Aclfi II, Bcfcnc I
•.'. nivale (le 8on frère, elle veut rcroiivrer par le créilil de César sa pari de souveraineté. Nous devons à celle silualion une scène loulJi fait alerte, celle où, apprenant l'arrivée de son amani, elle repousse avec «ne ironie piquante les avances d'une réconciliation proposée. C'est ce iju'il y a de plus licuicux dans son rùle. (Acte 11, Bcètie ui.)
Car c'est le sort des nations qui se décide en ce conseil où les raisons égoïstes qui encouragent la perfidie sont exposées avec autant de force que d'habileté. Il est visible que Corneille sait bien par où la République doit périr. Il a compris les causes profondes qui expliquent sa ruine et l'avènement de César. Une des principales est la lassitude des provinces. Elles .ne veulent plus servir de proie à une aristocratie rapace, de jouet à d'insatiables convoitises, d'instruments aux acteurs de la guerre civile. Dans le dictateur qui s'annonce elles saluent le vengeur du passé, le pacificateur de l'anarchie présente, le patron tutélaire de l'avenir. Pour Photin la victoire de Pompée ne serait que le gouvernement du Sénat et l'insolente tyrannie des proconsuls, comme il le dit en ces vers :
11 fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeroient sur lui le sang de leurs provinces, Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés, Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés ; Auteur des maux de tous, il est à tous en butte. Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute.
Les opprimés ne semblent-ils pas s'écrier avec lui :
Assez et trop longtemps l'arrogance de liome
A cru qu'être Romain c'étoit être plus qu'homme.
Abattons sa superbe avec sa liberté;
Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté ;
Tranchons l'unique espoir où tant d'orgueil se fonde;
Et donnons un tyran à ces tyrans du monde.
Secondons le destin qui les veut mettre aux fers,
Et prêtons-lui la main pour venger l'univers.
Rome, tu serviras; et ces rois que lu braves.
Et que ton insolence ose traiter d'esclaves.
Adoreront César avec moins de douleur,
Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur.
Non, ce n'est pas là, comme le prétend Voltaire, une amplification de rhétorique, mais un murmure de révolte qui dut gronder sourdement dans cette heure de crise oii il y eut pour les vaincus un moment d'espoir, entre la chute de la République et les préludes de l'Empire.
Malgré celte clairvoyance historique, et des mérites ora-
loires qui sont de premier ordre, nous ne classerons pourtant cette pièce qu'à une certaine distance des chefs-d'œuvre admirés en toute sécurité. Car on sent trop, même dans les plus heureuses rencontres, que Corneille a suivi les traces d'un dangereux modèle, et qu'il s'est abreuvé jus(.[u'à l'ivresse aux sources de la Pharsale. Un étalage bruyant de maximes atroces, des lieux communs où sont prodiguées de hideuses images, des' vers sonores q\ inutiles, obscurs et entortillés, des métaphores outrées, une chaleur factice, le luxe et le fracas d'un style ambitieux : tels sont les défauts de ce drame où l'hyperbole s'étale trop souvent dans les caractères, les sentiments et le langage. Mais si le goût en soutire, la responsabilité en revient à Lucain, autant qu'à Corneille,
LE ]\IEXTEUIl
Sotirce ospaifiiole, la VôrHé suspecte d'AIarooii, Imitaiîoa 4tri|i;iiiale. — Après s'étrc guindé justju'à l'emphaso dans la Mûri de Pompre^ Corneille voulut sans doute relâcher les ressorts d'une intelligence qui s'était forcée. C'est à ce besoin de détente que nous devons une tenta-' tive dont le succès, encouragé par le cardinal de Richelieu ', devint pour la comédie une date pres([ue aussi mémorable que celle du Cul pour la tragédie. Celte lois, ce fut encore l'Espagne qui lui porta bonheur; car il eut pour guide une pièce intitulée la Verdad sospechosa [la Vérité suspecte), qu'il découvrit, en 1642, dans un recueil a]iocryphe, où elle se trouvait attribuée à Lope de ^ éga. Or,
1. Hichelicii (■l;iil alors Irrs m.ilado, et pi'csr|iie numiMiit. Corneille' réussit à distraire ses soulfranccs. Le ininislrc lui en sut gré. Il lil présent d'un habit niaifui- Ikjue il Ijellcrou, qui jouait le Menteur d'orii;inal, (iit-im. Il est curieux de voir un curdiiial lonsuler la snéuc des rigueur* de l'ilglise.
CORNEILLE. 1 1 i
elle appartenait à don Juan Kuiz de Alarcon, poêle de mérite, bien qu'assez peu soucieux de sa paternité littéraire ^ Corneille ne fut averti de son erreur qu'en 1660; et alors, dans V Examen du Menteur^ il restitua le vrai nom du modèle dont il était l'obligé. Il en parle avec une vive gratitude, et va jusqu'à dire qu'il « donneroit volontiers ses deux plus belles pièces pour que ce sujet fût de son invention. » Il déclare même « n'avoir rien vu, dans le théâtre espagnol, qui l'eût satisfait davantage ». Mais, en rendant cet hommage à « un admirable original », il se dispense d'entrer dans le compte exact des dettes contractées par sa reconnaissance, comme il le fit pour leCid et Pompée, en mettant sous nos yeux les vers de Guillen et de Lucain qui l'avaient particulièrement inspiré. Pour expliquer ce silence, il ajoute qu'ayant « dépaysé le sujet », et « habillé ses acteurs à la Françoise », il craindrait de nous importuner par des citations où il serait malaisé de voir a un rapport entre les mœurs des deux pays ».
Quoi qu'il en soit, il est certain que ces emprunts furent, en général, très habilement accommodés au milieu dans lequel ils devaient passer. Ce procédé d'appropriation est indiqué par cet aveu : « Tout ce que notre Menteur raconte des guerres d'Allemagne où il se vante d'avoir été, l'Espagnol le dit du Pérou et des Indes dont il fait le nouveau revenu. » De même, en émigrant du Manzanarès sur les bords de la Seine, le tableau de la collation imaginée par Dorante devient aussi parisien que possible. Des équivalents sont donc substitués à tous les traits dont la vérité pouvait paraître trop locale, ou trop étrangère à nos habitudes. S'il conserve les principaux motifs, il les acclimate en quelque sorte par des ruses adroites qui modifient le costume, et trompent l'œil. Or, il n'était point facile de mener à bien ces jeux d'illusion, ni surtout de resserrer en cinq actes, ou de réduire en alexandrins une composition très complexe, très libre d'allure, variée d'incidents pris sur le vif, et toute pleine de menus détails qui trahissent lo
1. Alarcon, né au Jlexique de sang espagnol, occupait à Madrid un office de judicature. Il mourut on 163!1.
voisinasse de la réalité. Il fallait tantôt ajouter, tantôt retrancher, ailleurs atténuer, plus souvent condenser et transposer. L'étude de ces raccords serait une excellente leçon pour les imitateurs qui ne veulent point être réputés plagiaires.
Pourtant, malgré son industrie, et son entente des constructions dramatiques, Corneille ne nous a pas toujours dérobé les gènes d'une traduction. Il embrouille quelquefois les fils ténus de ces intrigues légères oîi s'égare la galanterie espagnole. Pour les démêler d'une main vive et sûre, il n'avait ni la prestesse d'un Figaro, ni la dextérité d'un Beaumarchais. Il arrive aussi que certains effets de scène résistent à leur interprète, et ne se prêtent point à un changement de patrie. Ailleurs, la loi des unités contrarie la vraisemblance: et les événements ne peuvent pas, faute de temps et d'espace, être liés ou justifiés comme dans l'original. Mais l'homme de génie reprend ses avantages, lorsqu'il traite les parties morales de sa fable et ne vise qu'à la peinture des caractères. Alors, il est maître à son tour, et l'Espagnol ne paraît plus qu'un écolier. Cette supériorité, il la doit non pas seulement là la force de l'accent et à l'énersrie du ton, mais à la sobriété d'un stvle alerte, net et agissant, dont le tour naturel et franc fut un signal et un exemple '.
L'action : faiblesse de l'intrigue. — Ce n'est pas dans la conduite de l'action qu'il faut chercher l'intérêt de cette comédie. Car on demeure indilTérent à une intrigue fondée sur un faux pas que fait une demoiselle en se promenant aux Tuileries. Nulle sympathie ne s'éveille pour cet amour de hasard qui n'a ni le sérieux d'une passion, ni l'agrément d'un caprice. On ne pourrait dire à quel
1. Voltaire mentionne comme une imitation de Corneille une pièce de Goldoni intitulée il Bugiarân ile Hâbleur) et représentée à Mantoue, en 1750. Sans parler du talent, les deux ouvrages sont pourtant très différents. Il suffira de dire que, dans la comédie italienne, écrite en prose commune, presque en patois, le père du Menteur s'appelle Pantalone: c'est un type vulgaire, comme le masque traditionncl d'Arlecchino qui est un des valets de cette comédie. Le ton n'est donc plus le mi'me. Le Menteur de Holiloni, l.rlio, finit par être chassé de la famille à laqui-lle il Tniilail s'allier. Son pcro le rejvtte, et l'abandonne. Ce dénouement ne ressemble guère à celui de Corneille.
raonde appartiennent ces deux femmes entre lesquelles s'égarent les méprises de Dorante. Lui-même il ne sait trop vers quel objet vont ses préférences ; car son cœur n'a pas l'air d'être de la partie; son imagination et sa vanité entrent seules en jeu dans l'imbroglio galant où le dupeur est à son tour dupé par ses propres finesses. Les aventures qui servent de prétexte à son travers rappellent donc trop l'artifice des combinaisons familières aux pièces de cape et d'épée. Quant au dénouement, il témoigne que Corneille a voulu rester dans le domaine de la tantaisie pure, sans arrière-pensée de moraliste. En effet, le Menteur n'est point puni de ses mensonges. S'il épouse Lucrèce au lieu de Glarice, peu lui importe, comme le prouve la volteface qu'il opère subitement, lorsque averti de son erreur par un propos fortuit de Glarice il se met à soutenir qu'il a toujours été le soupirant de Lucrèce. Il sauve ainsi son amour-propre par un dernier mensonge dont il profite, et le rideau se Laisse sur ce mot effronté de Cliton :
Par un si rare exemple apprenez à mentir '.
Dorante. Il ment par amour de l'art. Corneille et Re^nard. L'idée momie. — Il y aurait aussi des réserves à faire sur le principal personnage. Car il est rare que le mensonge ne soit pas un calcul malhonnête. D'ordinaire, on déguise la vérité par intérêt, et l'on trompe les gens pour surprendre leur estime. C'est ainsi que l'imposture de Tartufe tend des pièges à l'imbécile Orgon. Il prend le masque d'une vertu pour déguiser sa convoitise et sa sensualité. Or, il n'en va point ainsi de Dorante. Le plus souvent il débite ses contes avec une sorte d'innocence, ou par amour de l'art, comme s'il ne pouvait résister à la tentation de donner cours à sa verve. Il ne s'en cache pas, et confesse son faible en ces vers :
J'aime à braver ainsi les conteur- le nouvelles ; Et, sitôt que j'en vois quelqu'un siuiaginer
1. Dans la préface, Corneille avoue qu'il a été indifférent à la question inorale: « J'ai voulu, dit-il, tenter ce que pourroit l'agrément du sujet dénué de la force des vers, comme, dans Pompée, j'ai fait un essai de ce que peut la majesté du raisonnement et la force des vers, dénués de l'agrément du style. »
ÉIL":!ES LllIÉSAlUES. '■ — 8
lu CORNEILLE.
Que ce qu'il veut mapprendre a de quoi m'étonnor, Je le sers aussitôt d'un conte iniajjiuaire Oui rétonne lui-niènip, et le force à se taire. Si tu ponvois savoir quel plaisir ou a lors A li'ur faire rentrer leurs nouvelles au corps".
Bien que natif de Poitiers, il est donc surlout un Gascon, un compatriote de Monsieur de Crac^ et ses écarts viennent de l'esprit plus que du cœur. Aussi n'a-t-il pas honte de l'aplomb ([u'il met à forger ses faux récits : au contraire, il s'en fait gloire, comme un virtuose qui se donne en spectacle'-. Nous mêmes nous devenons presque ses complices, tant il nous amuse par l'entrain d'une invention qui n'est jamais à court, et l'à-propos des expédients dont il s'avise pour se tirer des embarras oià l'engagent les témérités de son imagination.
En cela, le Menteur de Corneille ressemble au Joueur de Regnard. D'un côte comme de l'autre, rien de violent, pas d'entraînement furiewx, point d'idée fixe et dominante; mais de la jeunesse, de l'étourdcrie, une insouciance allègre, volage et souriante, qui désarme la censure. Peutêtre eût-il mieux valu pousser résolument le travers jusqu'au vice. Molière n'eût point hésité à tirer du sujet tout l'enseignement qu'il pouvait comporter, et ne àc serait pas contenté de nous divertir par ce badinage qui glisse sur les surfaces. Au moins aurait-il lait sorlir toutes les situations du caractère même, comme les conséquences d'un principe. Corneille en a bien eu l'instinct, mais furtivement, et presque à son insu. Quand, au premier acte, l'étudiant débarqué de Poitiers se donne à Clarice pour un brave qui vient de guerroyer en Allemagne'', on s'cx-