Acte V, scène i
SCS larmes, ou distraire sa douleur, Cornélie n'a-t-elle pas aussi les mêmes droits, lorsque, mêlée si longtemps à la guerre civile dont elle a ressenti toutes les blessures, elle se redresse menaçante, et possédée par l'unique passion de la revanche qui consolera son deuil? C'est ce qui fait dire à Saint-Êvremond ; « De toutes les veuves qui ont jamais paru sur le théâtre, je n'aime voir que la seule Cornélie, parce qu'au lieu de me faire imaginer des enfants sans père, et une femme sans époux, ses sentiments tout romains rappellent dans mon esprit l'idée de l'ancienne R.ome et du grand Pompée'. » Il y a du vrai dans cette impression. Pourtant, n'allons pas jusqu'à ne voir en elle qu'une républicaine dévouée seulement à des principes. Ce serait la rendre moins touchante dans ses gémissements, moins terrible dans ses imprécations. Car, lorsqu'une doctrine a remplacé le cœur, le fanatisme commence: et, s'il nous étonne, il ne nous émeut pas.
Ce qui nous charme plutôt dans cette stoïcienne, c'est la lutte des sentiments contraires qui attestent qu'en elle la femme vit encore sous l'héroïne. Il est visible, en effet, qu'elle a besoin d'un effort ])our ne point sacrifier sa haine contre César à l'estime, ou même à la reconnaissance qu'elle éprouve pour sa grandeur d'âme. On dirait parfois qu'elle a peur de faiblir; et voilà peut-être le secret de certaines tirades trop tendues, où. l'on sent que le naturel se force. Celte raideur ne trahirai t-clle pas la contrainte du combat intérieur qu'elle dérobe sous l'ostentation de ses défis? !Ses grands airs de force ne seraient-ils point une altitude qui déguise l'embarras où se trouve sa générosité réduite à subir les bienfaits de celui qu'elle déteste assez pour redouter sa clémence plus que ses rigueurs? Il est vrai qu'elle est quitte envers César : cai-, s'il châtie les meurtriers de Pompée, elle l'avertit du complot qui met sa vie en péril". Cel ingénieux coup.de théâtre met à l'aise la
I. Disserlalion sur VAlexandre de Racine. U. Acte IV, scène iv.
César, fir'ii'ls ;,';i|-i|i; ;i lui:
Ta nriorl est résolui' ; un la jure, on ru|i|)rètc.
conscience d'une héroïne qui, dans ses adieux a César, pourra parler le langage d'un Gaton, sans paraître ingrate ou déloyale. En sauvant son ennemi, elle n'a voulu que se réserver une victime qui lui est due. Laissons donc Voltaire reprocher à ses plaintes trop de faste ou de subtilité. Tout en préférant Andromaque à Gornélie, qui, pour braver la victoire de César, a moins besoin de courage que la veuve d'Hector pour résister à l'amour de Pyrrhus, nous acceptons ces situations exceptionnelles où figurent des âmes extraordinaires; et nous croyons que, pour les juger, il suffit de dire : Il n'y avait que César qui piàt agir ainsi avec Gornélie; il n'y avait que Gornélie qui pîit parler ainsi à César.
cicopàtre. — A ces hautes vertus s'oppose la coquetterie de Cléopâtre, cette ambitieuse qui veut séduire César pour se faire couronner à la place de son frère Ptolémée. Dans son Examen de Pompée, Corneille se flatte d'être resté fidèle à une ressemblance qu'il se proposait « d'ennoblir parce qu'on peut imaginer de plus illustre ». Il y a là quelque illusion. Car il a représenté sous des couleurs trop romanesques cette reine qui valut mieux que sa réputation. De l'aveu même d'Horace qui rend un involontaire hommage à l'intrépidité de sa mort, elle eut une âme forte, sous l'apparente frivolité de ses plaisirs, e-t une grande pensée politique, parmi les caprices d'une licence voluptueuse qui tenait aux mœurs de son temps et de son pays. Dans le conflit des guerres civiles elle avait vu la lutte de deux mondes, l'Orient et l'Occident, qui tôt ou tard devaient se séparer; et son idée fixe fut dès lors de reconstituer la monarchie d'Alexandre. En séduisant César, elle ne songeait qu'à tenter par lui ce qu'elle faillit accomplir avec Antoine. Même après Actium, ne voulait-elle pas, dit Plutarque, faire traîner ses vaisseaux par l'isthme de Suez, pour aller avec le triumvir vaincu fonder un empire des Indes, après avoir perdu le sien?
Voilà des traits que Corneille a méconnus. Tout en soupçonnant « qu'elle se servoit des avantages de sa beauté pour affermir sa fortune », et qu'elle s'attachait à la puis-
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sancc de ses amants plus qu'à leur personne, il aie tort de la l'aire trop souvent parler comme l'héroïne du Cyrus.lse dit-elle pas de César :
Son bras ne dompte point do peuples ni de lieu'v
Dont il ne rende hommage au pouvoir de mes yeux',
Et, de la môme main dont il quitte l'épcc
Fumante encor du sang des amis île Pompée,
11 trace des soupirs, et d'un style plaintif.
Dans son champ de victoire, il se dit mon captif '.
Mais ces fadeurs qui nous font aujourd'hui sourire charmaient alors les lecteurs de jMlle de Scudéry et de La Calj)renèdc. Ce qui excuse Corneille, c'est que le personnage de Cléopâtre a porté malheur à la plupart des poètes, Shakespeare lui-même, dans son Marc-Antoine, n'en fit-il pas une amoureuse de comédie? Ici, du moins, elle n'est ])oint une Célimène vulgaire-; ses manèges recouvrent des visées politiques; et, à certaines échappées, nous pouvons reconnaître encore la herlé de celle qui, après avoir enchaîné César, et asservi Antoine, se punira par un suicide d'avoir manqué la conquête d'Octave, et avec lui colle du monde,
L.f!s scènes politiques. Ourneille lii54l<trieia : l>oaii(é.*«
oratoires. — Quc dire maintenant de Ptolémée, ou de Photin, de ce roi servile qui tremble sous la main de Rome, ou de ces ministres corrompus dont la bassesse est capable d'avilir un Irône, mais impuissante à le soutenir? S'il faut toute la gloire de Pompée pour résister à la honte de sa mort débattue entre de tels hommes, une sorte de grandeur sinistre ne fait pourtant pas défaut à la scène où se prononce un arrêt criminel ([ui attente aux droits de l'humanité.
Non. jamais polciilat
N'eut à délibérer d'un si grand coup d Etat.