M.VIllemain. Le dix-huitième siècle
débuté comme Empédoclc, par ces mots : J'écris de l'univers. « Ni rinfmi du moude réel, ni l'infini du possible, dit M. Villemain, n'etïrayait son imagination. » Il ne visait à rien moins qu'à remonter aux causes de toutes choses, à embrasser l'ensemble de la création; « et, dans une tâche où l'on est accablé par l'immensité des faits, il ajoutait sans crainte l'immensité des hypothèses. »
C'est avertir que sa supériorité ne fut point dans l'exactitude techni(|ue. Peintre éloquent, qui ressemble à Pline* l'ancien par l'éclat de sa parole et la richesse parfois trop pompeuse de son imagination descriptive, vulgarisateur majestueux d'une science qui n'était pas faite encore , mais que préparaient pourtant ses vues aussi hardies que fécondes, Bulî'on n'est point un de ces observateurs minutieux qui se plaisent, comme Linné, à la précision du détail, et à la rigueur d'une analyse curieuse de ne rien supposer, ou de rien omettre. La nature l'avait fait grand, et il voyait tout en grand ; il lui coûtait de se baisser pour étudier les petites choses; de là, par exemple, son indifférence pour la botanique. Outre qu'il était myope, ne disait-il pas : « Je l'ai apprise par trois fois, et je l'ai oubliée de même. » Ce fut ainsi qu'il ignora toujours les insectes. «Une mouche, écrivit-il un jour, ne doit pas tenir plus de place dans la tête d'un naturaliste que dans la nature. » Il nous gâte aussi les abeilles, lorsqu'il ne voit dans leurs alvéoles qu'un effet produit par la forme de leur corps, et ce qu'il appelle la compression. Il ne ménage pas plus les fourmis, et leur prévoyance. Quanta l'oiseau-mouche, s'il lui pardonne son exiguïté, c'est en faveur de sa gentillesse. On dirait qu'il apprécie les êtres à la taille. Son histoire des oiseaux ne débute-t-elle pas par l'autruche, qui est comme l'éléphant du genre? Ses préférences vont donc visiblement aux vertébrés d'un ordre supérieur; et, même alors, il se soucie peu de certaines informations spéciales ([ui exigent qu'on y regarde de près, notamment lorsqu'il dit à propos d'une
« Mai» arec plus do goûl, do raison, do mosuro, et d'aptitude scientifique
hête de proie et de ses intestins : « Je laisse aux gens qui s'occupent d'anatomie à vérifier le fait. »
méthode trop artificielle ; partialité; dédains de grand seigneur. — Outre que ses enquêtes furent insuffisantes, il usa trop des méthodes artificielles. Examinant les objets isolément, à mesure que l'occasion les lui otlrit, il négligea les caractères essentiels, pour se préoccuper avant tout des relations de proximité ou d'utilité que les êtres peuvent avoir avec l'homme. « Ce roi de la création » devint le centre de ses tableaux, et il rangea ses sujets autour de lui, comme ferait un maître de cérémonie veillant au respect de l'étiquette ou de la hiérarchie. De là cette classification qui s'ouvre par le cheval, se poursuit par l'âne, le zèbre, et passe au bœuf (M), à la brebis, à la chèvre, au chien et au chat. Puis figurent les animaux sauvages, mais non féroces, comme 1 éléphant, l'hippopotame, la girafe, le cerf, le chevreuil, le castor, l'écureuil, le singe, le lapin, le lièvre, la souris et le rat. Enfin, il relègue dans un dernier groupe les carnassiers, le lion, le tigre, la panthère, l'ours, le sanglier, le loup, le renard, le furet, le blaireau et la fouine. C'est ainsi qu'il descend les degrés de l'échelle, du plus grand au plus petit.
Ce système entraîne une étrange partialité, qui conviendrait plus à un fabuliste qu'à un naturaliste. « Il a, dit M. Nisard, ses héros et ses bêtes noires. Bien qu'il réduise trop l'instinct à n'être qu'un simple mécanisme, il lui arrive ! de prêter aux uns des qualités, des intentions ou des seni liments qui supposeraient un principe spirituel; et il charge les autres de défauts dont ils paraissent responsables, comme s'ils avaient une perversité calculée. Si le portrait du lion tient du panégyrique, celui du tigre tourne au réquisitoire; car le premier a « la colère noble, le courage magnanime, le naturel sensible; il méprise les in- : suites, il pardonne à de petits ennemis des libertés offensantes ; » et le second « trop long de corps, trop bas de lamDes, n'a que les caractères de la basse méchanceté et de la cruauté insatiable. »
Buffon, grand seigneur, juge le cerf dans ses rapports
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5fi2 BUFFON.
avec lei=! grands seigneurs, et il y voit la cause finale des chasses à courre. Son cygne, je dis le sien, « est fier de sa « noblesse et de sa beauté; » il ôte au cygne de la nature le mérite de sa grâce, qui est de s'ignorer elle-même. J'aime pourtant mieux encore ses partialités que ses dédains. Estce bien un naturaliste qui a écrit ceci : « Ces tristes oiseaux « d'eau dont on ne sait que dire, et dont la multitude est « accablante? n
« Oserais-je dire des dégoûts de Buffon pour certain?^ objets de son étude, que la cause principale est que Dieu y manque? S'il avait cru avec la simplicité de cœur de Newton à un créateur, le ver de terre lui eût paru tout aussi étonnant que le lion... Il n'eût pas accablé les uns de ses répugnances, ni récompensé les autres, par d'imaginaires qualités, de l'honneur de lui avoir plu. Son siècle, plus fort que sa raison, l'empêcha de voir distinctement la main qui a prodigué ces variétés de structure, et qui a mis jusque dans des infusoires invisibles une parcelle de vie que les plus désarmés n'abandonnent pas sans la défendre. Cette faiblesse a coûté à BulTon le meilleur du génie du naturaliste, l'exactitude, et le môme siècle qui lui cachait Dieu a le plus douté de la solidité de sa science *. »
Le peintre éloquent delà nature. L'esprit scientifique chez BuCTon. — Ajoutons toutefois que cette partialité lui devint une source d'émotion, par conséquent d'éloquence. Les animaux étant pour lui des amis ou des ennemis, ses descriptions se sont passionnées; il va jusqu'à louer ou gourmander ces êtres inférieurs qu'il considérait pourtant, avec Descartes, comme des automates Par suite de ces illusions mêmes, le sentiment de la vie anime donc ses peintures. Il nous fait ainsi comprendre, sans le votiloir, les convenances ]>rovidentielles qui accommodent l'organisme aux besoins, aux mccurs et aux destinées. De la sorte, le Créateur apparaît dans la créature, et l'artiste réfute ou complète, à son insu, les oublis d'un écrivain trop étranger à l'ordre surnaturel.