Art poétique, Uv. I, t. 17S
forme un tout, un système par la réflexion, il établira sur des fondements inébranlables des monuments éternels. » La belle période ! Mais aussi, dans son ampleur, qui ne remarquera l'allusion indirecte qu'il fait à ses propres ouvrages, dont il semble dire : Èxegi monumenlum œre perennius * ?
Allusions à des défauts contemporains. — A cette force de conception et à cette majestueuse sécurité d'exécution dont il possède le secret, sans nous le livrer, et qu'il nous offre comme un idéal, il oppose « la perplexité » des hommes d'esprit qui, « faute de plan, » ne savent bien souvent par où commencer à écrire, et « choquent les mots les uns contre les autres, » pour en « tirer par force des étincelles » dont la lueur « nous éblouit un instant, mais nous laisse ensuite dans les ténèbres. » En critiquant ce défauty Buffon ne songerait-il pas, par exemple, à Fontcnelle, comme il songeait aussi à Montesquieu, dans un autre passage où il censure ces divisions trop nombreuses qui font languir le discours, et fatiguent l'attention?
Parmi ces vérités que Buffon ne cesse pas de transformer, sans le savoir peut-être, en éloge de son génie, il en est plus d'une dont ses contemporains, et quelques-uns célèbres, auraient pu tirer profit. Tel d'entre eux, Gresset et Marivaux notamment, ne serait-il pas effleuré par le trait que voici? « Rien n'est plus opposé à la véritable éloquence que l'emploi de ces pensées fines, et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille de métal battu, ne prennent de l'éclat qu'en perdant de la solidité. » Cet esprit « mince et brillant » fut en effet le faible d'un temps où Montesquieu débutait par le Temple de Gnide, et où Voltaire disait que, si Newton avait composé des vaudevilles, il lui paraîtrait plus admirable. Cartes, Buflon avait le droit de signaler un travers contre lequel protestait déjà sa pratique. Et pourtant, la mode des caprices frivoles était alors si puissante, qu'ici même il craint d'en avoir trop dit, et tempère son blâme par cette
1. J'ai accomsli un ouTraKe dIus durable aue l'airain. Horace.
restriction : « Si l'écrivain n'a d'autre objet que la plaisanterie, Vart de dire de petites choses devient alors plus difficile peut-être que l'art d'en dire de grandes. 55 C'est sans doute une consolation qu'il ménage à ceux de ses confrères qui ne pouvaient prétendre à une autre gloire. Remarquons du reste, en passant, qu'avant lui Boileau ne craignit pas non plus- de louer le talent
Qui dit sans s'avilir les plus petites choses'.
Ces rencontres d'opinion sont ici très-fréquentes. Ainsi, quand Buffon plaint ironiquement l'écrivain qui, se donnant beaucoup de mal « pour exprimer des choses ordinaires et communes d'une manière singulière et pompeuse, passe son temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes, pour ne dire que ce que tout le monde a dit, » qui ne se rappelle ce croquis de La Bruyère ? — « Vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid, que ne me disiezvous: il fait froid? — Mais, répondez-vous, cela est bien uni et bien clair ; et d'ailleurs, qui ne pourroit pas en dire autant? — Qu'importe, Acis? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? » Ajoutons qu'en général Bufton n'a pas l'avantage dans ces rapprochements qui le mettent en parallèle avec ses devanciers. A une raideur un peu dogmatique, et à un ton d'oracle dictant ses arrêts on préférera surtout l'aimable et ingénieuse simplicité de la Lettre à l'Académie.
Théorie du style noble. L'onpioi des termes les plus généraux. — Mais ne nous engageons pas en des détails trop minutieux; hâtons-nous plutôt d'aborder une théorie qui appartient en propre à Buffon, à savoir le conseil qu'il nous donne d'être attentifs « à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux, » pour assurer la noblesse du style. Cette recommandation, oii se trahit son goût personnel, a suscité des objections sérieuses. On a dit avec raison qu'appliquée sans discernement, elle menait tout droit à l'emphase, au style artificiel et convenu,