POMPÉE
Prédilection de Corneille pour Lucain. — Dans VArt poétique de Boileau se rencontre l'allusion que voici :
Tel excelle à rimer qui- juge sottement;
Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la Ville,
Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.
Si ce trait satirique s'adresse à Corneille, Boileau se trompe. Car l'auteur de Pompée distingua Lucain de Virgile, puisqu'il préféra toujours l'un à l'autre, comme le
1. L'hôtel de Rambouillet qui méconnut ce mérite était digne dadmirer les seimoiÉS et les sonnets de l'abbé Cotin.
ÉTUDES LITTbRAir.l.S. '• "~ 7
dit expressément Tévêque d'Avranches, lluot, dans un passage des Origines de Caen, où, parlant de Malherbe, il écrit : « S'il n'a pas su discerner la belle poésie, ce défaut lui fut commfin avec d'autres grands poètes : Corneille en effet m'a avoué, non sans quelque liante, qu''i\ prcféi'oit Lucain à Virgile. 35 Du reste, ce goût datait de sa jeunesse. Ne se plaisait-il pas à rappeler qu'il obtint un prix de rhétorique pour avoir traduit en vers une page de la Pharsale? Or cette prédilection ne lui sembla jamais une sottise, quoi qu'en dise Boileau. Car il s'en fit gloire, et non pas /i07(/r', dans VAvis au lecteur qui précède sa tragédie*. Indiquant les sources auxquelles il a puisé, il offre à Lucain ce cordial hommage de reconnaissance : « Sa lecture m'a rendu si amoureux de la force de ses pensées, et de la majesté de son raisonnement, qu'atin d'en enrichir notre langue j'ai fait cet effort pour réduire en poème dramatique ce qu'il a traité en épique. Tu trouveras ici cent ou deux cents vers traduits ou imités de lui. J'ai tâché de le suivre dans le reste, et de prendre son caractère, quand son exemple m'a manqué. Si je suis demeuré bien loin derrière, tu en jugeras. 3> Ailleurs, ii s'applaudissait ainsi d'avoir heureusement rivalisé avec son modèle : « J'ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de Polgcucte si puissants que ceux de Ci)ina, et leur montrer que j'en saurais bien retrouver la pompe, quand le sujet le pourroit souffrir. »
Ses «ifvaiM'icrs. — Cependant, l'idée d'emprunter un drame au poème qu'il admirait ne lui vint jias directement de la Pharsale; elle lui lut suggérée parle souvenir encore récent d'une tragédie composée sur la Mort de Pompée, en 1638. Son auteur, nommé Chaulmcr-, n'avait
1. Nous lisons encorp dans VEpxtreqnx arrompnpnfi lo Menteur : «.l'ai cru que. nonoli«tanl la guerre des deux couronnes, il niVloil poriiiis de traliquer en I'"sn,if.Mie. Si celte sorte de commorcc ctoil uu crime, il y a longlcnips que j'en serois coupable, je ne dis pas seuleuient pour le Cid où je me suis aidé de IJ. Guillen de Castro, mais aussi pour Médée et pour Pompée m^Ine, où, pensant me forlilicr du secours de deux Latins, j'ai pris celui do deuï espagnols, Scncquc cl Lucain étant tous d nx de Cordoue. »
•i. Il composa une traduction abrégée des-1>')irt/c« de Haroniiis. Il Jiilia sa tragùdi»
pas eu d'autre mérite que de justifier son titre en attribuant le principal rôle à la victime de Ptolémée, et de substituer à l'unique discours de Photin conseillant le crime une délibération qui put inspirer à Corneille le motif de sa première scène. Nous devons mentionner aussi une pièce publiée par Garnier, en 1574, sous le titre de Côrnélie ; mais c'est à peine si deux ou trois vers de Corneille attestent une réminiscence lointaine de cette œuvre médiocre*. Oublions donc ces obscurs devanciers; car ils n'ont aucun droit sur une tragédie originale entre toutes*.
Pompée, le prînci|ial héros, est invisible. — C'était une conception hardie jusqu'à la témérité que de fonder
a Richelieu. Elle fui jouée par la troupe du Marais. Pompée n'est tué qu'au cinquième acte; le plan est donc tout différent.