‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieurs. Nouv. éd., conforme aux programmes de 1880Chapitre 410 sur 411 · Ep. XI · texte numérisé non relu

Ep. XI

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qui sera bientôt le fléau d'une décadence, et dont Fontenelle se moquait un jour par ce trait spirituel. « Les beaux vers! les beaux vers ! s'écriait-il; mais je ne sais pourquoi ils me t'ont bâiller ! » Cet ennui, dont il feignait d'ignorer la cause, venait sans doute de ce que le poëte, au lieu de peindre franchement les objets, substituait à la force expressive du mot propre les mensonges de l'à-peu près, peut-être même le vain artifice de ces périphrases où triomphera Delille et son école. — Ce défaut, Fénelon le pressentait déjà lorsque, dans ses Dialogues sur l'éloquence^ il disait : « On a tant peur, chez nous, d'être bas qu'on est d'ordinaire sec et vague dans les expressions.... Nous avons là-dessus une fausse politesse, semblable à celle de certains provinciaux qui se piquent de bel esprit. Ils n'osent rien dire qui ne leur paroisse exquis et relevé; ils sont toujours guindés, ils croiroient se trop abaisser en nommant les choses par leur nom. Tout entre dans les sujets que l'éloquence doit traiter. »

Oui, voilà bien un maître libéral; et nous ajouterons que le dix-septième siècle, si décent ou si magnifique dans son langage, ne répugnait nullement à l'usage des termes les plus familiers. Corneille, Boileau, Bossuet surtout, sans compter les autres, n'ont-ils pas souvent appliqué les mots simples aux emplois les plus relevés? Avouons donc que le précepte de Buffon ne saurait être suivi strictement, sans priver la diction de tout relief et de toute couleur. Admettons du moins qu'il peut entrer de la mode et du préjugé dans l'idée du noble. « Au temps de Ronsard, dit M. Nisard, un style noble retentissait de termes empruntés à la guerre et à la chasse. Pour Buffon, la noblesse du style, c'est son grand air à lui, et le travail de toute sa vie pour garder cet air, et se tenir toujours droit. Je doute que le petit pavillon du jardin deMoulbard, où, jusqu'en ces derniers temps, le jardinier faisait sécher ses graines, ait vu le naturaliste écrire, tel qu'on l'a représenté, en manchettes .'t poudré, l'épée de gtntillioinme au côté; mais, si on l'a .lit, la faute en est à cette faiblesse de l'anobli pour le noble, nulle part plus messéante auo dans dca écrits dont le

sujet est la nature, où il n'y a pas d'ordres privilégiés, et où tout est simple. » S'il y avait autrefois une fausse roture du langage comme des personnes, nous ne saurions donc aujourd'hui regretter que le progrès de l'état social ou des mœurs ait fait disparaître ces scrupules orgueilleux qui proscrivaient sans raison des objets ou des mots très-dignes d'entrer dans le vocabulaire oratoire ou poétique.

Cependant, bien qu'il y ait de l'excès dans une doctrine qui impose comme qualités d'obligation les faiblesses d'un beau talent, n'exagérons pas nous-mêmes notre critique. Convenons plutôt qu'en certains genres, qui exigent un peu d'apparat ou de montre, dans la chaire ou devant les académies, la méthode prônée par Buffon a souvent son à-propos, et qu'une crudité basse, se servant du mot propre pour traduire des images blessantes, ne saurait jamais être une richesse pour le langage. Aussi notre conclusion serat-elle cette pensée de Pascal* : « H y a des lieux où il faut appeler Paris Paris, et d'autres où il le faut appeler la capitale du royaume. » Voilà du pur bon sens ; en obéissant à cette règle, nous ne « masquerons pas » la nature par de vains déguisements, et nous ne risquerons pas non plus d'offenser les délicats par la rudesse d'une expression déplaisante.

On pardonne d'ailleurs à Buffon d'avoir été trop exclusif dans le souci de la tenue et de la dignité, puisqu'il le porta partout, en sa vie comme dans ses écrits. En reconnaissant aussi qu'il nous met trop en garde contre « le premier mouvement, n et ce qu'il appelle « un enthousiasme trop fort, » nous n'aurons plus qu'à recueillir les paroles d'or qui terminent ces leçons données tout ensemble par le précepte et par l'exemple.

1. La pratique de Buffon réussit à Fléchier décrivant ainsi un Hôpital : Voyons Marie-Thérèse dans ces lieux où se ramassent toutes les infirmités , j', tous les accidents de la vie humaine; où les gémissements et les plaintes i,î ceux qui souffrent remplissent l'àme d'une tristesse importune; où l'odeur ,|ui s'exhale de tant de corps languissants porte dans le cœur de ceux qui les servent le dégoût et la défaillance; où l'on voit la douleur et la pauvreté exercer à l'envi leur funeste empire ; et où l'image de la misère et de la mort entr» presque par tous les sens. » {Oraison funèbre de Marie-Thérèse.)

Quelle justesse dans ce principe que j'appellerais volontiers un axiome! « Bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre; c'est avoir en mêini' temps de l'esprit, de l'âme et du goût. » L'excellence du fond ne vaut-elle pas celle de la forme, quand il ajoute: K Les règles ne peuvent suppléer au génie... L'imitation

n'a rien créé Le ton n'est ({ue la convenance du style à la

nature du sujet. » Ne semble-t-il pas faire son portrait, lorsqu'il continue en disant? « Si l'on s'est élevé aux idéoK les plus générales,... si le génie fournit assez pour doniii^r à cha({ue objet une forte lumière; si l'on peut y ajouter la beauté du coloris à l'énergie du dessin; si l'on sait en un mot représenter chaque idée par une images vive et bien terminée, et former de chaque suite d'idées un tableau harmonieux et mouvant, le ton sera... sublime. » Je soupçonne aussi qu'il songe à lui-même, en affirmant « que les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. »

Le style est l'homine niônie. — Il ne s'oublie pas davantage dans ce dernier mot dont la fortune est devenue si populaire : « Le style est l'homme vicme '. » Disons seulement qu'adopté comme un aphorisme, il a pris plus de valeur qu'il n'en avait dans le passage où il se ren(:ontr(>. Isolé de ce qui le précède et de ce qui le suit, il signifie aujourd'hui que le style représente, comme un miroir psychologique, i'homuie tout entier, avec son tempérament, son caractère, son inlelligence et son cœur, modiiiés et façonnés par les circonstances, ou les conditions du milieu qu'il a pu traverser. C'est cette pensée de Platon : « OTo;

1. M. Nadaud de Uiiffon, dans les notes de la Correspondance, a public divers fragments du discours de Biiffon, tel qu'il était, lorsque l'auteur le communiqua à son ami M. de UulTey. On remarquera que, dans cette preuiiéie rédaction, le mot fameux te style est t'hommc même no se trouvait pas. Uullon disait : « La singularité des faits, la nouveauté des découvertes ne suffisent pas pour faire vivre un livre, s'il est écrit sans goût, sans noblesse et sans génie, et s'il roule sur de petites choses, parce que les faits et les décourerlcs s'enlèvent, et gagni'nt à être transportés d'un livre mal écrit dans un ouvrage bien fait; le style, au contraire, ne peut ni s'enlever, ni s'altorer. »

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6 /.ôyoç, TotooTo; ô TpoTToç'. » C'est ce que répéta Sénèque : « Talis hominibus fuit oialio qualis vita^ » ou bien encore, « Oratio vuUvs aninA est^. »

Or, il est vraisemblable que le verbe de Buffon ne visait pas aussi loin; ce ne fut qu'un éclair furtif, qu'un instinct rapide. On la même dit, et avec des arguments plausibles: ce cartésien du dix-huitième siècle, ramenant l'âme à la pensée, voulait seulement nous faire entendre que le style doit touf emprunter à la raison, qui est Vhomme même. Quoi qu'il en soit de cet ingénieux aperçu, nous préférons accepter la signification si pleine et si vraie que prête définitivement à ces mots la conscience universelle des lettrés. Dussions-nous être ainsi dans l'erreur, nous aimons à nous tromper avec tout le monde, surtout quand cette méprise tourne à l'honneur d'un maître, et devient un enseignement de premier ordre. Terminons donc l'analyse de ce discours, en disant que cette parole en est encore la plus vivante. Car elle contient toute une poétique, toute une rhétorique ; elle est même plus qu'une théorie littéraire, et M. Nisard fait observer avec autorité qu'elle peut devenir une règle de conduite et de morale pratique : en efl'et, si la bonne foi avec soi-même fait la vérité du style, elle est aussi le premier devoir envers le lecteur. Ce conseil s'adresse donc à tout honnête homme qui, dans sa parole ou ses actes, veut qu'on "stime et qu'on aime sa personne et son caractère'.

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