M. Nisard. llitl. de la liitéraiure françaixf, t IV
Tout en faisant nos réserves, sachons aussi reconnaître que, devenu naturaliste par occasion plus que par entraînement, Buftbn finit, à force de volonté, par s'assujettir à l'esprit scientifique, dans le sens strict du mot. Il serait donc injuste de ne voir en lui qu'un littérateur pur, comme fut Bernardin de Saint-Pierre. Car, puissant parla synthèse, il a été de ceux qui eurent des idées de génie, suivant l'expressiion de Cuvier. Dans ses derniers livres, il cherche, et détermine les signes distinctifs des espèces; il s'élève, après bien des tâtonnements provisoires, à l'étude comparée des êtres, à la conception d'un plan organique et d'un dessein suivi. En dépit de ses incertitudes, il soupçonne deux grandes vérités : la transformation des espèces modifiées par l'action du climat ou de la domesticité, et la loi qui les distribue si diversement sur la surface du globe, dans la patrie naturelle où les retient une nécessité géographique.
Mais le principal service qu'il rendit à la science fut encore d'y intéresser son siècle, et de lui assurer la popularité de sa propre gloire. Il a soulevé les problèmes plus qu'il ne les a résolus ; mais ses recherches seules suffirent à communiquer aux esprits une impulsion pleine de promesses. En un temps où Voltaire niait tout déluge universel, et osait expliquer par le passage des pèlerins la présence des coquillages sur la cime des Alpes, les inductions aventureuses de Buffon sur les époques géologiques n'étaientelles pas une de ces nouveautés qui appellent la découverte, et la suscitent du sein même des paradoxes ou de l'erreur?
Lie philosophe. Influences de Conclillac et de Descartes. Ses lacunes. — Le philosophe, malgré ses lacunes, n'est pas moins digne d'estime. Quand Buffon en vint à l'homme, on admira justement la finesse de ses réflexions sur les différents âges, sur le rôle des sens, et les ressources que leur doit la pensée. Bien que l'influence de Condillac se laisse apercevoir dans ces analyses alors si goûtées, elle ne va pourtant pas jusqu'au parti pris étroit où se trahit le vice d'une école. Non, Buffon revendique résolument les droits de l'esprit, et l'initiative propre d'une raison indépendante de nos organes; il lance un défi tran-
quille au matérialisme grossier qu'Helvétius affichait sans pudeur. Son mépris tombe d'aplomb sur ces négateurs de l'âme humaine ; il ne daigne pas même les nommer en les réfutant, ou plutôt en les condamnant de sa superbe indifférence. Dans cette élévation d'accent, on retrouve donc le cartésien, mais non sans regretter qu'il ne suive pas son maître jusqu'aux sommets de la métaphysique.
Descartes, en effet, ne s'arrête point à l'âme; en elle il reconnaît son Auteur. Or, dans ce chapitre si fameux ovi Buffon met en scène le premier homme, s'éveillant au milieu de la création récente, et racontant l'histoire de ses naïves impressions, il est fâcheux qu'après avoir ainsi pris possession de l'existence par la douceur des sensations délicieuses qui l'émerveillent comme un enfant, ce nouveauné d'une Providence si manifeste s'endorme voluptueusement, sans rendre aucune action de grâces au Père de toutes choses. Dans ce tableau, le penseur eût été vraiment un émule de Milton, s'il avait eu, comme lui, le sentiment religieux de l'adoration.
Disons toutefois que s'il n'a pas mis l'homme assez près de la Divinité, il lui inspire toujours le respect de luimême. Dans l'introduction du quatrième volume (1753), lisez entre autres ces nobles discours, où, comparant notre nature à celle des animaux, il nous invite à chercher la féliciké dans la raison, et nous enseigne avec une conviction profonde que « le seul et vrai bien est au dedans de nousmêmes, dans la jouissance paisible de notre âme. » A voir la façon dont il parle des passions et de leurs suites, « de cet horrible dégoût de soi, qui ne nous laisse d'autre désir que celui de cesser d'être, » il semble que son calme bon sens pressente déjà la maladie prochaine des Saint-Preux, des Werther et des René. « Dans cet état d'illusion et de ténèbres, dit-il, nous voudrions changer l'essence mémo de notre âme ; elle ne nous a été donnée que pour connaître ; et nous voudrions ne l'employer que pour sentir. » Or, le sage est celui qui, « maîtrisant ces fausses prétentions, sachant se suflire et se paj^ser d'autrui, occupé sans cesse à exercer ses facultés, perfectionne son entendement, cultive
son esprit, acquiert des connaissances toujours nouvelles, se satisfait à tout instant sans remords, et jouit ainsi de tout l'univers, en jouissant de lui-même. » A ces traits, ajoutez l'amour de la gloire, « ce puissant mobile de toutes les grandes âmes, » et dans cet idéal apparaîtra Buffon, nous animant par l'exemple de sa vie tout entière.
S'il se défia trop du cœur, dans un siècle où la sensibilité fut souvent une prétention et une mode, n'accusons pourtant pas de sécheresse ce penseur qui n'éprouva jamais la misanthropie déclamatoire de Pline, ou de Jean-Jacques. Car ami de l'iiumanité, mais sans ostentation de zèle, il exprima plus d'une fois des idées pratiques et touchantes sur le soulagement du pauvre, et les devoirs de la charité sociale. Il fit pius : il eut le mérite de protester hautement contre riniquité de l'esclavage, ne fût-ce qu'en affirmant, au nom de la science, que, s'il y a différentes races humaines, il n'y a qu'une espèce. « Le nègre, dit-il, est un homme, » et cet appel prépara l'émancipation des noirs, dont le sort lui inspira cette plainte : « Je ne puis écrire leur histoire sans m'attendrir sur leur état*. »
Son chef-d'œuvre. Les Époques de la nature. — Mais l'œuvre qui le recommande le plus à la mémoire d'un longavenir est encore l'ouvrage qu'il publia sur les Epoques de la nature, en 1778, à soixante et onze ans, non sans l'avoir, dit-on, fait recopier dix-huit fois. Le tableau des antiques révolutions du globe souriait plus à son génie que le catalogue minutieux des espèces vivantes; car il se sentait à l'aise dans l'immensité du temps et de l'espace. Après avoir décrit l'état présent de la création, il entreprit donc de raconter aussi ce qui précéda toute histoire, de débrouiller le chaos primitif, et d'explorer des pays que Dieu seul put voir. A l'âge où Bossuet prononça l'éloge de Gondé, dans cette extrême vieillesse où les meilleurs commencent à s'éteindre, son ambition ne tendit à rien moins qu'à révéler le mystère de ces origines qui n'eurent pais de spectateur humain. Donnant à ses visions « une probabilité presque
. Voir VHiiloire de la littérature française par M. Nisard.
égale à l'évidence, » suivant le mot de Hume, il parla comme un témoin de ces scènes terribles qu'il évoque depuis le moment où il suppose le règne du feu et de l'eau, jusqu'à celui où un sol habitable put enfin supporter la vie végétale et organique. Que l'on n'admette plus tous les prodiges dont il semble avoir été le confident, qu'il se trompe sur le partage des animaux entre les continents, et sur le nombre des transformations terrestres, la grandeur de l'ensemble en souffre peu : ce sublime roman n'en crée pas moins toute une science dont l'impression tient baut la pensée. Ce livre solennel plaît d'autant plus que Dieu n'en est point absent : « A mesure que j'ai pénétré davantage dans le sein de la nature, dit Buffon, j'ai plus profondément respecté son Auteur. » Si cette lumière de la raison ne devient pas assez chaleur du sentiment, la faute en est à l'esprit du temps. Mais il n"en est pas moins vrai de dire avec M. Nisard, que ce monument égale en majesté le Discours de la méthode^ et le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même.
L'écrivain. — Dans l'instabilité d'une science toujours progressive, l'écrivain s'est donc fait une place durable. On sait avec quelle lente inspiration il composait ses belles périodes, remaniées et retouchées sans relâche par un juge exigeant qui, après trente ans de labeur, disait encore : « J'apprends tous les jours à écrire*, j» et se rendit ce témoignage, « qu'il n'avait pas mis dans ses livres un seul mot dont il ne pût rendre compte. >> Bien peu furent en effet plus curieux de la nuance, et plus attentifs à ces gradations délicates qu'il faut étudier de près, si l'on veut apprécier la finesse d'un goût scrupuleux.
Parmi les qualités auxquelles il tenait par-dessus tout, signalons la clarté. Quand il se faisait lire et relire tout haut ses manuscrits, au moindre arrêt de son secrétaire, à la plus légère hésitation, il marquait d'une croix le passage qu'il devait reviser, pour lui donner plus d'aisance ou de
1. Il ajoutait avec un naïf orgueil : « il y a d.ms mes dernier» ouvrages infiniment plus de perfection que dans le» premiers.»
lucidité. Il ne pouvait non plus souffrir le discours haché ou saccadé : il lui fallait la suite d'un enchaînement continu. Avant lui, Fontenelle avait contribué sans doute à populariser la science, mais en flattant les caprices du jour, et mettant des mouches à cette muse austère, dont il fit une petite maîtresse soumise aux fantaisies de la mode. Or, rien de tel chez Bufl'on ; sa manière est toujours grandiose et sévère; il irait même volontiers jusqu'à la pompe, nous ne dirons pas jusqu'à l'emphase; car ce serait calomnier la noblesse, la convenance et l'ampleur de ce style qui se déroule comme un fleuve coulant à pleins bords. Sachons lui gré plutôt d'appliquer à tous les objets le courant d'un discours flexible et transparent.
Souple, vigoureuse et brillante, aussi propre à raconter qu'à raisonner, à décrire qu'à discuter, sa prose suffit à tous les emplois, triomphe dans plusieurs, et n'est gênée dans aucun *. Aussi savant que Fléchier, mais moins compassé, aussi riche que Rousseau, mais avec plus de justesse, il est toujours maître de son art, qui s'aperçoit, mais sans attirer l'œil par de frivoles recherches, ou des surprises trop concertées. Si sa phrase n'a pas de ces expressions imprévues qui nous donnent de subites secousses, son langage précis, exact, énergique, égal, ferme de dessin et sobre de couleur, se distingue par la logique savante des métaphores, le calme réfléchi d'un esprit mesuré jusque dans ses hardiesses, et la discipline d'une raison qui s'impose avec autorité.
Peintre d'animaux, il n'a pas ce tourment et cette inquiétude qu'auront plus tard des plumes trop préoccupées de rivaliser avec le pinceau. Mais que de ressources pour varier la monotonie du genre ! Gomme il s'entend à tenir le lecteur en éveil, à mêler aux faits les idées générales qui leur donnent du corps, ou le détail piquant qui les anime, à confondre pour notre plaisir et notre profit l'expérience et la théorie, à rapprocher les objets pour les éclairer par leurs ressemblances, ou à les opposer par des contrastes
l - D'autres grands peintres ont faibli dans le domaine de l'abstraction ou lie la logique. Témoin Chateaubriand.
qui les font valoir, à interpréter les habitudes, les mœurs, les sentiments, les caractères, à représenter les traits distincts d'une physionomie; et cela, sans que jamais l'homme cesse d'être, dans ses peintures, un spectateur, un acteur, un maître, dont l'intelligence ])réside à l'fconomie du monde terrestre qu'il approprie aux besoins de sa souveraineté ! Parmi ses peintures, celles du cheval^ du cerf et du cygne sont à peu près accomplies; sauf quelques restrictions indiquées plus haut, c'est magistral. Bien que son habitude soit un air de noblesse et de grandeur, il est capable aussi de touches fines et légères, témoin cette esquisse où, à propos de la fauvette babillarde et craintive, nous lisons : « L'instant du péril passé, tout est oublié ; elle reprend sa gaieté, ses mouvements et son chant. Elle le fait entendre des rameaux les plus touffus, ne se montre que par msfants au bord des buissons, et rentre vite à l'intérieur, surtout pendant la chaleur du jour; le matin, on la voit recueillir la rosée, et, après ces courtes pluies qui tombent dans les jours d'été, courir sur les feuilles mouillées, et se baigner dans les gouttes qu'elle secoue du feuillage. » On pourrait même lui reprocher, par accident, un peu trop d'enjolivement. Mais n'était-ce pas une nécessité pour attirer la foule, qui d'ordinaire va seulement où l'appelle ce qui brille et retentit? Ces gentillesses, d'où sortira l'école de la poésie descriptive, sont d'ailleurs une exception chez un maître qui n'égale pas Bernardin, et surtout Chateaubriand par le génie pittoresque, ni Rousseau par le sentiment, mais les surpasse par l'éloquence sereine, désintéressée, et par l'ardeur paisible ou patiente d'un talent mis au service de la vérité. Aussi, ses ouvrages ne cesseront-ils pas d'être admirés, même quand ils deviendraient inutiles à la science