provoquer cette adresse où triomphait son vif esprit. Les d'Argenson, les d'Argental, les Bouillon, les Ghoiseul, les La Feuillade, les Noaiiles, les Richelieu, les Villeroi, les Villars et les Vendôme n'envièrent point leurs trésors au causeur insinuant qui pratiquait victorieusement l'art de délier les langues. En sa correspondance se trahit, à chaque instant, l'éveil d'une curiosité qui n'hésita pas à être pressante jusqu'à l'importunité, pour « meubler son magasin de témoignages. » Dans cette instruction, il déploya la dextérité d'un diplomate qui excellait à prendre chacun par son faible, comme le prouve entre autres cette caressante prière faite au président Hesnault : « Oserais-je vous supplier de m'honorer de vos remarques sur ce volume ? Ce serait un nouveau bienfait. Vous, qui avez bdli un
l. Il s'agit du Journal de Dangeau, publié de I8i'» à 1860.
si beau palais, mettez quelques pierres à ma maisonnette, » Ailleurs, n'écrivit-il pas à l'abbé Dubos : « A qui daignerez-vous communiquer vos lumières, si ce n'est à un homme qui aime sa patrie et la vérité, qui ne cherche à écrire l'histoire ni en flatteur, ni en gazetier, mais en philosophe? »
Bref, il se dévoua vraiment à son œuvre ; et si nous sourions, quand il se compare à « un bénédictin enfermé dans son couvent », nous ne lui refuserons pas l'éloge auquel a droit une patience plus méritoire en lui qu'en tout autre. On ne peut lui reprocher des lacunes comblées, depuis, par les maîtres auxquels il fraya la voie*. Quant aux erreurs involontaires qu'on relève dans le détail, Voltaire les excuse, lorsqu'il dit : « Il ne faut pas juger d'un grand édifice par quelques pavés qu'un maçon aura mal arrangés dans la cour. »
La réhabilitation d nn grand règne méconnu par l'opinion. — S'il donna le nom de Louis XIV à l'un de ces âges qui ajoutent des œuvres immortelles au patrimoine de l'humanité, il n'y fut point invité par un mouvement de l'opinion. Bien loin de répondre à un appel de l'esprit public, Voltaire dut, en effet, remonter un courant tout contraire. Car, on le sait, les impressions qui suivirent la mort du roi n'étaient nullement favorables à sa mémoire. Le premier acte de la régence ne fut-il pas d'infirmer ses dernières volontés, et cela, par la voix d'un parlement chargé de maintenir les décrets de la couronne? Quand la grand' chambre se rendit au Louvre, pour accomplir ce coup d'Etat, elle fut applaudie, non-seulement par cette foule aveugle qui avait troublé de ses clameurs les obsèques de Saint-Denis, mais par les honnêtes gens et les sages, unanimes à protester contre un règne dont les fautes avaient égalé les services.
1. Hiftoire de Louvnis, par M. Camille Roussel, de l'Académie française.
Négociations relatives à la succession d'Esiiagne, par M. Mignet.
Poil-linyal, par Sainle-Bcuve.
Lettres de Colhcrt, par M. Pierre Clément.
Hitloire de Louis XIV, par M. Gaillardin
Parmi les adversaires de Louis XIV, les uns l'accusaient avec raison des attentats commis contre la liberté de conscience ; d'autres lui imputaient la responsabilité des revers dont souffrait si cruellement la fortune publique et privée. Une détente subite succédant à une longue contrainte, des représailles éclatèrent donc de tou^e^s parts. On allait jusqu'à dédaigner « la gloire commj zrop co'jce'^se «, et railler la poésie ou les arts comme un luxe inutile. En un mot, c'était l'heure d'un dénigrement si injuste, que Golbert lui-même ne trouva pas grâce devant ces censures. Car on osa écrire « que ie peuple n'avait pas été si fou , lorsqu'il voulut déchirer ses restes, le jour de ses funérailles*. » On alla jusqu'à faire chorus avec les ennemis du dehors, qui ne pardonnaient pas à Louis XIV son ambition, et à la France son prestige.
Il y avait donc pour une réhabilitation bien des rancunes à braver ou à vaincre. Or Voltaire eut le courage de la tenter, et le bonheur d'y réussir; car ce qui fut alors une témérité est devenu le jugement de l'avenir; et il eut le premier, je ne dis pas l'instinct, mais la pleine conscience d'une vérité maintenant si reconnue qu'elle en est un lieu commun.
Dans ce livre, dont le titre seul fut alors une hardiesse, comment expliquer la complaisance qui, tout à coup, imposa silence à l'ironie de sa polémique habituelle, et presque à tous ses préjugés? Serait-ce qu'écrivant à Potsdam, il voulut se faire pardonner sa désertion par un gage de patriotisme flatteur pour l'arrière-petit-fils et le successeur du souverain, dont il loue la cour et le gouvernement? Non, l'accent même de l'œuvre le défend d'un tel soupçon. Car il est visible que son cœur est gagné d'avance à tout ce qui brille, à tout ce qui représente les douceurs de la civilisation, elles élégances de la politesse. Son idéal, c'est une société
1. Voltaire lui-même, en sa jeunesse, avait payé tribut à ces préventions, au point de louer Fouquet,
.... Dont Thémis fut le guide, Du vrai mérite appui ferme et solide.
(Épître à l'abbé Servien.)
parée de toutes les gloires, et capable de satisfaire tous les goûts de l'esprit. Voilà pourquoi son imagination fut séduite par l'éclat d'un âge digne de rivaliser avec ceux de Périclès, d'Auguste et des Médicis. S'il voulait en retrancher quelque chose, ce n'était ni la guerre (pourvu qu'elle fût heureuse), ni même le pouvoir absolu (car il a ses compensations, du moins pour un courtisan), mais cet esprit religieux, qui semblait alors comme une âme répandue partout. Et encore! Une religion n'est-elle pas utile, à ses yeux, pour contenir ceux qui n'auraient pas le frein d'une modération naturelle? Malgré des arrière-pensées que l'on devine, l'homme de parti va donc ici s'observer assez pour que l'Eglise elle-même profite de la splendeur que le génie des lettres a répandue sur elle. Disons seulement que cette justice paraît lui coûter : car elle ne part pas de son cœur ; c'est une tenue de pure bienséance, et toute prête à se déconcerter à la première occasion. Aussi lui arrive-t-il, par furtive échappée, de démentir cette réserve, surtout en certaines pages ajoutées après coup par l'auteur des Lettres anglaises.
Ce livre est-il un panégyrique? — Toutefois, l'on peut dire en général que, dans nul autre ouvrage. Voltaire n'a montré plus de modération. Loin de le taxer d'irrévérence, on serait tenté plutôt de se tenir en défiance contre un panégyriste trop ébloui par son admiration. Le Montey ne l'accusa- t-il pas « d'avoir traité un roi qui fondait deà académies, comme les moines traitaient jadis les ])rinces qui dotaient les églises*. » Ce fut le sentiment des lecteurs, que dominaient encore des griefs récents. Plus tard aussi, M. Lacrctelle lui reprocha d'excuser les entraînements du luxe, ou le fléau de la guerre, « d'efi'acer les ombres du tableau, d'écouter à peine les rumeurs des mécontents; » en un mot, d'avoir été trop louangeur. Il est certain que l'historien a, de temps en temps, perdu l'équilibre. On ne le niera pas, surtout depuis que les indiscrétions des mémoires contemporains nous ont découvert les