M. Nisard. Histoire delà lUli'-ra'.urelfrancaise
l'abandon, et la réserve d'une haute fortune qui fut une œuvre d'habileté. Si elle excelle à donner des conseils, on regrette d'entrevoir sous sa prudence la femme d'affaires qui, dans l'esprit, estime surtout le parti qu'on en peut tirer.
Conclusion. Le pins Français de nos «'"crsvains. — Pour trouver des modèles parfois comparables à Voltaire, il faudrait remonter jusqu'à Gicéron, ou jusqu'aux épitres d'Horace; car il rappelle l'un par l'intérêt des questions variées qu'il agite, et l'autre par le tour d'une conversation où sa philosophie souriante associe à l'ironie de l'observateur les délicatesees du lettré. 11 est, comme lui, un maître qui n'a pas le ton d'un maître, et, sans nous faire la leçon, nous rend plus clairvoyants; car il y aune lumière dans ce style qui montre tout, sans se faire voir. D'autres ont des qualités qui frappent et avertissent le lecteur; elles sont individuelles, et particulières à tel ou tel. Mais la clarté est insensible comme l'air qui nous entoure, et impersonnelle comme la pensée pure, dont elle est l'essence même. Or, si les yeux se réjouissent quand se dissipe un brouillard qui confondait les couleurs et les formes des objets, n'est-ce pas aussi une joie pour l'intelligence de voir le jour se faire dans ses idées, et les raisons des choses sortir de l'obscurité qui les enveloppait?
Ce besoin de nous entendre avec nous et avec les autres est français par excellence, comme l'attestent la bonne foi et la probité de notre langue si régulière et si transparente. Puissions-nous donc apprendre de Voltaire à ne pas démentir cette vérité littéraire! Il nous inspirera le mépris de l'ostentation, de l'effet, des procédés bruyants, des aventures arùbitieuses, des dissonances, des violences, de tout ce qui est apparat, air de bravoure, mensonge et charlatanisme. En nous conseillant de ne tromper personne, de ne rien surfaire, de ne jamais parler dans le vide, il nous empêchera d'être dupes de ce qui sonne faux. En même temps sa gaieté légère qui aida nos pères à traverser allègrement les orages ne sera point mauvaise pour une génération sérieuse et attristée, pour une jeu-
nessequi parfois plie sous le iardeau. En tout cas, disonsnous que, si le style change, et doit changer avec la diversité des talents, des goûts, et des écoles qui les représentent, Voltaire mérite d'être encore appelé le plus Français de nos écrivains.
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Sa Jennesse. Préludes de sa vocatîoji scientifiqne. —
Né en septembre 1707, à Montbard, en Bourgogne, dans une province riche en doctes personnages ou en orateurs éloquents', fils de M. Le Clerc, conseiller au parlement de Dijon, Buffon ressemblait surtout à sa mère, dont il ne parla jamais qu'avec l'accent de la tenr'resse la plus reconnaissante. Au collège de Dijon, où il acheva ses humanités, il se distingua de bonne heure par la passion d'apprendre et de savoir. Ce fut la géométrie qui captiva d'abord sa curiosité ; mais, tout en s'y vouant de préférence, il menait de front l'ensemble des connaissances libérales. Car « il ne voulait pas qu'un autre pût entendre ce qu'il n'aurait pas entendu lui-même 3>, et un vif sentiment d'orgueil stimulait les ambitions de sa vaillante intelligence, La nature l'avait d'ailleurs doué de tous ses avantages ; à la noblesse ne la taille, du port et de la figure s'alliait en lui la vigueur d'une constitution infatigable. Hume l'appelait « un Maré-
1. Entre autres, saint Bernard, Bossuet, le président De Brosses et Lacordaire.
BaiTon avait treize ans de moins que Voltaire, dix-huit de moins que Mon. tesquieu, cinq de plus que Rousseau.
chai de France », et Voltaire dira de lui : « Dans le corps d'un athlète il eut l'âme d'un sage. »
Lié dès l'enfance avec un jeune seigneur anglais, lord Kingstone, qui voulait compléter son éducation par des voyages, il fut le compagnon de ses plaisirs et de ses études, en Italie et en Angleterre. Ce dernier séjour surtout dut être particulièrement utile à un esprit dont la vocation ■jusqu'alors indécise allait bientôt devenir définitive. Ce fut à Londres qu'informé de tout ce qui s'était accompli de considérable dans l'ordre de la science, il entra résolument dans les voies ouvertes par Newton et les physiciens de sou école. Il y conçut l'idée de ses premiers écrits, qui furent deux traductions, la Statique des Végétaux de Haies (1735), et le Calcul infinitésimal de Newton (1738). Dans la préface déjà magistrale* qui les précède, il s'annonce comme un fervent admirateur de Bacon. D'autres travaux snéciaux qui suivirent, et en particulier un mémoire sur l'expérience qui renouvela les miroirs ardents à'Archimède^ lui valurent une célébrité précoce; et, en 1739, il entrait à l'Académie des sciences.
Disons-le toutefois; dans cette première période, Buffon, géomètre rigoureux et circonspect, ne promettait pas encore d'être ce qu'il sera plus tard, je veux dire ce généralisateur hardi qui, trop prompt à subordonner les faits aux idées, répondit un jour au chimiste Guyton de Morveau : Le nieilleur creuset, cest l'esprit.
Dans ces débuts, nous ne soupçonnons pas non plus le peintre dont l'imagination aura toujours besoin de se donner carrière, comme il le confessa plus tard avec une sorte d'ingénuité, lorsqu'il écrivit dans une de ces introductions oratoires qui lui sont familières* : « Nous retournerons ensuite à nos détails avec plus de courage : car j'avoue qu'il
i. «c'est par des expériences fines, raisonnées et suivies, écrivait-il, que l'on force la nature à découvrir ses secrets; toutes les autres méthodes n'ont jamais réussi, et les vrais physiciens ne peuvent B'empéc;er de regarder les anciens systèmes comme d'anciennes rêveries; i.s sont réduits à lire les nouveaux comme on lit leà runiaus. Les recueils d'ciperieiices cl d'observations Hontdonc les seuls livres qui puissent augmenter nos connaissances. •