T. XU, m.il. .\al
en faut, pour s'occuper continuellement de petits objets, dont l'examen ne permet rien au génie. » Ce mot nous avertit que la longue patience, à laquelle Buffon réduit le génie, n'exclura pas de ses œuvres le feu sacré du poète, et les grandes vues du philosophe. Ces deux caractères vont en effet se combiner dans ses aptitudes scientifiques, et son admiration associera de plus en plus le culte de Milton à celui de Newton et de Descartes*.
Vé occasion qui décide la vocation du natnraliste. Ses collaborateurs. — Mais à son ardent désir de renommée il fallait un champ de travaux précis, et une occasion de se produire. Or elle lui fut offerte, en 1739, lorsqu'à son lit de mort le savant Dufay , intendant du Jardin du roi, eut l'heureuse pensée de désigner Buflbn au choix de Louis XV, comme son plus digne successeur. Il put donc se vouer enfin au grand projet de décrire la nature^ d'en raconter l'histoire, et d'en expliquer les lois. Ce fut dès lors son idée fixe, et il ne cessa plus de la poursuivre avec une constance qui procédait d'un secret enthousiasme.
Pour exécuter un plan si grandiose, il lui fallait d'habiles auxiliaires qu'il pût animer de son souffle. Parmi les collaborateurs qui travaillèrent dans son atelier, et eurent l'honneur de contribuer à la beauté de ses tableaux, il n'est que juste de signaler ici son compatriote, l'exact et laborieux Daubenton qu'il s'adjoignit pour la partie descriptive et surtout anatomique. — Le concours de Guêneau de Montbéliard ne lui fut pas moins précieux ; car cette plume ingénieuse sut, mieux que toute autre, dérober au maître quelques-uns de ses procédés. N'oublions pas non plus jl'abbéBexon qui mit la main à l'Histoire des Oiseaux. Leurs titres à notre souvenir ne sont toutefois que secondaires; :ar la présence de l'artiste s'atteste, jusque dans leurs essais, oar des retouches qui leur communiquent l'empreinte de on style.
Ce fut en 1749 que commença la publication d'un monu-
1. Mme Necker dit expressément: « Il fait plus de cas de Milton que de fewton. »
ment dont le titre seul exerçait une séduction universelle, dans un siècle où le mot de nature s'associait partout à celui de Dieu même, et tendait à le remplacer effrontément*. Consacrés à la terre, aux animaux, à l'homme et aux quadrupèdes vivipares, les quinze volumes suivants paruient successivement dans une période de dix-huit années. Les dix-neuf autres, qui se succédèrent à des intervalles iné- 1 gaux jusqu'à la mort de Buffon (1788), complétèrent les précédents, dont ils se distinguent par une ordonnance plus méthodique. Quant aux Epoques de la nature^ où il développe en la modifiant sa théorie de la terre, elles datent de 1778, et sont justement réputées son chef-d'œuvre.
L'ensemble de sa vie. Longue patience, isolement, dignité du caractère. — Durant ces cinquante années, qu'il se vantait « d'avoir passées à son bureau », sa vie se partagea tout entière entre Paris, où il résidait seulement quelques mois, pour satisfaire aux devoirs de son poste scientifique, et sa terre de Montbard où on le représente ■ enfermé, du matin au soir, dans sa tour, pour y méditer ou écrire. Ce pavillon de travail, qu'on appela le berceau de l'histoire naturelle, et dont Jean-Jacques baisa le seuil à genoux, était à l'exlrémité de ses jardins ; on y montait de terrasse en terrasse. C'est là que Buffon, éveillé dès cin([ heures, se rendait tous les matins, après s'être fait habiller : et coiffer, selon l'usage du temps ; car il croyait que le vête- j ment fait partie de la personne. En été, il s'établissait dans i une grande salle, nue, voûtée comme une chapelle, et habitait en hiver un autre cabinet moins froid, dont l'unique ornement fut un portrait de Newton. Il n'y avait devant lui ni documents, ni livres entassés ; sa vaste mémoire lui suffisait, et toute érudition n'eût fait (jue le gêner. Voilà lo cadre où nous devons nous représenter sa figure que ranime sous nos yeux le buste du Louvre par Augustin Pajou. Elle nous frappe par une expression de calme et do noblesse, par la conscience de la force, non sans un peu de
1. Lorsque l'arbitraire régnait partout, on aimait à contempler, dans la nature, l'ordre, la règle et la loi.
dédain dans la lèvre supérieure, et je ne sais quoi d'olympien dans le front proéminent et bombé ; mais l'ensemble se concilie pourtant avec la bienveillance et la douceur.
L'amour de la règle et de l'ordre, un bon sens grandiose, une raison pacifique, une imperturbable constance dans un labeur qui ne se dément pas : tels sont les traits qui le distinguent, au milieu du dix-huitième siècle, et de la vie turbulente ou dissipée dont le flot emporta tous ceux qui se disaient et se croyaient philosophes. Aussi ne lui pardonnèrent-ils pas cette attitude qui semblait censurer leur tenue*. Mais nous admirerons l'isolement austère de l'écrivain qui ne se laissa pas distraire un seul instant de l'immense étude au succès de laquelle il fallait le silence et la contemplation solitaire. Le vrai sage n'est-il pas celui qui, généreusement épris de la gloire, se tint à l'écart des sectes, des coteries, des querelles éphémères, des polémiques irritantes, des petites passions ou des intérêts mesquins dont la cohue s'agitait au-dessous de sa sphère sereine? Il ne prenait pas même souci de répondre autrement que par l'indifférence à ceux qui déchiraient ses livres, ou tentaient de le tourner en ridicule. « De certaines gens, dit-il, ne peuvent m'offenser ; laissons la calomnie retomber sur ellemême. Un homme qui écrit doit s'occuper uniquement de son objet, et nullement de soi. »
Ce n'est pas qu'il demeure étranger à l'esprit de son temps. Car il en garde une secrète défiance de toute tradition. Mais cette tendance est atténuée par La bonne économie du travail et le sérieux du talent. Ne donnant à un monde frivole que la partie extérieure de lui-même, ce qui fut de représentation, il sut toujours se discipliner, et se diriger. Au lieu de se corrompre, comme tant d'autres, et de se dépenser au jour le jour dans une improvisation livrée à tous les souffles de la popularité, il ne cessa donc pas de se concentrer, de se recueillir, et de marcher imperturbablement vers le but unique où le conduisit son pas grave et solennel.
Sa popularité; sa dictature scieutifique. — ^ Cette di~
I. D'Alembert ne l'appelait que le • grand phrasier, le roi des j)/»r«Mtera »,
gnité de caractère, qui le rapproche du dix-septième siècle, le met hors de pair entre tous ses contemporains. Elle lui valut, de son vivant, une considération exceptionnelle. Lorsqu'en 17 53, l'Académie l'appela spontanément à l'honneur d'un fauteuil, ce fut un hommage rendu à une renommée qui remplissait le monde entier. En 1777, des corsaires anglais s'empressèrent de lui faire parvenir des échantillons à son adresse qui se trouvaient dans un navire capturé par eux. Parmi les souverains, c'était à qui lui enverrait les plus rares productions des deux hémisphères. Toutes les Compagnies savantes se disputaient son nom. Louis XV, malgré son apathie si peu curieuse d'encourager l'esprit, érigeait en comté sa terre de Monthard. Un ministre, M. d'Angivilliers, lui faisait élever une statue de marhre, avec cette inscription : Majeslali naturse par ingenium^.
Or, personne ne s'avisa d'en être surpris, Buffon moins que tout autre. Car il se rendait justice ; on peut même lui reprocher d'avoir admiré trop exclusivement ses propres mérites, comme un idéal en dehors ducjuel rien ne pouvait lui plaire. Prosateur, il dédaigna les vers, « à moins qu'ils ne fussent beaux comme de la prose. » L'enchaînement contenu du discours étant pour lui la première condition de toute éloquence, il disait en liaussant les épaules : « Montesquieu a-t-il un style ? » Le savant ne fut pas plus juste pour Réaumur que pour Linné^. Son discours à ï Académie n'est guère qu'une apothéose de son propre génie. Ajoutons enlin qu'il eut le tort cruel d'interrompre Bernardin de Saint-Pierre lisant Puni et Virginie^ ce qui navra un cœur plus sensible que le sien. Il y a donc là un excès, c'est-à-dire une faiblesse, mais qui n'autorise pas l'irrévérence de SCS détracteurs. Ils auront beau dire ; le dernier mot reste à Lebrun, s'écriant dans son ode :
Ressemble au dieu de la lumière, Qui se vençe par des bienfaits.
1. Il y avait d'abord 7ia<uram amplectitur omnem ; mais un plaisant mit au bas: • Qui trop emlirassc mal étieint. •
2. Linné le lui leiidil: dans une pensée de représailles, il imposa le nom il« llufo7iia li une plante épineuse.
Poursuis ! que tes nou\eaux ouvrage?
Remportent de nouveaux outrages l
Décoré plutôt que chargé de ses quatre-vingts ans, ce patriarche des sciences naturelles mourut à Paris, le 16 avril !78S; et ses funérailles lurent la plus grande pompe publique que la France ait vue avant celles de Mirabeau. Son nom résumait toute la pensée scientifique du dix-huitième siècle, comme celui de Rousseau toute sa pensée politique *.