‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 401 sur 411 · A Troncliin, banquier à Lyoa (29 juillet · texte numérisé non relu

A Troncliin, banquier à Lyoa (29 juillet

flatteurs coulent de source. Cela vaut les épîtres les plus délicieuses d'Horace. Faute d'espace, produisons seulement ce billet reçu par Turgot, le 28 juillet 1774, au lendemain du jour où il fut, nommé ministre de la Marine : « Monseigneur, je me tiens très malheureux d'être continuellement près de mourir, lorsque je vois la vertu et la raison supérieure en place. Vous allez être accablé de compliments vrais, et vous serez presque le seul à qui cela sera arrivé. En chantant à basse note le de Profundis pour moi, je chante Te Deum laudamus pour vous. » On sent qu'il est en fête. Il en a le droit; car le ministère de Turgot est un peu son œuvre. Il n'aura pas toujours la même cordialité dans la louange, notamment lorsqu'il dit, en 1765, à soixante et onze ans : « J'ai trois ou quatre rois que je mitonne. Gomme je suis fort jeune, il est bon d'avoir des amis solides pour le reste de la vie^ » Mais alors ne vous bâtez point de prendre pour un adulateur celui qui put dire avec la familiarité d'un joueur gagnant la partie : « J'ai brelan de rois quatrième ». Car Voltaire a toujours su se mettre fort à l'aise avec les plus grands, et concilier les égards dus au rang suprême avec ce qu'il se devait à lui-même. S'il offre la fine fleur de ses hommages, s'il sait captiver par mille coquetteries ceux dont il a besoin et qui lui rendront la pareille, sa dignité reste donc sauve. Il n'est jamais plus enchanteur que dans ces rencontres où il ne s'agit que de façonner un bijou, et de polir un diamant. Plus la substance est mince, plus est ingénieux un art qui ne paraît pas. Ces bulles fragiles sont je ne sais quoi d'impalpable et d'impondérable qui se joue dans la lumière.

L<e cœur de Voltaire. Sa clientèle L. avocat des grandes causes. Le promoteur des réformes. Le phi-

1. Voltaire fut pour la Philosophie un minisire des affaires extérieures. Sans parler de Fréjéiic, le duc de Wurtemberg, l'électeur Palatin, le duc et la duchesse de SaxeéGotha sont presque ses courtisans. Le pape Benoît XIV eut l'esprit de ne pas refuser li dédicace de Mahomet. — Elisabeth et Catherine II l'assiègent de leurs coquetteries. — Christian VII de Danemark s'honore d'avoir appns de lui à penser. —Gustave III place sous son patronage la révolution politique accomplie par lui à Stockholm (août 1772). — Joseph II ne s'abstient que par déférence pour Marie-Thérèse d'aller le visiter à Ferney.

laiitiirnite. — IMais les lettres de Voltaire ne glorifient pas seulement son esprit ; elles justifient encore son cœur, et atlostent sa bonté. Ici les preuves surabondent; .il en est même de si retentissantes, et si souvent célébrées, qu'on peut craindre, en les rappelant, d'insister sur un lieu commun, ou de démontrer révidencc. Il faut pourtant Lien parler d'abord de toute cette clicnLèle d'opprimés, dont il fut l'avocat bénévole et infati2;al)le. Plus sa renommée grandissait, plus il sentit qu'elle lui imposait une responsabilité bienfaisante; et, s'il a vraiment régné sur l'Europe, c'est surtout parce que toute violation du droit lui arrachait un de ces cris qui traversent les âges.

Les noms de Calas et de Sirven' viennent ici sur toutes les lèvres. Or, en songeant à ce qu'il lui fallut de dévouement, de patience, de courage, de travail, et d'énergie pour soulever l'opinion en faveur de ces familles innocentes, et forcer la justice à reconnaître une irréparable iniquité, on croit Voltaire sur parole quand il nous dit ; « Durant ces trois années, il ne m'est pas échappé un sourire que ie ne me sois reproché comme un crime'. » Oui, cette tragédie de Toulouse lui fit alors oublier toutes les autres, jusqu'aux siennes. Mais comment énumércr les infortunes qui trouvent en lui un vengeur éloquent?

1. Le 9 mars 17G'i avait été exécuté à Toulouse Jean Calas, vieillard protfstant ac<usé d'avoir pendu son fils, parce qu'il voulait, dil-ou, se uonvorlir. 01ilit;ée de s'expatrier, sa famille se réfugia à Genève. C'est J tcllo u'.iasion que Voltaire composa son TraiVé sur la tolérance {1163, in-3 V II sut intéresser Choiseul à celte affaire. La sentence de Toulouse fut cassée, et Calas proclamé innocent le 9 mars 1765.

Quant à Sirven, il habitait Castres. Une de ses filles, dont l'esprit était troublé, se jeta au fond d'un puils. Sirven, comme Calas, fut accusé d'avoir tué sa fille pour empêcher sa conversion; il réussit à se sauver en Suisse, et fut condamne à être pendu en effigie. Ce procès de réhabililation dura dix-huit ans.

2. 11 y a des accents qui ne trompent pas; celui-ci par exemple : a Je pleurais à l'àgo de seize ans lor.s;u'oii me disait qu'on avait brûlé, à Lisbonne, une mère et ea lille, pour avoir mangé debout un peu d'agneau cuit, avec des laitues, le l'i do la lune rousse. L'innocence opprimée m'altendrit ; la p"rsécutiou m'indigne et m'elfarouclie. Plus je vais en avant, plus le sang me bout. J'ai toujours la fièvre le .i\ du mois d'auguste, que les barbares Wilclies nomment aoiH ; c'est le jour do la Saint-IHarIhélemy. M.nis je tombe en défaillance le l'i mai, où l'esprit de la Ligue

assassina Henri IV Cependant, les Français dansent comme si de rien n'était.

• '.al.is et le chevalier do la Harre m'apparaissoni (luebjucfois dans mes rêves. On croit que notre siècle n'est que ridicule : il est horrible. »

Tantôt il s'efforce de défendre la vie de l'amiral Byng i contre l'inflexible politique du gouvernement anglais, intéressé à voir un coupable dans l'officier vaincu par les armes de la France. Tantôt il cherche sous la poudre des greffes les titres qui, méconnus d'abord par un parlement formaliste, serviront plus tard, grâce à Louis XVI, à l'affranchissement des serfs du mont Jura. Ailleurs, il flétrit les sévices exercées par le pouvoir contre la vieillesse illustre de LaGhalotais-. En même temps il revendique la réhabilitation de Lally-Tollendal accordée enfin, la veille de sa mort, aux efforts réunis de la piété filiale et de la philosophie. Une autre fois, c'est le jeune Fabre qu'il arrache, après sept années de douleurs, à la perpétuité des galères, où il s'est héroïquement substitué à son père. Sans son intervention, la veuve de Montbailly eût payé de sa tête l'erreur judiciaire qu'on appelle la méprise d'Arras. S'il n'a pu dérober le jeune chevalier de la Barre aux juges d'Abbeville, du moins il sauve d'Étallonde complice d'une faute punie comme un parricide.

Nulle plainte ne réclame en vain le secours de cette voix puissante qui protège l'honneur des victimes, quand il est impossible de prévenir leur supplice. C'est encore Voltaire qui, avant Beccaria, réclame sans relâche contre la barbarie delaprocédure criminelle et les cruautés de la torture. C'est lui qui, avant Adam Smith, éclaire les problèmes élémentaires de l'économie politique et réhabilite le luxe calomnié par d'inintelligents déclamateurs. C'est lui qui s'élève contre la vénalité des charges "% obtient pour les protestants la faculté des mariages mixtes, fait convertir la corvée en redevances pécuniaires, et provoque les adoucissements apportés à la tyrannie des maîtrises. La plupart des réformes accomplies par Turgot l'eurent donc pour promoteur; et, dans cette propagande salutaire, la vieillesse de Voltaire

1. Il avait échoué devant Minorque, ea 1735, contre l'escadre de La Galisscnnière.

2. Procureur général au Parlement de Rennes. Son Compte rendu des constitutions des Jésuites lui suscita bien des ennemis; on lui imputa des délits eontrouvés, il fut emprisonné avec san (ils, en I76j.

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