V. Le roi Voltaire. — Ferney; la petite et la jurande
1. 11 serait trop long de résumer tous les incidents qui aigrirent la situation. Disons seulement que la rupture se produisit à propos de la querelle de Mauperinis contre Kœnig. Le Roi avait pris parti contre le Président de son Académie, et Voltaire pour le savant hollandais. Les choses en vinrent à ce point que le roi lit hvùler par la main du bourreau lu Diatribe, du docteur Almkia. Ce pamphlet n'en fut que plus populaire en Europe, où Maupertuis devint un objet do risée publique.
2. Nous ne parlons pas du scandale de Francfort, ni des avances faites à Voltaire et à sa nièce : ce sont là procédés prussiens ; ils no doivent étonner personne.
3. Il ne publia guère à Berlin cpie le Sii-cie de Lniiix XIV, 0751). Mais il avait clé rompus*! ;i Cirey. l-'rédirle lut le mauvais génie de Voltaire. U faillit le cufroMipre,
guerre. — l, avocat du droit et de la tolérance. — A
cette Ecole il dut plus d'une leçon. Éclairé sur l'amitié des rois et ses périls, il n'eut dès lors qu'une idée fixe, celle de fonder sa propre royauté, et de l'établir dans une forteresse d'où il pourrait tenir en échec les pouvoirs réguliers d'une société qu'il aspirait à dominer. Sentant bien qu'à Paris on lui gardait rancune, et que le terrain n'y serait point solide sous ses pas', il prit donc le parti d'assurer l'indépendance de sa vieillesse : car elle s'annonçait, sans toutefois atteindre un esprit plus alerte et plus hardi que jamais.
Dans le choix de sa demeure définitive, il déploya l'habileté stratégique d'un tacticien qui cherche le lieu où il sera maître de l'attaque et de la retraite. Les résidences de Morion et des Délices, achetées le 7 janvier et le 9 février 1755, devinrent l'une son palais d'Eté dans le canton de Berne, l'autre son palais d'Hiver dans l'État de Genève. L'acquisition de Ferney et de Tourney ^ rendit plus avantageuse encore une situation d'où il se proposait de braver à la fois l'intolérance française en Suisse et l'intolérance genevoise en France. « J'appuie ma gauche, dit-il, au mont Jura, ma droite aux Alpes ; et j'ai le lac de Genève au-devant de mon camp, un beau château sur les limites de la France, l'ermitage des Délices au territoire de Genève, une bonne maison à Lausanne; rampant ainsi d'une tanière dans l'autre, je me sauve des rois ; car il faut toujours que les philosophes aient deux ou trois trous sous terre contre les chiens qui courent après eux '\ » Dès lors, il a son Postdam à lui ; doublé d'un propriétaire inexpu-
1. Malgré la publication du Siècle de Louis XIV, œuvre toute nationale qu'il avait envoyée d'une terre étrangère, comme un hommage à la France et à la Monarchie.
2. Il acheta la jouissance viagère de Tourney au président de Brosses, auquel il fit une querelle de locataire , à propos de quelques mesures de bois. Ce fut un procès que Voltaire perdit devant le public ; car il trouva dans le Président quelqu'un d'aussi spirituel que lui, qui lui dit son fait et no fléchit pas. Il ne s'établit décidément à Ferney qu'en 1765.
3. Il disait ailleurs plus plaisamment : « J'ai quatre pâlies au lieu de deux ; un pied à Lausanne dans une très belle maison pour l'hiver, un pied aux Délices, oà la bonne compagnie vient me voir : voilà pour les pieds de devant. Ceux de derrière soat à Ferney, et dans le comté de Tourney. »
gnable, l'écrivain sentira son audace s'accroître avec sa sécurité
Jusqu'alors, ses œuvres avaient été surtout littéraires ; mais le philosophe aura désormais le pas sur le poète, il donnera le mot d'ordre à la polcrai([uc, il dirigera le mouvement qui distingue la seconde moitié du dix-huitième siècle ; il sera l'âme de l'Encyclopédie, « ce bureau qui instruit le genre humain ». Ses tragédies mêmes (car le laurier dramatique est sa plus vivace ambition) seront encore des machines de guerre'; elles ne serviront plus qu'à propager ses idées en France et dans l'Europe. Eu d'autres termes, c'est un règne qui s'inaugure ; et, à la différence de la plupart des souverainetés politiques, il s'étendra, il s'alïcrmirapar sa durée. Aussi, que d'œuvres se pressent en cet espace de vingt années, VLstiai sw les mœurs (1752), VEsscd sur lliistoire universelle (1754), VOrphelin de la CAme( 1755), le poème sur le Désastre de Lisbonne [\l't>Q),\'IIisioire de la Russie (1759), Tancrède, Le pauvre diable, l'Écossaise [Il 60)^ le Traité de la Tolérance (1761), les Mémoires sur Calas et Sirven [IIÇ)'^- 1771), le Commentaire deCorneille, le Dictionnaire philosophique, Jules César {n 6k), YlUstoire du Parlement, les EpUres à Horace et Boileau, des Contes en vers et en prose (1766-1772), et les Stjstèmes, et les Cabales, et le Temps présent, et mille autres pamphlets ou libelles (1772-1777), sans parler, hélas! à'b-ène, et du mortel triomphe de 1778! Mais surtout quelle inépuisable corresdance! Car il faut que le général en chef se multiplie pour dresser des plans de bataille, envoyer des instructions à ses lieutenants, former des recrues, encourager les plus simples soldats, réconforter les blessés, récompenser les zélés, modérer les imprudents, échauffer les tièdes, prévenir des retours offensifs, déjouer les manœuvres de l'ennemi, faire face à Timprcvu, organiser ses renforts, en
1 . Ce ne sont plus que des œuvres de circonstance, dos manifestes, des thèses. P.ourrcaux ni victimes n'ccliangeut que des arpumenis et des lieux communs. Il clierclic dans le passé des allusions au présent et demande aux morts des armes Contre les vivants. Dans les Gucbres, Les lois de AHnos et A(jathoclc, le poète n'<sl qu'un logicien impuissant ii créer.
un mot préparer la victoire, et en profiter pour sa gloire^.
La bibliographie de ses lettres. Ûtlition Bcuebot. Dc-tailsi de statistique. Les découvertes. Édïtionj Molanci. — Tel est le cadre où se joue sa physionomie. Mais, avant de l'esquisser, il nous faut résumer encore certains détails indispensables qui intéressent les lettres de Voltaire et leurs éditions. La première est celle de Kehl^, qui, entreprise en 1777 par Panckouckc, dut être continuée par Beaumarchais '\ La correspondance ne pouvait y jouer qu'un rôle fort insuffisant. Gellequifut adressée àFrédéric, à Catherine et à d'Alembert eut la faveur d'une classification spéciale; mais la plupart des détenteurs gardèrent leurs reliques. Gondorcet lui-môme, un des éditeurs, ne livra que dix lettres sur soixante qu'il possédait, et Mme Necker en communiqua seulement trois sur vingt.
Aussi l'édition de Beuchot, publiée à Paris en 1829*, mérite-t-elle notre gratitude pour les sept mille quatre cent treize lettres que contiennent ses vingt derniers volumes^. •Mais, depuis cinquante ans, de nombreuses découvertes ont grossi ce trésor. En 1857, MM. de Cayrol et François réunirent treize cents textes nouveaux qui comblent de graves lacunes®. Bien que ce soient en général des billets
1. Tout en combattant, a l'aubergiste de l'Europe » (c'esl ainsi qu'il s'appelle) a ses grandes et petites audiences, tient table ouverte, histrioiine à huis clos, défriche des bruyères, dessèche des marais, bâtit un théâtre et une église, plante, jardine, laboure, élève un liaras, fonde des manufactures, et prend tout au sérieux, en ayant l'air de se moquer de tout. Je ne parle pas de la politique, de la chute des jésuites, et des parlements, ou des ministères de Malesherbes et de Turgot qu'il a préparés.
2. Elle emprunte son nom à l'imprimerie que Beaumarchais établit à Kehl.
3. Uy perditplus d'un million. Les deux premiers volumes parurent en 1783. En juin 1785, il n'était encore question que des trente premiers volumes. C'est une édition recherchée par les bibliophiles.
4. 1829-1834. Elle compte 70 volumes in-8°. (Voir une étude de M. Brunetière, Revue des deux Mondes.)
5. Il faut déduire de ce chiffre 535 lettres adressées à Voltaire par ses correspondants auxquels il donne la réplique : 46 de Bernis, 68 de Caliierine II, 24 do Charles Théodore, électeur Palatin, 144 de d'Alembert, 289 de Frédéric, 6 de Jean- Jacques, 12 de Vauvenargues. Beuchot négligea beaucoup de textes dont l'intérêt lui sembla secondaire, et se réduisit à l'analyse de quelques autres, par exemple les lettres à Mlle Quinault.
6. M. de Cayrol, ami de Beuchot, doit la plupart de ses manuscrits aux succes- Bions de La Hftrpe, de l'amlassadeur Falkener, de Ruault secrétaire de Gondorcet,
écrits en courant, ils éclairent plus d'un coin obscur de l'histoire littéraire. Signalons, entre autres, vingt-deux lettres à Tronchin, le médecin de Voltaire *, et dix-neuf à l'Anglais Falkener, cjui apparaît ici pour la première fois. Mentionnons aussi d'autres recueils moins considérables, mais curieux. En 1858, M. Foisset publia vingt-neuf lettres du président de Brosses et quinze de Voltaire; c'est le dossier d'un procès amusant comme une comédie^. En 1868, M. de Maudat-Grancey mit la main sur quarantequatre lettres envoyées au conseiller Lebault, propriétaire du fameux cru de Gorton que ne dédaignait point la table de Ferney. On ne lira pas non plus sans agrément les pièces que M. Beaune exhuma des archives du château de Grosbois ; car, dans le fils du notaire Arouet, encore enfant et collégien, nous voyons déjà briller l'ironie de Voltaire^.
A ces suppléments M. ÉvaristeBavoux ajouta trois cent dix lettres, intitulées Voltaire à Ferney. Dans ce nombre il en est cent vingt- quatre reçues par la duchesse de- Gotha qui, en 1753, avait offert l'hospitalité au chambellan de Frédéric *. — Enfin, dût cette liste paraître un peu longue, n'oublions pas l'ouvrage plus récent, et précieux entre tous, qui vit le jour en 1875 sous ce titre : Les vraies lettres de Voltaire à Vabbé Moussinot ^. Après la mort de Voltaire, le manuscrit avait été remis par d'Alembert à
de Talma, du libraire Renoiiard, de M. Barbier, bibliothécaire du Louvre, et à des communications de M. Chaslos, de Parent Uéal, du professeur Spiers, de M. Gaullieur, de Gem^'ve. — Nous lui devons le dernier biUl écrit par Volt;iire à son médecin Tronchin, deux jours avant sa mort. Le voici : « Le patient de la rue de Beaune a eu toute la nuit, et a encore des convulsions d'une toux violente. Il a vomi trois fois du sang. Il demande pardon de donner tanl de peine pour ttx cadavre. »
1. Dans l'édition Beuchot, il n'est représenté que par deux lettres.
'2. Voltaire el le Président de Brosses. Didier. — Le même volume contient vingteix lettres au premier président Fyol de la Marche, soixante-quatre a M. de Rulfey président de la Chambre des comptes, onze à Frédéric II, el vingt-trois écrites en I7j3 au résident de France à Bcrlinj M. de la Touche.
3. Voltaire au colli-gc, 1867. Ce sont des lettres adressées à un ami de Louis-lc- Orjnd, Fyot de la Marche qui, en 1711, venait de quitter son collège, après
l'.il|UCS.
't. L'édition Beuchot ne donne qu'une seule lettre à cette duchesse. 'j. Il a paru chez Adolphe Laiuô.
l'abbé Duvernet*, qui, le livrant au public, en 1781, eut l'impertinence de réduire les cent quarante-neuf lettres à cent six, et de défigurer celles-ci par deux mille am})lifications, travestissements, suppressions ou interpolations. Or, ces documents falsifiés passèrent dans l'édition Beuchot, et seraient encore acceptés comme authentiques, si M. Gpurtat, qui retrouva l'original-, ne l'avait pas tiré de la poussière et rétabli dans son intégrité. Pour ceux qui ont souci des textes sincères, cet autographe est une autorité que confirment quinze autres lettres éditées par M. Preuss dans les Œuvres de Frédéric le Grand, et les brouillons de la correspondance reçue par Catherine : ils se trouvent dans le XXIIP volume publié par M. Grrote, en 1878^.
De ce qui précède il suit que l'édition de M. Moland '* est la plus complète : car, bénéficiant de travaux antérieurs, il a pu agrandir et mieux aménager son monument. Mais il reste encore bien des joyaux ignorés. Où se cachent par exemple les lettres à Saint-Lambert, à Mme du Ghâtelet et au duc de Ghoiseul ? A peine nous en est-il parvenu quelques-unes. Sans sortir de la France , que de mines à exploiter^! Le 24 juillet 1734, Voltaire écrivait à Formont : « Je n'irai pas plus loin ; car voilà, mon cher ami, la trentième lettre que j'écris aujourd'hui ». Or, M. Brunetière nous apprend que sur ces trente lettres nous en possédons seulement deux. Jugez par là de nos pertes. Pour nous en consoler, étudions dans ce qui nous reste le Voltaire dont on ne se fatigue pas.
Les métamorphoses de Voltaire. Variété de ^oûts; |ll est toujours feu et flamme. — Mais Comment saisir l'insai-